Jacques 2, 1-13
Ne mêlez pas des considérations de personnes à votre foi.
Saint-Marc 22/10/00

Roland Kauffmann


Jaques 2

1 Mes frères, que votre foi en notre glorieux Seigneur Jésus Christ soit exempte de
     toute acception de personnes.
2 Supposez, en effet, qu'il entre dans votre assemblée un homme avec un anneau d'or et un habit magnifique, et qu'il y entre aussi un pauvre misérablement vêtu;
3 si, tournant vos regards vers celui qui porte l'habit magnifique, vous lui dites: Toi, assieds-toi ici à cette place d'honneur! et si vous dites au pauvre: Toi, tiens-toi là debout! ou bien: Assieds-toi au-dessous de mon marche-pied,
4 ne faites vous pas en vous-mêmes une distinction, et ne jugez-vous pas sous l'inspiration de pensées mauvaises?
5 Écoutez, mes frères bien-aimés: Dieu n'a-t-il pas choisi les pauvres aux yeux du monde, pour qu'ils soient riches en la foi, et héritiers du royaume qu'il a promis à ceux qui l'aiment?
6 Et vous, vous avilissez le pauvre! Ne sont-ce pas les riches qui vous oppriment, et qui vous traînent devant les tribunaux?
7 Ne sont-ce pas eux qui outragent le beau nom que vous portez?
8 Si vous accomplissez la loi royale, selon l'Écriture: Tu aimeras ton prochain comme toi-même, vous faites bien.
9 Mais si vous faites acception de personnes, vous commettez un péché, vous êtes condamnés par la loi comme des transgresseurs.
10 Car quiconque observe toute la loi, mais pèche contre un seul commandement, devient coupable de tous.
11 En effet, celui qui a dit: Tu ne commettras point d'adultère, a dit aussi: Tu ne tueras point. Or, si tu ne commets point d'adultère, mais que tu commettes un meurtre, tu deviens transgresseur de la loi.
12 Parlez et agissez comme devant être jugés par une loi de liberté,
13 car le jugement est sans miséricorde pour qui n'a pas fait miséricorde. La miséricorde triomphe du jugement. 


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Étrange Église que celle-ci, celle à la quelle s’adresse Jacques dans son courrier adressé faut-il le rappeler à l’ensemble de l’Église dispersée dans le monde, ce qu’il appelle, lui, les « douze tribus dans la dispersion ». Oui, étrange cette Église qu’il nous décrit où il semble que certains comportements qui aujourd’hui nous scandalisent étaient monnaie courante. En effet il semble bien qu’en ce temps là on faisait une certaine différence au sein des membres de l’Église. Pire encore, cette différence n’était même pas une question de foi. Il ne s’agissait pas de séparer ceux qui auraient une foi très forte, très assurée, de ceux qui seraient encore tiraillés par le doute. Non, la différence semble être d’ordre social : une différence faite selon la fortune.

C’est cela qui est choquant pour nos aujourd’hui. Si Jacques fait de tels reproches à son Église, ils étaient sans aucun doute fondés. C’est parce qu’il les connaît bien qu’il leur parle ainsi. Ainsi donc on faisait des différences, les riches, les puissants, ceux qui avaient de l’importance avaient une place à part dans l’assemblée, ils étaient considérés, respectés, écoutés. On leur réservait des places d’honneur. Pire encore, non seulement les riches étaient honorés mais encore les pauvres étaient mis de côté. Sans doute pour de bonnes raisons, que peuvent-ils donc apporter à la communauté, ces pauvres qui n’ont rien, aucune richesse ni aucune influence dans la société. Ils ne sont que des charges supplémentaire dont on se passerait bien. Pour installer l’Église dans le monde et lui donner tout le rayonnement qu’elle mérité, il faut évidemment cible une population riche, installée et influente.

Il faut choisir son public non en terme de service à lui rendre mais en terme de service qu’il peut rendre à l’Église. Il est bien évident que des riches peuvent faire bien plus pour elle que ne le pourraient des pauvres. Alors pour être sûre de son succès, l’Église se base sur quelques uns, hommes de bonne réputation et qui peuvent contribuer à hauteur de leurs moyens, peuvent par leur offrande offrir des magnifiques décorations des temples, de beaux services de communion, assurer l’entretien des bâtiments et même user de leur influence auprès des autorités civiles.

