Matthieu 18, 21-22
Les 77 pardons
Saint-Maurice, Pfastatt,
semaine de l’unité !
28 janvier 2001
Roland Kauffmann
21 Alors Pierre s'approcha de lui, et dit: Seigneur, combien de fois pardonnerai-je à mon frère, lorsqu'il péchera contre moi? Sera-ce jusqu'à sept fois?
22 Jésus lui dit: Je ne te dis pas jusqu'à sept fois, mais jusqu'à septante fois sept fois.
"Pardon excusez-moi !"Combien de fois avons-nous l’occasion de prononcer cette expression devenue si courante dans nos esprits que nous n’y pensons même plus. Depuis l’enfance, nous avons appris à dire cette phrase qui est au moins aussi habituelle que de dire bonjour. Nous nous en servons pour entrer en matière lorsque nous nous adressons à quelqu’un qu’on craint de déranger. Dans ce cas, elle veut dire à peu près bonjour, justement, il s’agit d’attirer l’attention et de dire tout de suite à la personne qu’on va lui demandez quelque chose. Ou bien, lorsqu’on cause un quelconque désagrément à une autre personne, qu’on n’a pas fait attention, qu’on a oublié quelque chose. Ou encore lorsqu’on a fait mal à quelqu’un, l’a blessé par des paroles trop rapides ou par des gestes irréfléchis.
Le point commun de toutes ces occasions de dire « pardon, excusez-moi », est bien qu’il est toujours question de personne. C’est toujours à quelqu’un de particulier qu’on dit cela, et qui plus est à quelqu’un qu’on a en face de soi. Il ne viendrait à l’idée de personne de s’adresser ainsi à une pierre qu’on aurait cogné, ni à sa voiture, ni à aucun autre objet d’ailleurs. Demandez pardon de cette manière, c’est déjà reconnaître que l’autre, la personne qui est là en face de nous est une personne, et de plus une personne assez respectable pour qu’on éprouve le besoin de s’excuser des dérangements qu’on peut lui causer.
Voilà qui est déjà bien mais qui justement n’est pas forcément évident partout et toujours. Certaines sociétés ne connaissent pas ce genre de manière. Parfois même chez nous il peut arriver qu’on oublie de s’excuser, de dire cette fameuse phrase rituelle « pardon, excusez-moi ! ». En effet, il peut arriver que dans certains cas, nous ne nous rendions même pas compte que nous dérangeons. Soit par indifférence soit par mépris. Il y a des gens que nous méprisons, reconnaissons-le, des gens que nous n’aimons pas, soyons sincères. Et ceux là pour rien au monde, on ne penserait à s’excuser des petits ou des grands torts qu’on leur fait. Simplement parce qu’on estime que c’est bien fait pour eux, qu’ils l’ont mérité et que tout de toute façon leur sort ne nous concerne pas vraiment.
Il arrive que l'on se plaigne bien souvent de ces jeunes qui dans les lieux publics ne respectent plus rien, ne s’excusent plus quand ils vous bousculent, ne font même pas attention à ceux qui les entourent et vivent dans une indifférence absolue. On s’en plaint et c’est vrai qu’il faut s’en plaindre car cela révèle chez eux une réelle perte de conscience de l’autre. Ils se croient tout seuls au monde et ce qu’ils font ne regarde personne. Ils n’éprouvent plus le besoin de dire « pardon, excusez-moi ! tout simplement parce que ce que pense l’autre, en les regarde pas ! Ils s’en fichent car de toute façon ils n’attendent rien de cette autre personne, n’en espèrent rien et pensent qu’ils n’en auront jamais besoin.
Mais dans ce cas, qui est la vraie victime ? Nous qui sommes dérangés ou ceux qui ne savent plus s’excuser ? Il me semble que c’est à eux qu’il manque l’essentiel, que ce sont eux qui ont perdu l’intérêt de l’autre. Que ce sont eux qui se coupent du monde en agissant de telle sorte ! Bien malheureux en réalité celui qui ne sait plus s’excuser, reconnaître ce qu’il a fait et ce qu’il est.
