Ésaïe 65, 17-25 : de nouveaux cieux et une nouvelle terre
 
Saint-Marc 26/11/00

Roland Kauffmann

17 Car je vais créer de nouveaux cieux Et une nouvelle terre; On ne se rappellera plus les choses passées, Elles ne reviendront plus à l'esprit.
18 Réjouissez-vous plutôt et soyez à toujours dans l'allégresse, A cause de ce que je vais créer; Car je vais créer Jérusalem pour l'allégresse, Et son peuple pour la joie.
19 Je ferai de Jérusalem mon allégresse, Et de mon peuple ma joie; On n'y entendra plus Le bruit des pleurs et le bruit des cris.
20 Il n'y aura plus ni enfants ni vieillards Qui n'accomplissent leurs jours; Car celui  qui mourra à cent ans sera jeune, Et le pécheur âgé de cent ans sera maudit.
21 Ils bâtiront des maisons et les habiteront; Ils planteront des vignes et en mangeront le fruit.
22 Ils ne bâtiront pas des maisons pour qu'un autre les habite, Ils ne planteront pas des vignes pour qu'un autre en mange le fruit; Car les jours de mon peuple seront comme les jours des arbres, Et mes élus jouiront de l'oeuvre de leurs mains.
23 Ils ne travailleront pas en vain, Et ils n'auront pas des enfants pour les voir périr; Car ils formeront une race bénie de l'Éternel, Et leurs enfants seront avec eux.
24 Avant qu'ils m'invoquent, je répondrai; Avant qu'ils aient cessé de parler, j'exaucerai.
25 Le loup et l'agneau paîtront ensemble, Le lion, comme le boeuf, mangera de la paille, Et le serpent aura la poussière pour nourriture. Il ne se fera ni tort ni dommage Sur toute ma montagne sainte, Dit l'Éternel.
 
 
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 Existe-t-il dans toute la littérature humaine un plus beau texte que celui là ? Ésaïe nous fait rêver d’un monde extraordinaire où plus aucune souffrance ne viendra gâcher notre bonheur. C’est vrai que ce sera fantastique le jour où la guerre, la famine, la maladie, la misère, la souffrance auront disparu. C’est vrai que ce sera extraordinaire le jour où nous pourrons avoir à nouveau entièrement confiance en ceux qui nous gouvernent, nous dirigent. Que ce sera beau le jour où on cessera de faire des manipulations génétiques sur des plantes, que ce sera extraordinaire lorsqu’on aura enfin compris que la nature des choses doit être respectée : ce sera beau quand les vaches mangeront de nouveau de l’herbe…

Aujourd’hui, nous en sommes parfois à espérer comme une grande amélioration des choses autrefois « normales ». Qu’une vache mange de l’herbe ne devait pas sembler extraordinaire à notre prophète sinon je suis sûr qu’il en aurait parlé, quoique… si on regarde bien, il parle bien d’un bœuf qui mange de la paille mais c’est pour souligner ce qui est vraiment extraordinaire à ses yeux : que le lion en mange aussi et ce qui est encore plus extraordinaire c’est qu’ils en mangent tous deux dans la même mangeoire, comme le loup et l’agneau auront le même pâturage. C’est ça qui est nouveau.

Il faut dire qu’il vivait en des temps bien troublés, notre prophète. Le peuple vient d’être libéré de sa captivité à Babylone. Et le pays qu’il avait dû abandonner à été livré à d’autres qui cultivent la terre à sa place. Les bêtes sauvages rôdent et déciment les troupeaux comme aux temps les plus anciens. À Jérusalem, les ruines voisinent avec les taudis dans lequel le peuple est obligé de vivre. Le temple est détruit, il n’y a plus rien si ce n’est de l’effroi, de la terreur, la haine qui naît au fond des chaumières : haine contre ces animaux qui volent la subsistance, haine contre ces étrangers qui contrôlent le pays, désir de vengeance et de réparation. Tout cela nous est raconté dans des livres de la Bible qu’on lit très peu : Esdras et Néhémie. Ces livres nous racontent la détresse sans nom du peuple au retour de l’Exil, il n’y est question que de conflits, de famines, d’esclavage, de négociations politiques et donc de traîtrise. Israël est en guerre.

