1 Jean 1, 5-2,6
La plaidoirie de Dieu
Saint-Marc 9/7/00Roland Kauffmann
Chapitre 15 La nouvelle que nous avons apprise de lui, et que nous vous annonçons, c'est que Dieu est lumière, et qu'il n'y a point en lui de ténèbres.
6 Si nous disons que nous sommes en communion avec lui, et que nous marchions dans les ténèbres, nous mentons, et nous ne pratiquons pas la vérité.
7 Mais si nous marchons dans la lumière, comme il est lui-même dans la lumière, nous sommes mutuellement en communion, et le sang de Jésus son Fils nous purifie de tout péché.
8 Si nous disons que nous n'avons pas de péché, nous nous séduisons nous-mêmes, et la vérité n'est point en nous.
9 Si nous confessons nos péchés, il est fidèle et juste pour nous les pardonner, et pour nous purifier de toute iniquité.
10 Si nous disons que nous n'avons pas péché, nous le faisons menteur, et sa parole n'est point en nous.Chapitre 2
1 Mes petits enfants, je vous écris ces choses, afin que vous ne péchiez point. Et si quelqu'un a péché, nous avons un avocat auprès du Père, Jésus Christ le juste.
2 Il est lui-même une victime expiatoire pour nos péchés, non seulement pour les nôtres, mais aussi pour ceux du monde entier.
3 Si nous gardons ses commandements, par là nous savons que nous l'avons connu.
4 Celui qui dit: Je l'ai connu, et qui ne garde pas ses commandements, est un menteur, et la vérité n'est point en lui.
5 Mais celui qui garde sa parole, l'amour de Dieu est véritablement parfait en lui: par là nous savons que nous sommes en lui.
6 Celui qui dit qu'il demeure en lui doit marcher aussi comme il a marché lui-même.
L’autre jour, lors d’une fête paroissiale, une petite fille me disait en riant en riant que ma robe pastorale ressemblait à celle d’un avocat. Elle ne croyait pas si bien dire, nos robes sont bien les mêmes que celle des juristes.En dehors de l’aspect traditionnel de nos robes noires, rappelons nous en effet qu’elles sont d’abord le seul habit que pouvaient porter les anciens moines défroqués qu’étaient les réformateurs. Puisque l'on interdisait à Luther de porter l’aube du prêtre, qu’à cela ne tienne, il a repris la robe du docteur en théologie qu’il était. Premier indice qu’il ne faudrait pas oublier : la robe noire est d’abord le signe du ministère de l’enseignement, l’uniforme de celui qui est habilité à enseigner. Et cela est fondamental au moment où certains voudraient que le pasteur soit ministre de la liturgie, du sacrement, du mystère de Dieu, celui qui célèbre le mystère de Dieu. Il faut redire que le pasteur est celui qui étudie la parole de Dieu, qui la connaît et a pour tâche primordiale de l’enseigner.
Cette fonction d’enseignement est bien plus ardue qu’il n’y paraît. Bien sûr on peut se contenter de veiller à ce que les enfants et les jeunes apprennent des versets bibliques ou des prières. Qu’il sachent par cœur nos grands textes fondateurs « Symbole des Apôtres » ou « Notre Père » ou les Béatitudes. L’enseignant se fait alors répétiteur. Cela peut aussi arriver lorsque l'on se contente de redire la foi, ou d’expliquer la parole de Dieu de la même manière que nos prédécesseurs dans le ministère. Redisons l’enseignement de Luther ou de Calvin ou de tel ou tel grand pasteur ancien et nous penserons avoir fait notre travail. Là aussi, ce n’est en réalité que simple répétition du passé. Notre robe noire nous rappelle que notre devoir d’enseignant est dans l’effort d’analyse et de compréhension du monde dans lequel nous vivons à la lumière de la Parole. Et en même temps dans l’effort d’analyse et de compréhension de la Parole à la lumière de la réalité du monde dans lequel nous vivons. Cette tâche est bien sûr celle de chaque croyant individuellement mais d’abord celle du pasteur.