Car s’excuser n’est en fait rien d’autre que cela, entrer en relation avec une autre personne car l'on considère à juste titre que nous avons besoin de cette personne pour vivre. Il ne s’agit pas seulement des services que cette personne peut nous rendre mais aussi du fait que seuls nous ne pourrions vivre. Nous avons besoin les uns des autres comme le poisson a besoin de l’eau. Nous sommes faits pour vivre ensemble, en société, dans un jeu parfois difficile de relations. Fait de conflits, de difficultés partagées, de joies et de bonheurs. Faits d’attention réciproque. Un curé de mes amis me disait récemment « le pain n’est bon que si il est partagé ! » Et c’est bien vrai que la vie perd une grande part de sa saveur quand on la vit dans l’indifférence aux autres.
S’excuser, demander pardon du dérangement, fait partie de ces manières que nous avons de vivre ensemble, des attentions que nous nous accordons mutuellement. Et les vraies victimes sont celles qui ont oublié cela. Mais me demanderez-vous, qu’est ce que ces excuses ont à voir avec le commandement du Christ de pardonner 77 fois 7 fois à ceux qui nous ont fait du mal ? Rien, cela n’a rien à voir ! sinon comme le reflet n’a rien à voir avec l’image dans le miroir ! C’est autre chose certes et pourtant il s’agit bien de la même chose, c’est la même chose qui est en jeu.
Dans la question de Pierre à Jésus, il ne faut pas oublier qu’il parle de son frère. C’est le frère qui pose problème, c’est le frère qui pèche contre Pierre, c’est celui qui lui est proche. Manière de bien poser le problème, celui qui pèche et qui nous fait mal, c’est celui auquel nous ne sommes pas indifférents ! Et ce péché est toujours une affaire de relation, c’est entre lui et moi que tout se passe. Peu importe ce qu’il fait par ailleurs, c’est contre moi qu’il pèche, voilà le problème de Pierre.
En réalité, Pierre connaît la réponse. Il sait déjà que selon la loi de Moïse il doit pardonner 7 fois. C’est en tout cas ce qu’il a appris. Comme nous avons appris à nous excuser. Voilà quelle était la grande sagesse juive que de savoir qu’avant de laisser libre cours à la juste colère, à la vengeance, il fallait toujours laisser sa chance à l’autre, sa chance de se racheter. Pierre, lorsqu’il pose la question est loin d’être ignorant de cela. Mais Jésus le prend au dépourvu « ce que tu fais est bien mais j’en veux encore plus, car c’est encore plus important que tu ne l’imagines de pardonner !»
Dans le problème de Pierre, il y a deux personnes. Lui et son frère et la réponse de Jésus nous fait comprendre qu’il est question des deux personnes en réalité. Ce n’est pas seulement le pécheur qui doit s’excuser pour redevenir digne de confiance, pour retrouver sa place au sein du peuple. Mais c’est aussi celui qui aurait été lèse qui ne doit pas devenir esclave de sa colère, de son ressentiment. Si il faut pardonner, c’est bien pour qu’aucun des deux ne deviennent indifférent à l’autre. L’indifférence fait parfois plus de mal que la haine. Regardez ce qui se passe parfois dans vos propres vies et vous comprendrez.
Il arrive qu’on « ne puisse pas pardonner » ceci ou cela à telle ou telle personne. On lui en veut terriblement et ce qui peut lui arriver, en bien ou en mal nous indiffère. Voire même nous allons jusqu’à nous réjouir du mal qui lui arrive. C’est toute la relation qui est complètement ravagée par le défaut de pardon. Quand il n’y a pas de pardon possible, les deux sont perdants. Les deux perdent quelque chose d’essentiel.
On ne peut pourtant pas tout pardonner ! c’est vrai, il y a des choses qu’on ne peut pas pardonner ! On ne peut pas pardonner le mal que l'on nous fait et quel que soit le niveau de ce mal. On ne peut pas pardonner les guerres de religions dans quelque pays que ce soit et à quelque époque que ce soit. Elles sont toujours là présentes dans nos mémoires. On ne peut tirer un trait sur le passé, oublier les soldats qui terrorisaient les villages protestants, oublier l’exil, les condamnations, les humiliations et les exactions nombreuses de part et d’autre. Alors que nous dit-il le Christ ? il nous demande l’impossible « ce que tu penses ne pas pouvoir pardonner ne doit pas t’empêcher de vivre et de rechercher encore et toujours, coûte que coûte, le bien de ton adversaire ».
