1 pierre 5, 1-4Saint-Marc 7/5/00Roland Kauffmann
1 Voici les exhortations que j'adresse aux anciens qui sont parmi vous, moi ancien comme eux, témoin des souffrances de Christ, et participant de la gloire qui doit être manifestée:
2 Paissez le troupeau de Dieu qui est sous votre garde, non par contrainte, mais volontairement, selon Dieu; non pour un gain sordide, mais avec dévouement;
3 non comme dominant sur ceux qui vous sont échus en partage, mais en étant les modèles du troupeau.
4 Et lorsque le souverain pasteur paraîtra, vous obtiendrez la couronne incorruptible de la gloire.
"Paissez le troupeau de Dieu!", cette exhortation de l'apôtre s'adresse, vous l'avez compris, aux "anciens" de l'Église. C'est à dire dans notre langage d'aujourd'hui aux conseillers paroissiaux, aux pasteurs et plus globalement aux autorités de l'Église. À tous ceux qui d'une manière ou d'une autre exercent une responsabilité au sein de nos communautés.L'image est traditionnelle et nous sommes habitués à comparer l'Église à un troupeau dont le Christ est le berger, l'Évangile de Jean nous le présente d'ailleurs comme "le bon berger", celui qui veille sur nos vies, et nous prodigue les soins les plus nécessaires. Le psaume 23, lui aussi nous montre Dieu prenant toutes les précautions pour ses brebis. Ce psaume fait partie non seulement de notre culture d'Église mais il est tellement connu qu'il fait partie de la culture générale de tout honnête homme.
L'inconvénient, c'est qu'aujourd'hui le mouton à mauvaise réputation. Nous ne sommes plus dans une société d'élevage, à l'époque où tout le monde tirait sa subsistance des troupeaux, et était habitué à les voir déambuler même dans les villages. Aujourd'hui dire de quelqu'un que "c'est un mouton" désigne plutôt une personne bêtement soumise aux caprices des puissants, et plus généralement, c'est vrai qu'on peut être un mouton dans la vie et subir les caprices de la vie sans jamais pouvoir en reprendre le contrôle. Non décidément comparer le Chrétien à un mouton est peu flatteur.
Et c'est encore pire pour l'Église que de la comparer à un troupeau. Car quoi de plus bête qu'un mouton sinon deux mouton et plus encore tout un troupeau? Le mouton suit celui qui est devant lui et dès que l'un quitte la masse, il est vite rattrapé par les chiens du berger. Le troupeau est profondément imbécile, a des réactions de panique parfois incompréhensibles, complètement irréfléchies. On imagine sans peine une masse de bêtes allant toutes dans la même direction sous le contrôle permanent des chiens de garde et la férule du berger. Drôle d'image pour l'Église que de l'imaginer ainsi faite de gens qui ne font que suivre le mouvement sous la surveillance des pasteurs chargés de contrôler l'état du troupeau et d'en rendre des comptes au souverain berger.
Avec l'image que nous avons aujourd'hui du mouton et du troupeau, image péjorative, on comprend que l'Église ne fasse pas recette et que bien plutôt au lieu d'être une mouton bien discipliné, on cherche à être un mouton noir pour mieux se différencier de la foule. Ce qui est encore plus gênant avec cette image, c'est qu'en vérité le troupeau de mouton se situerais plutôt dans la société. Société de consommation, société de masse, médias de masse, mass-médias, production de masse, tous comme de braves bêtes nous suivons les directives de la publicité, critiques envers les Églises et les politiques nous sommes éblouis par les mirages de la consommation. Décidément si l'Église est un troupeau, et le chrétien un mouton, quelle originalité aurait encore l'Église dans le monde?
En plus, très souvent il nous est reproché, (à l'Église en général) d'être dogmatiques, de faire peser des chapes de plombs sur les épaules des gens, de prétendre exercer un contrôle de la vie des gens. Trop souvent, c'est vrai, les pasteurs, et les Églises comprennent leur rôle comme gardiens des traditions et des mœurs, juges et chiens de garde à la fois. Souvent malheureusement, nous confondons l'annonce de l'Évangile avec la promulgation d'un règlement et nous sommes plus attentifs aux entorses faite à ce règlement qu'à une véritable construction de la vie des personnes qui nous sont confiés. Lorsque les pasteurs s'établissent en gardiens du temple, ils ne sont plus les anciens qui doivent prendre soin du troupeau mais de simples serviteurs de l'ordre établi.
Rien d'étonnant alors que les meilleurs éléments, les plus indépendants, d'esprits, les plus courageux, innovateurs, quittent l'Église. n'y resterait-il alors que des moutons? Sommes nous, nous qui vivons en Église, croyons en ce bon berger, sommes nous donc des moutons bêlants et craintifs? C'est un risque que nous courons tous que de le devenir mais nous ne le sommes sans aucun doute pas!