C’est choquant pour nous aujourd’hui parce que nous savons bien qu’il n’en est absolument plus de même dans l’Église d’aujourd’hui. Il ne nous viendrait pas du tout à l’idée de nous appuyer sur des gens puissants, riches, reconnus et respectés dans la société. Bien sûr que non… euh… est-ce si sûr d’ailleurs. Nous ne faisons pas de différences entre gens de bien et gens de peu, quoique… il peut arriver que l'on se dise que telle ou telle personne pourrait être utile à notre communauté, parce que justement il y a telle ou telle dépense importante qu’il faudrait honorer. Et puis quand même on ne peur pas se comporter de la même manière envers Monsieur un tel qu’avec la famille unetelle, vous savez bien, celle où les enfants posent de terribles problèmes à l’école ou au catéchisme, dont les parents visiblement ne savent plus vraiment quoi faire pour résoudre leurs difficultés. L’un nous est utile alors que les autres sont  sources d’ennuis. L’un nous rapporte alors que les autres nous coûtent.

Il peut arriver malheureusement que nous ayons ce genre de réaction, reconnaissons le. Que notre jugement sur les gens soit lié à leur situation sociale, leur richesse ou leur influence. Il peut arriver que l'on accepte certaines choses de l’un, que l'on refuserait de l’autre. Il peut arriver que quelque fois nous regardons certaines personnes de travers. Mais alors nous tombons sous le coup de la condamnation de Jacques. Nous aussi nous faisons des différences entre riches ou pauvres, parfois même nous avons tendance à croire que les riches, les puissants, seraient de meilleurs croyants que les pauvres, les faibles, les humbles. Mais alors nous sommes en faute, c’est indiscutable pour l’apôtre.

Que nous reproche-t-il en fait ? parce qu’il faut bien reconnaître aussi que nous vivons dans le monde qui est toujours pareil, il y a des « gens biens » et les « autres », et il peut être normal de privilégier les « gens biens ». Mais Jacques ne nous reproche pas vraiment ça, il nous reproche deux choses :

La première c’est d’abord de faire comme tout le monde, c’est à dire de reproduire dans l’Église les règles qui valent dans le monde. Car à son époque, dans toutes les communautés religieuses on honorait particulièrement les riches car c’était eux qui faisaient vivre la religion. De tout temps, les temples et les clergés ont été entretenus par les puissants du monde. En faisant pareil, l’Église ne fait pas mieux que n’importe quelle autre religion. En reproduisant les classifications sociales, en enchaînant chacun à sa position sociale, en considérant une personne à partir de sa fortune, l’Église ne laisse plus aucune chance d’évolution à la personne. Elle ne sera valable qu’en raison de l’aide qu’elle peut apporter à la communauté. Même le riche n’est plus libre car le voilà sommé de participer à hauteur des égards qu’on a pour lui. Le pauvre, n’en parlons même pas il ne peut plus que se taire.

Or l’Église ne peut être comme tout le monde, elle ne peut se contenter de reproduire les classes sociales ou les réalités humaines. Il lui faut, pour être fidèle au message du christ transformer le monde. Reconnaître l’égale valeur de tout être humain, non en fonction de sa situation sociale ou de ses mérites mais en fonction d’un seul et unique fait : sa condition de créature crée par le même Dieu et sa situation d’être aimé par le Christ au prix même de la vie. La valeur d’un homme ne dépend pas de lui, ni de ce que la société dit de lui mais elle dépend entièrement de ce que Dieu, de ce que le Christ dit de lui, c’est à dire « celui là aussi est aimé de moi ». Dans l’Église, il ne peut y avoir de différences parce que tous, tels que nous sommes et indépendamment de nos particularités, de nos différences d’origine sociale, culturelles ou mêmes nationales, tous nous sommes aimés de Dieu, exactement de la même manière.

Le second reproche que fait Jacques à cette Église, c’est de confondre en réalité ce qui est de l’ordre social et ce qui est de l’ordre de la foi. Je m’explique, il ne reproche pas de faire des différences. Ces différences existent, elles ont même des raisons tout à fait honorables, tous les riches ne sont pas des exploiteurs ni des voleurs, loin de là. Mais de là à croire que ces différences disent quelque chose de la foi, là se trouve l’erreur. Ce n’est sans doute pas parce qu’on a réussi dans la vie, à force de travail et d’intelligence que l'on peut prétendre être meilleur croyant qu’un autre.

« Ne mêlez pas à des considération de personnes, votre foi en Jésus-Christ ». Ce n’est pas dire, « fermez les yeux », c’est dire « ces différences qui existent n’ont rien à voir avec la foi, elle n’en sont pas la preuve ». Et dans l’Église, une seule chose doit compter : la foi. Si il faut mettre quelqu’un en avant, ce n’est pas le riche mais le sage. Ce n’est pas celui qui s’enrichit avec les affaires de ce monde, mais celui qui d’abord recherche les richesses du royaume de Dieu. C’est à dire que s’il y a un honneur particulier à réserver, c’est avant tout à ceux qui mettent en pratique ce fameux commandement de l’amour du prochain. Il faut honorer, plutôt que ceux qui cherchent à être servis, ceux qui se mettent au service des autres. Ce n’est pas le riche mais le sage, celui qui montre aussi par sa vie qu’il a compris cette grande loi dont nous parle encore Jacques : le jugement miséricordieux.

