Jean 1, 1-14 La parole s’est faite chair
Saint-Marc
Jour de Noël
25/12/00
Roland Kauffmann
1 Au commencement était la Parole, et la Parole était avec Dieu, et la Parole était Dieu.
2 Elle était au commencement avec Dieu.
3 Toutes choses ont été faites par elle, et rien de ce qui a été fait n'a été fait sans elle.
4 En elle était la vie, et la vie était la lumière des hommes.
5 La lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont point reçue.
6 Il y eut un homme envoyé de Dieu: son nom était Jean.
7 Il vint pour servir de témoin, pour rendre témoignage à la lumière, afin que tous crussent par lui.
8 Il n'était pas la lumière, mais il parut pour rendre témoignage à la lumière.
9 Cette lumière était la véritable lumière, qui, en venant dans le monde, éclaire tout homme.
10 Elle était dans le monde, et le monde a été fait par elle, et le monde ne l'a point connue.
11 Elle est venue chez les siens, et les siens ne l'ont point reçue.
12 Mais à tous ceux qui l'ont reçue, à ceux qui croient en son nom, elle a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu, lesquels sont nés,
13 non du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l'homme, mais de Dieu.
14 Et la parole a été faite chair, et elle a habité parmi nous, pleine de grâce et de vérité; et nous avons contemplé sa gloire, une gloire comme la gloire du Fils unique venu du Père.
«Où est-il ? Où est-il donc ce Dieu qui vient ? On nous annoncé sa venue ! Il est là quelque part en Palestine. Nous le savons car l’étoile nous a guidé jusqu’ici et toi, Grand Roi Hérode, nous te le demandons, dis nous où il se trouve ».
Voilà la question que poseront bientôt les Rois Mages à hérode à propos de celui qui vient de naître. C’est le sauveur du monde disent-ils mais Hérode leur répondra par la ruse et la violence…« Où est-il donc ? Où est cet enfant qui nous est donné ? On nous a annoncé sa venue et il doit être là dans cette chapelle car l’esprit nous a conduit là et vous, cher pasteur, dites nous donc où il est que nous allions l’adorer ».
Même question, même recherche pour nous aujourd’hui que pour les rois : où est-il ? Comment le reconnaître ? Nous savons qu’il est là mais comment en être sûrs, comment lui rendre hommage ? Mais rassurez-vous ! Il y a un grand nombre de différences quand même entre nous et les Mages. À commencer par le fait que contrairement à Hérode, je ne répondrais pas par la ruse et la violence, du moins je l’espère…Une autre différence aussi entre notre recherche et celle des rois, c’est d’abord qu’ils ont été guidés par l’étoile. Une lumière dans le ciel, elle est là-haut, loin de nous, il faut la suivre. Quant à nous, si nous nous réunissons ce matin, ce n’est pas d’avoir vu cette étoile ni de la suivre mais c’est poussés par l’esprit. C’est l’esprit qui a guidé chacun d’entre nous à être là ce matin. Et à se demander : « Où est-il ce dieu que nous devons adorer ? » Nous avons fait la fête mais il y a autre chose que nous recherchons et c’est cela que nous sommes venus chercher.
Entendons nous bien ! Quand je dis que c’est l’esprit qui vous guide, qui nous guide, je n’entends pas du tout que vous seriez manipulés par une puissance qui viendrait d’ailleurs. L’esprit n’est pas à la place de l’étoile, comme une sorte de rail qui vous entraîne. C’est peut-être une différence fondamentale entre nous et les Mages, c’est que l’esprit n’est pas hors de nous, il est à l’intérieur de nous. Le point commun de nous tous ici, par delà les divergences d’opinions sur la vie, la société, les choses essentielles et les futiles, c’est d’être animés du même esprit.
Animés, c’est à dire précisément, mis en mouvement, mis en route. C’est cela qui fait le fond de notre quête, de notre existence même : d’être en route. Mais où est-il donc ce dieu que nous cherchons ? Et pourquoi voudriez vous qu’il soit ailleurs qu’à l’intérieur de vous-même ? Il n’y a pas de meilleur endroit pour Dieu que d’être dans le cœur de l’homme, au plus profond de son être. Et même si ce cœur peut parfois ressembler aux écuries d’Augias, voire même à une porcherie, c’est néanmoins sa place , lui qui est déjà né dans une étable peut bien vivre dans les écuries de nos cœurs désordonnés. Mais comment donc peut-il se faire que le Christ habite dans nos cœurs, il ne peut donc pas y entrer.
