Actes 2, 42-47, Une Église qui restaure…
Saint-Marc
4/2/01À l'occasion d'un repas de paroisse
organisé avec la paroisse catholique
dans le cadre de la semaine de l'unité des chrétiens
et au bénéfice des bibliothèques de rues
d'ATD- Quart-MondeRoland Kauffmann
42 Ils persévéraient dans l'enseignement des apôtres, dans la communion fraternelle,
dans la fraction du pain, et dans les prières.
43 La crainte s'emparait de chacun, et il se faisait beaucoup de prodiges et de
miracles par les apôtres.
44 Tous ceux qui croyaient étaient dans le même lieu, et ils avaient tout en commun.
45 Ils vendaient leurs propriétés et leurs biens, et ils en partageaient le produit entre
tous, selon les besoins de chacun.
46 Ils étaient chaque jour tous ensemble assidus au temple, ils rompaient le pain dans
les maisons, et prenaient leur nourriture avec joie et simplicité de coeur,
47 louant Dieu, et trouvant grâce auprès de tout le peuple. Et le Seigneur ajoutait
chaque jour à l'Église ceux qui étaient sauvés.
Une polémique s’est développée il y a de cela quelque temps au sein de notre Église. Rassurez-vous, vous n’en avez pas entendu parlé pour la simple et bonne raison qu’il n’y avait de loin pas de quoi fouetter un chat. Le débat est retombé aussi vite qu’il était monté.Ce qui avait mis le feu aux poudres était un texte issu du conseil synodal qui semblait opposer « théologie » et « convivialité ». L’auteur de ce texte faisait mine d’opposer parmi les pasteurs, ceux qui seraient adeptes de théologie et ceux qui seraient les adeptes de la convivialité. Il en faisait aussi une question de génération, les jeunes pasteurs étant les « théologiens » et les vieux étant les « conviviaux ».
Vous imaginez sans peine la réaction. Les « vieux » pasteurs se sont indignés car ils se considèrent tout aussi théologiens que les jeunes, les « jeunes » ne se sont pas reconnus sous l’étiquette de « théologiens » et se considèrent tout aussi conviviaux que les anciens. Finalement le calme est revenu, l’auteur du texte en question a expliqué sa position, ce qui en avait été gênés ont bien compris. Et en définitive, cette crise au sein du corps pastoral a montré la nécessité de ressouder les liens entre nous. C’est pourquoi nous nous retrouverons en mai pour trois jours de réunion pastorale, manière de lier convivialité et théologie. Le débat est apaisé, c’est bien.
Mais revenons-y un moment pour réfléchir à ce que nous sommes nous-mêmes en train de faire. Si un observateur extérieur faisait un rapide survol de notre paroisse, il pourrait en effet se dire que c’est bien étrange. Voilà une paroisse où on passe beaucoup de temps à table sur une année pleine. Barbecues d’été, repas de la vente du 11 novembre, apéritifs après les cultes, repas de l’ouvroir, repas des porteurs de Ralliement, repas avec la paroisse Saint-Maurice. Voilà une paroisse dont on pourrait dire que la cuisine est au moins aussi importante que la salle de culte. Et en plus ils ne se contentent pas de manger entre eux mais en plus, d’autres associations viennent y préparer leurs repas, comme ce sera le cas ce jeudi pour le repas solidaire.
Notre observateur serait en effet bien surpris et il pourrait se tire qu’en fait il est peu question de l’évangile dans cette paroisse. Normalement, une chapelle est un lieu de prière, de réflexion et non un lieu de ripailles. Voilà des gens qui ne font plus de théologie mais qui se contentent de la convivialité. Oui cet observateur extérieur pourrait être très critique et pourrait suggérer de changer le nom de la paroisse, qui pourrait s’appeler « restaurant Saint-Marc ».
Mais comment était l’Église à ses origines ?
Ils étaient chaque jour tous ensemble assidus au temple, ils rompaient le pain dans les maisons, et prenaient leur nourriture avec joie et simplicité de cœur, louant Dieu, et trouvant grâce auprès de tout le peuple. Et le Seigneur ajoutait chaque jour à l'Église ceux qui étaient sauvés.
