1 Thessaloniciens 1, 2-10
Les imitateurs des apôtres
Saint-Marc 24/9/00Roland Kauffmann
2 Nous rendons continuellement grâces à Dieu pour vous tous, faisant mention de vous dans nos prières,
3 nous rappelant sans cesse l'oeuvre de votre foi, le travail de votre charité, et la fermeté de votre espérance en notre Seigneur Jésus Christ, devant Dieu notre Père.
4 Nous savons, frères bien-aimés de Dieu, que vous avez été élus,
5 notre Évangile ne vous ayant pas été prêché en paroles seulement, mais avec puissance, avec l'Esprit Saint, et avec une pleine persuasion; car vous n'ignorez pas que nous nous sommes montrés ainsi parmi vous, à cause de vous.
6 Et vous-mêmes, vous avez été mes imitateurs et ceux du Seigneur, en recevant la parole au milieu de beaucoup de tribulations, avec la joie du Saint Esprit,
7 en sorte que vous êtes devenus un modèle pour tous les croyants de la Macédoine et de l'Achaïe.
8 Non seulement, en effet, la parole du Seigneur a retenti de chez vous dans la Macédoine et dans l'Achaïe, mais votre foi en Dieu s'est fait connaître en tout lieu, de telle manière que nous n'avons pas besoin d'en parler.
9 Car on raconte, à notre sujet, quel accès nous avons eu auprès de vous, et comment vous vous êtes convertis à Dieu, en abandonnant les idoles pour servir le Dieu vivant et vrai,
10 et pour attendre des cieux son Fils, qu'il a ressuscité des morts, Jésus, qui nous délivre de la colère à venir.
« Portez donc un masque » me disait quelqu’un, un de ces jour de l’hiver dernier où la fatigue aidant, j’avais le regard vide, les traits tirés, le teint pâle. Parce que c’est vrai un pasteur ça doit être toujours joyeux, toujours dynamique, avoir toujours envie de communiquer l’Évangile autour de lui. Il faut être toujours prêt à écouter les difficultés des autres, leurs interrogations, leurs problèmes. Mais tout cela en étant souriant, content, motivé et motivant. Alors un jour d’hiver, je disais donc, alors que c’était un de ces jours où on a envie de rien, une personne bien intentionnée m’a dit ça : « si vous n’arrivez pas à sourire, portez un masque… ».Elle voulait dire par là plusieurs choses : d’abord que se cacher derrière une façade était souvent bien pratique, pas besoin d’expliquer pourquoi ça ne va pas. Ensuite, cette même personne toujours bien intentionnée m’a rappelé ce passage de Paul où il nous exhorte à être « toujours joyeux », toujours content. Il faut se réjouir, encore et toujours, être heureux, être dynamique, il faut avoir « la pêche », avoir « du jus ». Parce que sinon ça ne va pas… ! mais qu’est ce qui ne va pas dans ce cas ?
Plus encore cette personne me disait de suivre l’exemple des apôtres, particulièrement de Paul qui avait eu bien des raisons de tristesse et qui pourtant était toujours joyeux ! je n’ai rien répondu à cette personne puisque justement ce jour-là je n’avais vraiment pas envie de me lancer dans une telle conversation. Laisser dire et passer son chemin est souvent la meilleure tactique dans ce genre de situation. Quant à moi si j’avais eu à lui répondre, je lui aurais dit que je revendique pour moi comme pour nous tous qui sommes ici le droit de « faire la g… ». Pourquoi donc serions nous perpétuellement joyeux, pourquoi donc ferions nous semblant d’être heureux si nous ne le sommes pas à un moment donné pour une raison ou pour une autre ? Pourquoi devrions nous faire bonne figure alors que nous avons tel ou tel souci dont l’autre ne sait rien ? Et le pasteur on voudrait qu’il soit toujours à l’écoute, joyeux et dynamique alors que bien souvent il supporte bien des situations compliquées et difficiles qui ne peuvent le laisser indemme.
Mais il faut être joyeux ! et bien non, si la joie n’est pas sincère, n’est pas réelle, si nous ne sommes pas heureux, si nous sommes confrontés à la difficulté de vivre, alors soyons honnêtes et ne soyons pas comme ces jeunes cadres dynamiques dont l’intelligence se résume au sourire permanent. Je ne dis pas non plus qu’il faudrait cacher sa joie et être triste pour être honnête, non la sincérité des sentiments me semble fondamentale, il nous être vrais les uns avec les autres et ne pas cacher ni notre joie ni notre peine. Porter un masque ne saurait cacher ce que nous ressentons.
