Hébreux 4, 14-16
Le christ semblable à nous sauf…
Saint-Marc 12 mars 2000Roland Kauffmann
14 Ainsi, puisque nous avons un grand souverain sacrificateur qui a traversé les cieux, Jésus, le Fils de Dieu, demeurons fermes dans la foi que nous professons.
15 Car nous n'avons pas un souverain sacrificateur qui ne puisse compatir à nos faiblesses; au contraire, il a été tenté comme nous en toutes choses, sans commettre de péché.
16 Approchons-nous donc avec assurance du trône de la grâce afin d'obtenir miséricorde et de trouver grâce, pour être secourus dans nos besoins.
Que ferait Jésus à ma place? Cette question, vous l'avez sans doute déjà entendu et peut-être même vous l'êtes vous vous-même posé dans certaines situations difficiles lorsqu'il y avait des choix à faire. En effet nous avons tous tendance à considérer Jésus comme un modèle de la perfection vers lequel nous devrions tendre. Puisque nous le reconnaissons comme notre maître spirituel, il est normal que nous cherchions à conformer notre vie à la sienne et parfois à faire "comme lui…"
Surtout à partir du moment où nous pensons, à juste titre, que l'évangile doit s'incarner dans la vie courante. Il serait hypocrite de prétendre être croyant si cela ne devait avoir aucune influence sur le quotidien et nous recherchons logiquement au moins une certaine cohérence entre ce que nous entendons de l'évangile et ce que nous vivons.
Vous connaissez tous ce jugement à propos des gens qui vont à l'Eglise le dimanche et se comportent durant la semaine comme si l'évangile n'était qu'une lettre morte. Entre le dire et le faire, pas de contradiction possible, nous avons non seulement à vivre de l'évangile mais aussi à le vivre le plus concrètement possible.
Il peut alors arriver que l'on prenne l'évangile pour une sorte de manuel de vie. Manuel qui contiendrait toute une série de recettes pour mieux s'entendre avec les autres, dans la famille, au travail et en général avec les amis. Vous avez sans aucun doute déjà vu ce genre de livre où à partir de l'évangile on développe toute une technique des relations humaines. Ces livres posent souvent la question "que ferait Jésus à ma place?"
Nous aussi il peut nous arriver de lire la bible, non pas tant comme une source d'inspiration mais bien plutôt comme un recueil de règles. Les béatitudes en sont un bon exemple tout comme la plupart des livres de l'AT d'où nous tirons les commandements qui dirigent notre vie. La dirigent plus qu'ils ne le l'élèvent malheureusement. À lire la bible, on pourrait étendre notre question: "que ferait Moïse à ma place?" ou que ferait Jérémie? Ou que ferait un tel ou un tel?.
Le problème tient au fait que ni Moïse ni aucun prophètes ni aucun disciple ni même Jésus ne peut être ainsi directement un modèle pour nos vies d'aujourd'hui. Et cela pour plusieurs raisons:
La première, c'est bien entendu la différence d'époque. Notre monde a changé et ce qui pouvait être valable dans le désert d'Égypte n'est pas forcément adapté aux règles de la compétition qu'est devenue notre existence.
La seconde, c'est que nous ne connaissons pas suffisamment notre bible pour vraiment pouvoir y trouver des réponses à la diversité de nos situations. La plupart d'entre nous connaissent certaines parties mais n'ont pas présente à l'esprit toute l'histoire biblique et ne peuvent donc en tirer profit comme d'un manuel.
Mais la troisième raison est celle qui me semble le plus fondamental: "que ferait Jésus à ma place? Mais il n'y serait pas…!"Nous ne pouvons pas nous demander ce qu'il ferait s'il était à notre place, justement parce qu'il n'y est pas. C'est nous qui sommes appelés à vivre notre vie et nous ne pouvons nous retrancher derrière aucun modèle, aussi illustre soit-il. Il y aurait en effet une certaine déresponsabilisation à dire "je fais comme Jésus ferait s'il était à ma place" C'est à dire que ce que je fais m'est en quelque sorte étranger, ce n'est pas vraiment moi qui veut le faire mais je le fais parce que je dois suivre l'exemple du Christ. Outre le fait d'une certaine difficulté à concilier ces deux niveaux: ce que je veux et ce que je fais, le problème c'est que l'on se situe ici sur le plan du "devoir". On ne respecte pas tant l'évangile par conviction mais bien plus comme un code de bonne conduite qui à l'instar des codes humains donnerait les règles à respecter en même temps que les sanctions applicables.
Et comme nous avons tous peur du gendarme, il nous faut bien obéir sous peine de perdre bien plus que notre permis. Nous vivons alors une foi fondée sur la peur, la crainte de la punition et nous nous dépêchons de mettre notre ceinture de sécurité et de respecter les limitations de vitesse. Pas les vraies, celles de la route, mais celles que nous croyons que l'évangile veut imposer à notre vie. Notre foi perd ainsi toute force et tout courage, elle n'ose plus et se cantonne à l'organisation de notre vie sans plus se préoccuper du reste.C'est la seconde raison pour laquelle le Christ ne peut être à notre place. Il n'avait quand à lui aucune préoccupation d'ordre personnel. Il n'avait ni charge de famille, ni souci d'argent ou d'emploi, aucune relation de subordination avec un chef au-dessus de lui. Il n'avait à s'inquiéter ni de son présent ni de son lendemain. La vie de Jésus a été toute entière tournée vers les autres sans une once d'intérêt personnel. Il n'en avait tout simplement pas besoin, il pouvait rechercher le royaume de Dieu pour tous les hommes.