C’est là quelque chose de fondamental, nous sommes à la fin du jugement de Jacques sur cette Église et le voilà qui nous parle de la « loi de liberté » et de ce jugement « sans miséricorde pour celui qui n’a pas fait miséricorde ». Par là il nous invite à un retournement de situation. «Et si nous étions pauvres, et que nous chercherions de l’aide, ou simplement voulions vivre au sein d’une communauté, que ressentirions nous si on nous faisait passer derrière les puissants ? » si on nous faisait toujours patienter, attendre que les autres aient pris leur part, si on ne faisait pas attention à nous ? Nous en serions tristes, c’est sûr, mais aussi scandalisé ; et à juste titre.

Faire miséricorde, ce n’est autre que se mettre toujours à la place de l’autre, se demander comment je réagirais si on me faisait, à moi, ce que je fais à l’autre, se demandais ce que je ferais aussi si j’étais tout simplement à la place de l’autre. Et là nous quittons la question des différences de richesse pour entrer dans celle des différences plus humaines. Car il peut nous arriver de faire des différences non sur l’argent mais sur l’intérêt que l'on trouve chez la personne. Il y a des gens « intéressants » parce qu’ils peuvent apporter quelque chose, parce qu’ils sont assez intelligents pour avoir quelque chose à dire. Ceux là on les écoute facilement, on fait attention à leur avis, à ce qu’ils pensent. Mais il me semble que la miséricorde dont nous parler Jacques, c’est d’aborder toute personne sans aucun a-priori. Quand on écoute quelqu’un, par exemple, on ne peut pas savoir a-priori si ce qu’il va dire va être intéressant ou non, il faut d’abord écouter et ensuite juger et non pas l’inverse. On peut ainsi avoir toute une série de jugement à l’emporte pièce sur les gens, les cataloguer avant même de les connaître, nous faire une idée courte sur les gens en fonction de nos propres critères de bien ou de valeur. Mais considérer chaque personne comme quelqu’un d’unique, qui a une valeur qui lui est propre et lui accorder un a-priori favorable, voilà l’attitude induite par ce jugement miséricordieux. On ne peut savoir ce que pense une personne qu’après l’avoir entendu, on ne peut se faire une idée d’une personne qu’après l’avoir vu vivre, on ne peut comprendre sa foi qu’après qu’elle en ait parlé elle même, on ne peut « juger » de la sagesse d’une personne qu’après l’avoir vu vivre.

Règle de bon sens mais aussi règle de vie que de ne se faire une opinion sur les gens qu’après être entré en relation vraie avec eux, d’avoir d’une certaine manière chaussé leurs souliers. Un sage ancien disait « si tu veux savoir pourquoi une personnes boîte, il te faut chausser ses souliers pendant une journée », c’est à dire se mettre à sa place, faire l’effort de comprendre l’autre, ses pensées et ses réactions, en fonction non de notre situation ou de celle que nous trouvons juste et bonne mais en fonction de sa situation particulière.

Jacques continuera son courrier en parlant de la foi qui est morte sans les œuvres bonnes qu’elle engendre « à quoi bon la foi si on n’a pas les œuvres ? ». À quoi bon notre foi si nous ne sommes pas capables de faire l’effort d’aimer notre prochain, c’est à dire de lui accorder un a-priori favorable, celui là même que nous mêmes espérons trouver chez l’autre.

À quoi bon notre foi si nous accordons notre confiance uniquement à ceux qui nous paraissent intéressants sur la seule base de leur apparence, de leur situation sociale ou de leur fortune. Alors nous ne sommes rien d’autre que des naïfs qui se fient aux apparences plutôt qu’à ce que chacun porte au plus profond de son cœur. Voilà quel devrait être notre jugement, en toute chose : voir, entendre, vivre d’abord et juger après. C’est ainsi sans doute que nous parviendrons à ne plus vivre en fonction des fausses différences, de ce qui finalement accessoire dans la vie des hommes, fait partie de l’apparat: la richesse, l’intelligence, le métier même, la culture mais au contraire sur ce qui fait l’essentiel de la vie d’un homme, c’est à dire son cœur, ce qui l’anime, le fait vivre, en un mot sur son âme.
 
 

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