Vous me direz que rien n’a changé, que l’espérance magnifique d’Ésaïe est bien oubliée. Aujourd’hui, Israël ne connaît encore que la haine de l’étranger, de ce palestinien honni qui usurpe la terre promise. Mais ce qu’oubliaient les juifs de l’époque d’Ésaïe et ce qu’oublient les juifs d’aujourd’hui, c’est bien que ce peuple soit disant « usurpateur », hier les Samaritains, aujourd’hui les Palestiniens est d’abord victime du même bourreau qu’Israël. Les Samaritains d’hier ont été déportés de leur pays par les Assyriens. Ils ne demandaient rien à personne si ce n’est de vivre en paix. Mais les rois assyriens en ont décidé autrement et les ont déportés en Palestine. Tout comme les Palestiniens d’aujourd’hui ont toujours été les jouets d’autres nations qui s’en sont servis. Les Palestiniens ne demandent rien d’autre que d’avoir une terre où être maîtres chez eux, rien de plus légitime… Israël a oublié qu’il avait été déporté, torturé, humilié, qu’il avait vécu dans la peur la plus terrible qui puisse être. Il a oublié que ceux d’en face ont aussi été déportés, torturés, humiliés, qu’ils ont aussi peur de disparaître. La haine l’emporte, la haine que décrivaient déjà Esdras et Néhémie.

Ésaïe propose une toute autre voie de règlement du conflit. On comprend souvent sa parole comme une annonce de la nouvelle Jérusalem, celle de l’Apocalypse. Certes on peut l’entendre ainsi mais il ne faut jamais oublier qu’Ésaïe comme tous les prophètes parle à des hommes de son temps, des problèmes de leur temps. Les prophètes de la bible ne sont pas des voyants qui annoncent l’avenir, il redisent la promesse de Dieu pour l’homme d’aujourd’hui. Restons concrets, Ésaïe parle à des gens terrés dans leur taudis, à des gens dont les enfants meurent comme des mouches, de faim, de maladie, de saleté. À des gens qui ont la peur chevillée au ventre, qui sont comme des agneaux entourés de loups et qui ne rêvent que du jour où ils seront à leur tour les loups qui dévoreront les agneaux samaritains. À des gens dont la haine et l’angoisse sont les seules réalités.

Et d’abord quand il leur parle, ils souviennent des temps anciens car le royaume de Dieu a été une réalité avant que des rois ne prennent la tête du peuple. À leur arrivée dans cette terre promise et jusqu’à Saül, c’est Dieu qui a été le seul souverain d’Israël. Nostalgie de ces temps heureux où Dieu menait le peuple à la bataille contre les Philistins, à l’époque… comme quoi Israël a toujours dû partager sa Terre.

Et c’est là qu’Ésaïe veut en venir : en rappelant que même en ces temps bénis, la terre n’appartenait pas à Israël mais à Dieu. Et dans toute l’histoire biblique, cette terre est toujours temporaire jamais acquise. Souvenons nous d’Abram qui a peine arrivé de son trajet vers cette terre promise, cette terre d’abondance doit la quitter pour l’Égypte pour cause de famine, drôle de terre promise… À chaque fois qu’on a crû être le maître, le propriétaire de cette terre, on en a été délogé. À chaque fois qu’Israël veut se réfugier dans une tour d’ivoire aussi haute que la tour de Babel, il ne peut être que dispersé. Les jours nouveaux qu’annoncent Ésaïe ne pourront être que le jour où Israël, celui d’hier comme celui d’aujourd’hui auront compris que la promesse de Dieu n’est pas pour eux en particulier mais pour toute l’humanité, qu’ils auront compris que ceux qui sont aujourd’hui ennemis se partageront un jour la terre.

Dans sa métaphore, Ésaïe est intelligent. Il sait bien que le loup et l’agneau ont toutes les raisons du monde de se haïr : le loup a besoin de l’agneau pour vivre, le bœuf a toutes les raisons d’avoir peur de lion… tout cela est normal, logique, naturel, comme est normale, logique et naturelle la haine qui oppose Israël et les Philistins, Samaritains, Palestiniens etc… Il y a à cela toutes les mauvaises raisons du monde mais telle n’est pas la volonté de Dieu.