On ne redira jamais assez que le pasteur n’est pas un journaliste qui devrait donner son interprétation du monde en fonction de son opinion personnelle mais celui qui devrait donner des clés pour comprendre le monde en fonction de la Parole. De même que nous n’avons pas à comprendre la parole en fonction de nos a-priori mais de sa nécessaire incarnation dans la réalité d’aujourd’hui. Le pasteur n’est pas non plus un animateur, que ce soit d’une liturgie religieuse ou d’une association de bénévoles à quoi l'on voudrait parfois réduire l’Église. Il est l’interprète de la Parole et l’interprète du monde.
Mais en dehors de cette fonction d’enseignant, il est une autre raison pour laquelle nous portons des robes noires. C’est aussi parce que Calvin lui-même était avocat, d’abord et avant tout. Sa robe était noire et en chaire, il comprenait son rôle là aussi comme celui d’un avocat. À la différence près que le procès ne se déroulait pas dans un tribunal et ne concernait nos petites affaires humaines mais se plaçait sur un plan bien plus existentiel : le procès perpétuel entre Dieu et l’humanité.
Car c’est bel et bien d’un procès qu’il est question toujours entre Dieu et l’homme. Qui tient le rôle de l’accusateur ou de l’accusé change en fonction des situations. On pourrait comprendre que Dieu accuse l’homme de bien des maux et en premier lieu de ne pas lui être fidèle en toutes ses voies. On peut aussi comprendre que parfois c’est l’homme qui accuse Dieu. Comment se fait-il que Dieu ait permis telle ou telle chose, maladies, catastrophes, la mort ? Nous faisons bien des reproches à Dieu, au moins autant qu’il est fondé à nous en adresser. Et il faut entendre et écouter les reproches de part et d’autres.
Et si l'on y regarde bien, toute la Bible peut être comprise comme les pièces de ce procès, de cette mise en accusation réciproque. Et la théologie du Moyen-Âge ne s’y est pas trompé lorsqu’elle présente le Christ comme la victime sacrificielle qui devait mourir pour payer la faute commise par l’humanité. Alors bien sûr nous ne pouvons plus admettre la vision de l’époque d’un Dieu terrible et vengeur qui pour le rachat de l’humanité fait périr un innocent. Si Dieu est si grand ne pouvait-il effacer d’un seul coup la faute de l’humanité ?
Encore faut-il que l’humanité reconnaisse sa faute et accepte cette chose terrible que l'on nomme le péché. Pourquoi dans nos cultes commençons nous, tout de suite lorsque nous parlons de l’homme par la confession des péchés ? Parce que c’est faire preuve de lucidité, reconnaître devant Dieu et devant nos frères ce que nous sommes : des gens qui ont peu de valeur morale, et même peu d’humanité.
Voilà qui va à l’encontre d’un certain angélisme qui voudrait que l’homme soit fondamentalement bon et que s’il pèche, c’est toujours la faute à autrui : à la société, à sa famille, à la misère. C’est toujours l’autre qui est en faute, jamais nous. Et c’est là que Jean nous prend en défaut, « si nous disons que nous n’avons pas de péché, nous nous séduisons nous-mêmes » autrement dit nous nous trompons sur notre propre compte et nous vivons dans l’illusion sur ce que nous sommes en réalité. Car qui pourrait si il est un peu honnête prétendre être bon, n’avoir jamais envie de dominer l’autre, de l’écraser, de l’aplatir ? Quand la Bible nous brosse le portrait de l’humanité, il faut convenir qu’il est assez ressemblant avec toutes ses lâchetés, toutes ses misères, toute sa médiocrité.