« Au commencement était la Parole ». Jean est le premier qui ose assimiler à ce point Jésus, l’homme qui a vécu sur cette terre, est mort sur la croix (décidément, l’habitude des lieux mal fréquentés…), avec Dieu lui-même. Assimiler un homme que tout le monde a connu avec le principe directeur de tout l’univers, le créateur du ciel et de la terre. Cette parole faite chair, elle s’est donnée à comprendre pour un moment en la personne de ce Jésus que maintenant nous appelons le Christ. Par quelle alchimie complexe, une parole peut-elle devenir chair, Jean ne cherche pas à l’expliquer par la physique ou la chimie, il dit là en fait bien d’autres choses qui concernent l’homme et Dieu.
D’abord en ce qui concerne Dieu, il nous dit que Dieu est un Dieu de parole. Mieux encore il est parole et là il est exactement à l’inverse de toutes les idoles du monde païen. Païens d’hier et d’aujourd’hui vont adorer, servir, rechercher une chose muette, silencieuse. Une chose tellement évidente, indiscutable qu’en même temps qu’on la trouve, on ne peut que se taire ! Silence devant l’idole, on se tait, on ne discute pas. Quand Jean assimile Dieu à une parole, il est dans le droit fil de la foi d’Abraham, il est juif. Profondément juif, et parce qu’il est juif, fidèle à son père Abraham, il est fidèle à cet homme, à ce Jésus qui a incarné à ses yeux ce que devait être vraiment la foi d’Abraham, l’obéissance à la Loi de Moïse et l’espérance des prophètes.
Jean a tout entendu. Non seulement les paroles de Jésus mais il a aussi vu Jésus vivre. Mais ce n’est pas pour cela qu’il croit en lui. Jean ne peut pas suivre un homme et croire en lui seulement sur ses dires. Parce que pourquoi lui plutôt qu’un autre ? Nous non plus ne pouvons croire en Jésus comme ça sur le seul fait d’entendre ses paroles ! Car pourquoi l’écouterions nous lui et pas un autre ? Il ne manque pas aujourd’hui comme hier, de maîtres à penser. Qu’ils soient bouddhistes, philosophes, acteurs, politiques, romanciers ou publicistes. Tous nous proposent leur parole. Une manière de voir la vie, de la comprendre et de s’y diriger. Et ces paroles ne sont pas forcément vaines, bien au contraire. Elles peuvent si on les écoute, structurer notre vie. Et c’est là que faut faire attention.
À croire Jésus sur parole, à ne considérer que sa vie, ses actes, ses miracles, ses discours aussi beaux soient ils. À l’entendre comme un maître de vie, dont les paroles seraient des maximes de vie, on n’honore pas le Christ mais au contraire on le ravale au rang de n’importe qui. On en fait un maître parmi d’autres et certains le choisiront parce qu’ils trouvent Jésus « plus vrai », « plus efficace ». D’autres écouteront le dalaï-lama parce qu’il est plus en phase avec la réalité de la vie d’aujourd’hui.
Ce danger, prendre Jésus pour un maître spirituel comme un autre, n’est pas nouveau. Déjà dans la communauté autour de Jean, certains voulaient en faire un maître de sagesse qui connaît les mystères de la vie et de l’univers, on les appelait les chrétiens gnostiques. Ils pensaient que puisque Jésus était Fils de Dieu, il pouvait leur donner la connaissance qui leur donnerait ensuite le pouvoir. Et Jean parce qu’il voit ce danger de se tromper fondamentalement sur Jésus, va utiliser leur langage pour leur montrer leur erreur.