Mais nous si nous voulions suivre son exemple, être vrai dans notre quête, il nous faudrait aussi tout abandonner pour le suivre. Quitter notre travail qui nous tient éloigné des autres, quitter notre famille qui nous sépare de tous ceux qui ont faim et soif de justice, quitter nos amis qui bien souvent nous entraînent sur des chemins de traverse. Il faudrait se séparer de tout et de tous pour vivre vraiment suivant l'exemple de Jésus.Faire ainsi de l'évangile une collection de préceptes applicables à la vie de tous les jours risque de nous faire nous tromper nous-mêmes. En effet il peut arriver que l'on accepte réellement de se priver de tout ce qui fait la vie humaine d'aujourd'hui parce que l'on recherche le Royaume de Dieu en espérant que tout le reste nous sera donné en plus. Lorsque Jésus dit "cherchez d'abord le royaume de Dieu et tout cela, (le matériel) vous sera donné en plus". Certains le comprennent vraiment comme une recette pour la richesse.
Tout un courant théologique parle ainsi de la prospérité qui attend celui qui est fidèle à l'évangile. Nous ne sommes plus ici dans le registre du devoir mais bel et bien de l'intérêt. on ne respecte plus l'évangile par crainte du gendarme mais par convoitise des biens de ce monde. Réussite, succès, bonheur, autant de récompenses pour celui qui aime Dieu. Et bien souvent ce sont ces choses que nous recherchons bien plus que Dieu.Mais si Jésus ne peut pas être à notre place c'est pour une troisième raison encore, celle qui est donnée par l'auteur de l'épître, suivons son raisonnement:
D'abord il nous parle d'un prêtre que nous avons au ciel, il parle ici de Jésus sans aucun doute. Et il nous dit que ce prêtre est différent de tous les autres parce qu'il est comme nous ou plus exactement qui est "capable de compatir à nos faiblesses". Vous savez combien j'aime les vieux mots qui disent bien plus que nos expressions d'aujourd'hui. Et la compassion est un de ces vieux mots qui dit bien mieux ce qu'est une véritable compréhension des difficultés à vivre que nous avons tous. Jésus compatit, c'est à dire qu'il connaît les réalités de nos vies, la difficulté des choix, les hésitations et les doutes que nous avons. Et qui plus est il ne les connaît pas "d'en haut" , théoriquement mais "d'en bas", concrètement car il a été tenté comme nous le sommes toujours. Ce qui revient à dire qu'il a vécu la même vie que nous, qu'il a pris notre condition humaine.
Lorsque l'auteur de l'épître nous dit que Jésus à "été tenté comme nous, à tous égards", il fait bien sûr référence aux trois tentations du Christ relatées par l'évangile. Ces trois tentations (prospérité, pouvoir et magie) sont effectivement le ressort de la plupart de nos tentations. Mais il fait sans doute aussi référence au reste de la vie de Jésus, qui tout au long de son ministère a eu bien des occasions de doute et de découragement mais s'il a été tenté, c'est "sans commettre de péché".
Voilà pourquoi "Jésus ne serait pas à ma place", parce qu'il est en tout points semblable à nous sauf… Qui parmi nous pourrait prétendre être entièrement affranchi de tout péché? N'avoir aucun désir de pouvoir, aucun rêve de prospérité ni parfois la tentation de l'évasion dans un paradis artificiel parce que spirituel. Aucun d'entre nous n'en est exempt.
Et si nous sommes là où nous sommes, à "notre place", si nous en sommes arrivés là, c'est aussi en raison de notre péché qui est inséparable de notre vie. Jésus ne peut être à ma place parce que lui au contraire de moi n'a jamais cédé à des ambitions personnelles, n'a jamais recherché son intérêt avant celui des autres, n'a jamais confondu le royaume avec la réussite économique ou sociale. Alors que nous subissons tous les conséquences de nos décisions, que nous assumons toujours d'une certaine façon une sorte de déficit d'humanité, Jésus, au contraire de nous, n'a jamais subi le poids de sa faute mais il a assumé ses prises de décision. Jésus ne peut pas être à ma place parce qu'il n'a pas comme chacun d'entre nous l'horizon embrumé par la culpabilité, cette culpabilité dont nous ne pouvons jamais nous départir.
Que ferait Jésus, à ma place? Non décidément cette question n'a pas lieu d'être, Jésus ne saurait être à ma place!
La Bible n'est pas tant un manuel de bonne conduite qu'un miroir de nos vies. Avant d'y chercher comment nous devons vivre, lisons la déjà comme une description de notre vie. À différent moments de notre existence, nous revivons toute l'aventure. Comme Adam, nous doutons de la parole de Dieu. Comme Caïn, nous crevons de jalousie. Comme le roi David, nous brûlons de désir, comme Pierre nous sommes prêts à renier nos convictions dès que naît le soupçon, comme Paul nous faisons du mal prétendument pour le bien de l'autre. Ce ne sont pas tant ces héros de la Bible qui seraient à notre place que nous à la leur. C'est qui Adam? Adam, c'est chacun d'entre nous! Qui est Jonas? C'est nous à chaque fois que nous reculons, hésitons, doutons. Qui est Job? C'est nous à chaque fois que nous sommes accablés de tristesse! Et ainsi de suite nous pourrions faire la liste des situations humaines qui sont ainsi décrites tout au long de la bible.
Et c'est ainsi par la réévaluation constante de notre existence que nous apprenons à vivre la fidélité au message de l'évangile: lorsque ce n'est plus seulement nous qui lisons la bible mais la bible qui nous lit…c'est à dire lorsqu'à sa lumière nous acceptons d'être transformés, repris, convertis, neuf chaque jour.