Mais pourquoi donc est-ce que je vous raconte ça ? ce n’est certes pas parce que j’aurais envie de « faire la g… » mais parce que le texte d’aujourd’hui m’a rappelé cette histoire, particulièrement ce verset 6 où Paul dit à ses lecteurs qu’ils sont devenus « les imitateurs des apôtres » justement parce que malgré les persécutions qu’ils enduraient ils ont reçu l’Évangile avec joie. Et c’est là qu’on se retrouve gène en quelque sorte, on se dit : « c’est vrai ceux là avaient une vie bien plus dure que la notre, bien plus courte, bien plus dangereuse, en plus ils risquaient leur vie au nom de leur foi et pourtant les voilà joyeux, quelle leçon, pour nous pauvres croyants du 20e siècle étouffés par nos petits soucis »
Et nous voilà peut-être plus tristes encore car à force de se vouloir imitateurs des premiers chrétiens, voire même des apôtres, force est de constater que nous sommes loin de leur arriver à la cheville. Mais quant à moi je me demande si c’est bien de cette sorte d’imitation que voulait parler Paul : s’agit-il de vouloir nous comparer à ces premiers héros de la foi ?
Il me semble en ce qui me concerne qu’il y a deux manières « d’imiter », la première et la seconde…
La première consiste à refaire, la seconde à réfléchir !
Bien souvent, trop souvent à mon goût, la transmission de l’Évangile dans notre Église ressemble à une répétition des choses que l'on sait déjà. Il s’agit de se souvenir de ce qu’on nous a appris dans l’enfance, au catéchisme ou à l’école du dimanche. Bien souvent aussi quand on pense aux jeunes, on voudrait qu’ils prennent notre suite et qu’ils viennent à l’Église pour en assurer la relève, pour que tout continue comme avant, que surtout ils continuent de faire et de vivre comme on a toujours fait. En un mot qu’ils nous ressemblent et imitent notre manière de faire et de vivre. D’ailleurs c’est bien ce que Paul demande, non ?
Et c’est là qu’on se rend compte que nos jeunes n’ont pas forcément envie de suivre nos chemins, ils n’ont pas envie de courir sur nos routes toutes tracées, bien balisées, ils ont envie de découvrir, d’explorer. On dit « envie de faire des expériences », oui mais c’est dangereux les expériences, on peut se faire mal, alors nous essayons de les freiner, de les conseiller. On en vient à vouloir qu’ils nous imitent justement dans notre prudence et notre sagesse.
C’est vrai aussi des adultes, bien évidemment. Nous avons tous tendance à penser que pour être un bon chrétien, un nouveau converti devrai s’adapter à notre manière de vivre et de faire. Il devrait nous imiter comme nous cherchons à imiter les premiers chrétiens. Vous me direz que des nouveaux convertis, c’est tellement rare dans notre Église, et c’est vrai que c’est rare mais il y en a ! Oui il y a des gens qui à l’âge adulte renoncent aux convictions reçues pour se rapprocher d’une conviction qui leur est personnelle et qu’ils nomment eux-mêmes « protestante ». Et cela n’arrive pas que dans des Églises dites évangéliques, mais aussi dans notre paroisse. Certains, indifférents, se prennent à s’intéresser à l’Évangile, d’autres désœuvrés se trouvent devenir actifs, d’autre éloignés de l’Église s’en rapprochent tandis que d’autres encore, veulent en rester le plus loin possible tout en affirmant leurs convictions personnelles et leur attachement à nos convictions protestantes.
Oui mais ceux là, ces adultes, ces jeunes, « ne font pas comme nous », et si on venait à les comparer à la première Église, aux lecteurs de Paul, on en viendrait vite à les éliminer… sans doute parce que nous serions encore plus exigeants à leur égard que nous ne le sommes envers nous-même. Mais peut-être devrions nous choisir la deuxième manière d’être les imitateurs de Paul et des apôtres, celle qui oblige à réfléchir.