Parce qu’il faut bien reconnaître que le début de cet évangile est un peu alambiqué. Qu’en est-il d’une lumière qui serait dans le monde sans pourtant en être, et sans que le monde la reçoive ? Ce vocabulaire hermétique est typiquement gnostique et jean l’utilise non pas pour montrer qu’il est des leurs mais au contraire pour les réfuter. Car pour lui, pour Jean, il importe de préciser que l’histoire qu’il va raconter n’est justement pas celle d’un maître de sagesse, ni d’un maître de morale, ni d’un illuminé céleste. Il introduit son évangile en disant d’emblée que ce ne sont pas les paroles de Jésus qu’il faut écouter, qu’elles sont importantes certes mais pas essentielles. Que ce qui est plus important en réalité, c’est la personne même de Jésus qui n’est pas seulement un beau parleur mais qui est la parole elle-même !
En deux phrases, Jean affirme
? La différence de Jésus d’avec tous les maîtres à penser
? Qu’il n’y a pas de mystères dans le mondeLa différence de Jésus d’avec les maîtres spirituels, c’est d’abord une affaire de Parole. Ce ne sont pas les paroles, aussi grandioses soient-elles qui comptent, mais le fondement de ces paroles, c’est que Jésus est la Parole.
Les idoles ont toujours été muettes, elles ont d’ailleurs besoin de silence, de secret, de mystères, d’inexpliqué. Et en même temps elles ne supportent pas la discussion. Les maximes et sentences des maîtres spirituels sont toujours si claires, si évidente qu’elles n’engendrent pas la discussion, la contestation. On ne peut qu’être d’accord lorsque le dalaï-lama parle. Alors que la parole de Jésus nous dérange, qu’elle peut être incomprise, contestée. Mais c’est justement dans cette possibilité de contestation que se trouve la différence.
L’évangile est une parole ouverte, et il faut toujours se mettre à plusieurs pour le comprendre alors qu’à l’inverse l’idole a besoin d’être seule avec son adepte. Elle exige méditation, recueillement, écoute, silence. On se tait quand le maître, le gourou, parle et surtout il ne faut pas le contredire, s’opposer à lui.C’est cela ce que certains appellent aujourd’hui la spiritualité : se retrouver seul face à soi-même, méditer, prier pour trouver au fond de soi la lumière. Mais nous au contraire, nous savons que la lumière ne peut pas venir de nous. Lorsque nous nous regardons le nombril, il n’y a que ténèbres et cœur mélangé. Jean affirme ici que l’homme n’est pas naturellement bon, qu’il n’est pas naturellement enfant de Dieu, serait-il enfant d’Israël. Mais à l’inverse de la spiritualité gnostique, orientale ou moderne, il affirme que l'on en devient enfant de Dieu qu’en recevant la parole. Car Dieu, le Dieu d’Israël, de Jésus et de Jean, celui de Noël est au contraire des idoles d’hier et d’aujourd’hui un Dieu qui parle. C’est à dire un Dieu qui n’est pas évident.
Car ce qui est aujourd’hui « spirituel » est toujours évident, incontestable. Alors que Dieu, le Dieu que nous prêchons, auquel nous croyons n’est jamais évident. Qu’il s’expose à la critique, à l’incompréhension parce qu’il est justement parole. Et qu’une parole ne peut être qu’échangée, confrontée, toujours à comprendre. Et qu’il faut toujours faire un effort pour la comprendre. La parole de Dieu n’est jamais évidente. D’ailleurs lorsqu’elle le devient, lorsqu’elle ne pose plus de questions, qu’elle ne dérange plus, c’est qu’elle a perdu sa saveur.
Jean l’évangéliste, que l'on qualifie souvent de plus spirituel que les autres le dément justement lui-même. C’est le second aspect, il affirme qu’il n’existe dans le monde aucun mystère, aucun secret. Rien qui doive rester le privilège d’initiés, ni même qui doive rester le privilège de Dieu. Tous les mystères, tous les secrets sont connaissables, discutables parce que Dieu est parole. Et qu’il n’y a rien qui doive rester muet, silencieux.
Où est-il donc ce Dieu qui vient ? Comment le reconnaître, comment peut-il habiter dans notre cœur ? Il n’y est pas comme ça, comme un hôte indésirable qui s’incruste mais il est dans notre cœur lorsque celui-ci est habité par la Parole. Il est au milieu de nous lorsque la Parole est en nous. C’est pourquoi au moment de fêter « l’incarnation » de la Parole, on ne peut que souhaiter avec l’apôtre Paul « Que la parole de Dieu habite parmi vous avec toute sa richesse ». (Colossiens 3,16).