Le pardon ne peut se commander, il ne peut s’ordonner et il n’a rien à voir avec la justice. Il faut faire justice ! Il ne peut y avoir de pardon véritable sans qu’il y ait eu d’abord justice. C’est tout l’enjeu des procès concernant les atrocités du Rwanda, de Yougoslavie ou des anciens Nazis ou collaborateurs. Il faut avant tout que justice soit dite, non pas faite ! Dire ce qu’est la justice, c’est dire qui a fait du tort à l’autre, qui est le coupable et qui est la victime. La sanction, c’est encore autre chose que le pardon. Ce n’est pas parce qu’un coupable a été puni qu’on peut forcément le pardonner. Le pardon ne se commande pas, seules les victimes ont le droit éventuellement de pardonner et il est compréhensible que dans bien des cas, elles ne le puissent absolument pas. Car ce qu’on leur a fait est trop grave, irréparable : allez dire à ces pères dont on a tué les enfants qu’il faut pardonner aux bourreaux !
Quand on y pense, on ne peut entendre le Christ, ce qu’il dit est incompréhensible et va à l’encontre de tout ce que nous avons appris sur le sens de la justice. Mais qui est donc cet homme ? Nous croyons qu’il est le fils de Dieu, celui qui va être mis à mort parce qu’il représente le cœur de l’humanité, celle que Dieu a voulu, celle qui correspond à son projet dès le moment de la création. Cet homme là est une victime, avant tout ! Et c’est bien parce qu’il est lui-même victime qu’il nous faut entendre ce qu’il dit du pardon.
Voilà une victime qui pardonne à ses bourreaux, qui ira même sur la croix implorer la clémence de Dieu « Père, pardonnes-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font ! ». Ce que nous avons fait de Jésus le Christ est-il pardonnable ? Pourrions nous un jour expier la faute de l’humanité, notre faute à tous, que d’avoir tué l’homme, Jésus le Fils de Dieu ? C’est évidemment impossible et pourtant. Avant toute chose, et c’est cela qui fonde notre foi, chrétiens de tous bord, nous sommes pardonnés par Dieu, sans même que nous n’ayons pu faire quoi que ce soit, avant même de nous être excusés !
Nous qui ne songions pas un instant à demander pardon à Dieu parce que nous étions indifférents, faisions comme si il n’existait pas, comme si nous n’en avions pas le moindre besoin. Et bien Dieu quant à lui n’est pas resté indifférent à notre égard mais au contraire a envoyé son fils pour une nouvelle création. Si Dieu nous a pardonné à nous qui ne le méritons en rien même pas par notre repentance, nous ne pouvons faire autrement que de pardonner à notre tour. Nous y sommes contraints.
Mais Dieu est Dieu, nous ne sommes que des hommes faibles et incapables, comment pourrions nous faire comme lui ?
Commençons par nous entraîner ! rien de grand ne peut se faire sans effort, sans apprentissage. Commençons à apprendre à nos enfants à ne pas grandir dans la rancune ou l’amertume. Apprenons leur et à nous-mêmes par la même occasion à rechercher coûte que coûte l’intérêt de l’autre avant le leur. Bien sûr que c’est difficile mais personne n’a jamais dit que la vie chrétienne était facile et confortable. Ce qui est en jeu, ce n’est pas la bonne conscience. Ce qui est en jeu n’est rien de moins que la personne elle-même qui ne doit pas rester prisonnière de sa faute ni de la faute qu’elle a subi.
Remarquons au passage que le pardon fait partie de l’éducation de Pierre. Quant à nous qui apprenons à nos enfants à s’excuser pour des questions de politesse, est-ce que nous leur apprenons aussi à pardonner ?