C’est à dire qui nous conduit à nous poser des questions sur ce que c’est que la fidélité à l’Évangile d’aujourd’hui dans la situation qui est la notre, fondamentalement différente de celle des premiers chrétiens et pas moins ardue en réalité. Reconnaître que nous pouvons pas vivre comme eux et qu’en plus ce ne serait même pas souhaitable. Pour bien comprendre cela il faut en réalité rechercher l’intention première de l’Évangile et nous interroger sur le sens profond de ce que nous vivons. Cela ne peut être possible qu’en nous imprégnant de l’écriture pour toujours essayer de la comprendre, mais pas la comprendre pour il y a 2000 ans mais pour aujourd’hui. Ce qui peut parfois nous amener à prendre des positions apparemment contraires à celles de nos prédécesseurs dans la foi.
Pour mieux expliquer ce que j’entends par là, je voudrais vous parler de « la pierre de Champel », exemple magnifique de ce que devrait être une vraie imitation des apôtres. En l’occurrence il s’agit d’une pierre dressée par des Calvinistes à Genève en 1903 et qui se voulait plus une imitation de Calvin que de Paul. Je vous résume l’histoire : Calvin est à Genève où il a organisé l’Église selon la plus stricte discipline. Tout manquement à l’éthique chrétienne est sévèrement puni, la danse, les jeux de cartes, les distractions de toutes sortes sont interdites. Les temps étaient durs et on ne devait pas s’amuser beaucoup dans la Genève de Calvin, pas plus d’ailleurs qu’à Mulhouse à l’époque. On ne badine pas avec la discipline à cette époque. Et Calvin et son ami Farel sont persuadés d’imiter les premiers chrétiens car toute leur discipline est tirée de la bible. Au point même que la mort leur semble secondaire à côté de la fidélité à l’Évangile. Calvin et Farel sont prêts à mourir pour leur foi, il sont donc prêts aussi à ce que les autres meurent pour défendre la foi, d’ailleurs si les adversaires de la foi pouvaient mourir, on ne va pas s’en priver…
En 1553, c’est le procès de Michel Servet, un hérétique qui mettait surtout en doute la trinité. C’est Calvin qui sera en dispute avec lui, qui le fera condamner, juger et qui ira jusqu’à demander la mort… Servet sera brulé ! Calvin a gagné et l’Évangile a perdu ! Oui alors que Calvin est persuadé d’avoir fait ce qu’il fallait, d’avoir imité Paul, d’avoir fait ce que Paul aurait fait à sa place, en réalité il s’est profondément trompé sur le sens de l’Évangile bien qu’il était sûr d’être littéralement conforme à la parole de Dieu. Et d’autres réformateurs ne s’y sont pas trompés, comme Sébastien Castellion, qui ne pouvaient comprendre qu’au nom du Christ crucifié, on en vienne à crucifier à son tour et son nom, Lui le Christ, qui priait pour ses bourreaux, serait ainsi devenu le prétexte de l’intolérance, du fanatisme et de la bêtise humaine. Calvin s’est trompé, et c’est ce que dit cette fameuse « Pierre de Champel :
« Fils respectueux et reconnaissants de Calvin notre grand réformateur, mais condamnant une erreur qui fut celle de son siècle et fermement attachés à la liberté de conscience selon les vrais principes de la réformation et de l’Évangile, nous avons élevé ce monument expiatoire le 27 octobre 1903 ».
La véritable imitation, la voilà, c’est d’oser même critiquer le « grand réformateur » au nom justement des principes que lui-même avait posé comme fondements de la foi. Quel rapport me direz-vous avec notre imitation aujourd’hui ? devrions nous aussi regretter les erreurs du passé ? ce n’est pas là l’important. Il faut se rendre compte que ceux-là ont été fidèles parce qu’ils ont réfléchis « aux vrais principes de la réformation et de l’Évangile ». Ils n’ont pas voulu se contenter de reproduire une Église identique à la première, celle de Jérusalem ou de Thessalonique, ni même n’ont-ils voulu ressemble à leur Genève. Mais ils ont réfléchi, recherché l’intention de l’Évangile et leur comportement se révèle finalement bien plus fidèle au message du Christ que celui de tous les interprètes d’une bible vécue littéralement.
Voilà sans aucun doute ce que nous avons à vivre lorsqu’il s’agit d’être imitateurs de l’apôtre, des premiers chrétiens, voire même du Christ : en n’oubliant jamais de réfléchir d’une part. Mais surtout en n’oubliant jamais que le règne du Christ dans nos vies est d’abord un règne de vie et de liberté, de joie bien plus que de tristesse, de contraintes et de mort. Si le Christ lui-même n’a pas hésité à mourir pour que nous vivions, c’est bien que notre vie vaut la peine d’être vécue à ses yeux.