Mais le portrait biblique de l’humanité n’est pas que noir et négatif. Contrairement à ceux qui voudraient que l’humanité soit définitivement perdue et corrompu, elle expose bien des situations où la grandeur d’âme, le courage de l’amour et la beauté de l’humanité se révèlent. Et en tout cas elle nous montre aussi un portrait de Dieu et pas de n’importe quel Dieu mais d’un Dieu qui respecte l’humanité. C’est à dire qui l’accepte telle qu’elle est, sans condition mais aussi sans concession avec ses lumières et ses ténèbres.
Un Dieu qui va respecter l’humanité au point d’aller jusqu’à la mort de son propre Fils. Peu importe la manière dont on comprend cette notion du sacrifice du Fils mais rappelons nous qu’elle est le fondement de toute liberté religieuse, comme d’ailleurs de toutes les autres libertés. Il ne peut y avoir de liberté en dehors de cette notion de respect de l’humanité car souvenons que si Dieu voulait qu’il en soit autrement, il le pourrait. Mais c’est là qu’intervient l’extraordinaire, c’est qu’entre Dieu et l’homme ne se trouve plus notre péché perpétuel ni non plus notre bonté éventuelle, mais se trouve Jésus-Christ. Seul et unique médiateur, ce qui ne veut dire rien d’autre que le fait que dans le procès qui oppose Dieu et l’homme, Dieu lui-même ait confié le rôle de l’avocat à la victime. C’est celui que nous sommes prêts à crucifier, nous comme les autres, qui nous défend. Jean le dit bien, « nous avons un avocat ». Christ n’est pas l’avocat de Dieu mais bien celui de l’humanité. Iriez-vous jusque là si vous étiez en procès avec un autre ?
La robe noire du pasteur exprime cela, nous ne sommes pas avocats de l’humanité auprès de Dieu, mais nous rappelons à l’homme qu’il y a un avocat. Et que c’est pour cela que l’humanité est libre, parce que Dieu en a décidé ainsi. Et cette grâce de Dieu est première bien que nous ayons tant de mal à l’accepter pour nous mêmes, … et surtout pour les autres. Nous avons bien de mal a réussir à vivre comme des pécheurs pardonnés et aussi bien du mal à admettre que les autres, mêmes ceux qui nous font du mal soient aussi pardonnés. Voilà qui frappe notre sens de la justice. Mais lorsque Jean, encore lui, nous convainc de vivre dans la lumière du Christ, n’est ce pas justement pour changer notre regard et nous amener à regarder l’autre comme quelqu’un que sa victime a pardonné ?
Si Dieu respecte l’humanité à ce point, pourquoi ne la respecterions-nous pas nous aussi ? Il est parfois courant de dénigrer le monde et l’humanité toute entière au nom de l’Évangile. Nous serions parfois prêts à haïr le monde au nom de la foi. Et pourtant Dieu lui-même ne le dénigre pas, ne le rejette pas, ne le condamne pas. De quel droit le ferions nous donc ?
« Celui qui déclare demeurer en lui (en Christ) doit marcher aussi comme lui a marché », c’est à dire doit sans souvenir en permanence que le plus grand plaidoyer pour l’homme, la plus belle plaidoirie de la défense dans ce procès contre l’humanité, c’est la Christ lui-même qui tant dans sa vie que dans son message n’a cessé de proclamer le respect de Dieu pour l’humanité. Qu’est ce donc que ce respect sinon de l’amour. Si donc Dieu a aimé le monde, l’humanité, chaque être humain, chaque homme, chaque femme à tel point, il nous faut cesser de le rejeter, de le dénigrer, de le dévaloriser. Soyons nous aussi, et chacun à sa place comme les avocats de l’humanité partout où l’inhumanité, la haine, le rejet et le mépris de l’autre se font leur place. Partout il nous faut défendre et lutter sans relâche pour cette humanité que nous aimons autant que Dieu l’aime contre tout ce qui voudrait la flétrir, la corrompre ou la détruire. Voilà un grand principe de vie, de parole et d’action : que dans chacune de nos paroles ou de nos gestes, nous cherchions à promouvoir l’humanité. Aimons là car Dieu l’aime !