Car je voudrais vous rendre attentif à une chose: pourquoi le berger paît-il troupeau? Quel intérêts les hommes ont-ils eu de tout temps que d'élever des moutons? C'est tellement simple qu'on l'oublie: le mouton est l'élément essentiel pour la subsistance et le développement de la société de l'époque. on ne soigne pas le mouton pour lui-même mais pour qu'il soit utile et profitable pour le village. On a besoin de sa laine, de son lait, de sa viande et tous les soins du berger ne sont pas centrés sur sa petite personne à quatre pattes mais en raison du besoin qu'à le village d'avoir un troupeau en bonne santé.
Quand le bon berger du psaume 23 couvre sa brebis d'huile, ce n'est pas pour son plaisir mais pour qu'elle ne tombe pas malade et que sa chair ne se corrompe pas. Qu'on ne se trompe pas d'image: le chrétien mouton, ce n'est pas celui qui suit mais celui qui sert. Le troupeau n'est pas une foule mais une réserve, il n'a aucune raison d'être pour lui-même mais pour nourrir le village. Alors commençons par nous poser la question dans le bon sens. Au lieu de se demander si je suis un bon mouton, c'est à dire un bon disciple obéissant à mon berger, il faudrait se demander, "est ce que je suis un bon disciple serviteur de mon prochain?"
Éclaircir l'image est indispensable pour que nous la comprenions correctement car avant de réfléchir à ce que doit être le berger, il faut bien savoir ce qu'est un mouton. Mais le texte de Paul va encore bien plus loin, c'est une véritable charte de gouvernement de l'Église où il nous dit quelles sont les conditions à partir desquelles les anciens doivent paître le troupeau à l'image du Chef des bergers.
Ces conditions, pour être un bon pasteur, ou un bon ancien, sont les suivantes:
D'abord se considérer comme "berger", donc comme responsable, ensuite porter cette responsabilité de manière volontaire plutôt que par contrainte, être dévoué, ne pas rechercher d'autorité indue mais au contraire être le modèle des brebis. Un beau portrait du pasteur idéal où vous m'aurez bien évidemment reconnu…Rassurez-vous je plaisante, je ne me fais aucune illusion parce que je ne suis certainement pas un "bon berger" au sens où certains pourraient l'attendre et la fameuse couronne glorieuse, la récompense, n'est certainement pas pour moi! Je sais bien que je ne prête pas suffisamment attention à chacun d'entre vous et que je ne suis certainement pas suffisamment présent à côté de vous, que je ne partage pas suffisamment vos préoccupations, et que bien peu d'entre vous me prendraient pour modèle.
Tout simplement parce cela n'est plus possible aujourd'hui, parce que finalement quel modèle incarner par exemple? Si j'avais la moindre prétention à cela, je plairais sans doute aux uns et déplairait grandement aux autres, pire encore si je cherchais à être un modèle, celui-ci aurait l'estampille pastorale et les autres en seraient disqualifiés. Comment prêter suffisamment d'attention à chacune des brebis? C'était possible au temps où le troupeau était bien réuni, bien cohérent, où les brebis se pressaient les unes contre les autres.
Aujourd'hui nous sommes tous unis par des liens bien lâches, chacun veillant à préserver sa vie des autres et sans doute que la tâche principale de l’ancien aujourd’hui est de veiller à renforcer ces liens entre nous, que cela passe par le partage des joies et des peines que nous traversons, par l’échange autour de la parole de Dieu. Finalement, il nous faut nous rendre compte que nous avons beaucoup à apprendre les uns des autres car en réalité chacun d’entre nous a une autre conception et compréhension de sa vie, du monde, de la société et de l’Église. La mise en commun de ces différents points de vue est essentielle et si déjà nous parvenons à cela, à nous aider réciproquement à approfondir notre conception du monde, nous aurons déjà fait un grand pas.
C’est à cela que personnellement je m’applique chaque dimanche avec vous, et chaque jour : essayer avec vous, car sans vous cela serait vain, de comprendre le monde d’aujourd’hui, d’avoir un regard de foi sur la réalité de nos existences et de réfléchir ensemble aux différentes façons dont nous pouvons être effectivement, chacun à sa manière, bénéfiques à notre entourage, comme doivent l’être des moutons. Non pas bêlant de peur ou de conformisme traditionnel mais nourrissants.
Puissions nous chaque jour de notre vie être en bénédiction les uns pour les autres et pour tous ceux qui nous sont confiés. Faisons cela avec plaisir, car je voudrais conclure sur cette simple expression de Paul, « non par contrainte mais de bon gré ». Ne vivons pas comme si cela était une pénible charge, une corvée et une grande douleur mais sachons apprécier la grâce qui nous est faite de vivre, sachons accepter de bon gré d’être serviteurs de nos prochains et de notre Dieu, nous n’en recherchons aucune gloire mais simplement la satisfaction de la fidélité à l’Évangile, n’est ce pas là le plus important ? Alors, par dessus tout, soyons joyeux !