La promesse qui est faite, ce n’est pas la victoire finale de l’un ou de l’autre, ce n’est pas l’élimination de l’un par l’autre, ce n’est pas non plus la purification du pays de tout ce qui lui serait étranger. Ce qui est promis est bien plus extraordinaire : c’est que la violence du lion et la peur de l’agneau disparaîtront. Il n’y aura plus de raisons pour se craindre, se haïr, se rejeter. N’oublions jamais qu’Ésaïe ne parle pas dans le vide, il parle à des gens dont les maisons et les champs sont occupés par d’autres qui ne les ont pas bâties. Ce qu’ils plantent, c’est un autre qui le mange pendant que les enfants meurent de faim. Ésaïe n’a pas cherché à consoler, ce qu’il dit à ces gens désemparés est bien le contraire d’un discours de victoire, genre «souffrez en silence, fortifiez vous et demain nous exterminerons nos ennemis ». on aurait pu s’attendre à cela, mais bien au contraire, il parle de paix et de réconciliation à ceux qui n’ont qu’une colère bien légitime. En voilà du courage que de dire le contraire de ce que les gens attendraient de lui.

Mais comment tout cela va-t-il se faire ? Justement pas par le moyen des hommes qui ne sont capables que de répondre à la violence par une violence démesurée, à la colère par la haine fanatique, à la souffrance subie par une souffrance infligée au centuple. L’homme quand il a faim et froid ne peut faire autrement que de détruire et de déchirer pour conquérir. Mais c’est Dieu lui même qui interviendra ! C’est lui qui ramera la paix : un jour viendra où Dieu nous permettra d’habiter ensemble sur la même terre. Alors qu’on aurait attendu que Dieu agisse certes mais pour donner raison à Israël et se lever contre les Philistins, Samaritains, Palestiniens etc… Au lieu de mener le peuple à la bataille et à la victoire, Dieu leur offrira ce qui est bien plus important : la jouissance partagée du pâturage qui est bien assez grand pour deux.

Ésaïe n’annonce en rien une époque joyeuse où toute peine et misère auront disparu. Il ne fait pas partie de ces gens sans intelligence qui confondent le royaume de Dieu avec la disparition de tous les problèmes de la terre. Nous en sommes souvent là d’ailleurs quand nous croyons que ce Royaume sera une époque de bonheur et d’harmonie sans plus aucun bruit, aucun dérangement, aucun souci. Il n’y a en réalité que la mort qui soit absolument tranquille. Ce que promet Ésaïe, c’est que ces problèmes ne seront plus causés par la folie des hommes. Il y aura toujours des circonstances naturelles qui feront que des enfants meurent en couches, que l’homme meure avant 100 ans… mais ce ne sera plus du fait de la haine, de la jalousie, de la convoitise. L’homme ne sera plus un loup pour l’homme.

Cet homme, nous !, est capable du meilleur comme du pire. D’un côté il est à l’image de Dieu par l’exercice de la justice et de l’amour. D’un autre côté, l’homme est mauvais et pour se défendre contre cela, mêmes les plus vertueux doivent utiliser les mêmes armes : la force et la ruse. Même celui qui voudrait être bon est obligé parfois pour se défendre de se faire comme un fauve pour l’autre. Nous sommes alternativement loup et agneau tout dépend de la situation, c’est notre réalité. Mais ce qu’Ésaïe annonce, c’est précisément que l’homme, nous, sera réconcilié avec lui même de manière à pouvoir diriger sa vie non plus comme un fauve mais suivant la justice et l’amour. Il annonce qu’un jour ce sera possible.

Concrètement il dit à ceux qui l’écoutent qu’un jour la loi sera rétablie et que les deux peuples vivront en paix (la paix des rois perses), et il nous dit à nous aujourd’hui que depuis la venue du Christ, il est effectivement possible à l’homme de vivre d’une manière nouvelle : en cessant soi-même d’être un loup qui déchire le plus faible ou un agneau terrifie par le plus fort. Mais au contraire comme un loup qui n’a plus besoin de manger l’agneau pour montrer qu’il est le plus fort et comme des agneaux qui savent que quoi qu’il arrive le loup ne peut rien leur faire. Ésaïe n’annonce pas le royaume de Dieu pour demain mais il annonce que le royaume commencera quand nous serons devenus véritablement humains…
 
 

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