Voilà quelle est la description de la première Église que nous donne Luc dans le livre des Actes.
Chaque jour les premiers chrétiens se retrouvaient au temple, le grand temple de Jérusalem, le temple juif. Ils sont encore juifs et il ne faudrait pas l’oublier. Ils n’éprouvent pas le besoin de se retrouver entre eux pour prier mais au contraire ils prient avec le peuple comme si de rien n’était.
Ensuite ils se retrouvaient les uns chez les autres, la réunion de l’Église n’était autre qu’un repas, ils n’organisaient pas de cultes au sens propre du terme mais l’essentiel était la communauté qu’ils formaient. Ces repas étaient joyeux, simples et très certainement « conviviaux ».
Après le repas, la vie continuait et en toutes choses ils louaient Dieu, c’est à dire qu’ils montraient leur foi par leurs actes de bonté et de justice et ainsi se faisaient apprécier par les juifs eux-mêmes.
Il faut d’abord remarquer qu’il n’y a pas de conflit entre les chrétiens et les juifs. Les chrétiens ne sont ni rejetés ni persécutés comme on a parfois tendance à le croire. Simplement, la balle est dans leur camps. Dans la mesure où ils prétendent avoir trouvé le Messie, il faut bien qu’ils vivent en conséquence de cette découverte.Ces différentes caractéristiques de la première Église peuvent éclairer notre action et l’inspirer.
Il nous faut d’abord, je crois, sortir de nos faux complexes. Comme si nous avions besoin d’être mal-aimés, d’être toujours en conflit avec le monde qui nous entoure, avec le peuple avec qui nous vivons. L’un des drames de l’Église actuelle, c’est de prendre au sérieux l’incroyance du peuple et d’en avoir peur. Dans bien des cas nous agissons comme si l’indifférence de la société à notre égard était surprenante. Et même parfois nous craignons qu’il n’y ait une certaine hostilité contre l’Église. Notre société moderne n’est plus une société chrétienne comme elle a pu sembler l’être par le passé. Mais cela ne signifie pas pour autant que nous sommes en danger, nous en tant qu’Église. Parfois l’incroyance du peuple nous fait douter de notre propre foi et finalement on se dit « à quoi bon tout cela ? ». « Et demain, il n’y aura plus d’Église, plus de chrétiens ! ». En réalité, l’avenir de l’Église ne dépend absolument pas du « peuple » mais de nous uniquement.
Les premiers chrétiens « obtenaient la faveur du peuple », c’est-à-dire que par leurs actions ils révélaient leurs convictions et qu’ils étaient utiles pour ce peuple. Cela ne dépendait pas de la bonne volonté du peuple mais du dynamisme de l’Église elle-même qui faisait tout, non pas pour elle seule mais pour le peuple. Lorsque nous nous retrouverons comme aujourd’hui, pour un repas, il ne s’agit pas que de manger, mais de donner un signe.
Le signe de la fraternité d’abord entre nos paroisses catholique et protestante. Ce que nous vivons aujourd’hui aurait été inimaginable au temps de nos parents tandis qu’aujourd’hui on ne comprendrait pas que cela ne puisse pas être. Viendra le jour où nos enfants auront oublié les querelles, les conflits, et ne verront entre catholiques et protestants que des différences de doctrines, de sensibilités. Différences dont je suis le premier défenseur mais qui ne peuvent justifier qu’on en vienne à la haine ou au rejet de l’autre. Il n’y a plus aujourd’hui de conflit entre nous et voilà déjà un témoignage important que nous donnons ensemble vers « le peuple », à la société qui nous entoure, c’est déjà nous la rendre favorable.
Car en définitive, c’est bien cela que les gens attendent. Non seulement dans nos Églises mais aussi en dehors. Les rivalités, les intolérances réciproques ont scandalisé tant de gens que notre message soi-disant d’amour n’était plus crédible. « Commencez par faire la paix entre vous !» était la réponse du peuple à nos prétentions.
Il faut entendre cela, car le rôle de l’Église dans le monde n’est pas d’annoncer le protestantisme ni le catholicisme mais Jésus-Christ crucifié. Et la seule chose qui compte c’est qu’il n’y ait rien qui empêche ce message d’être entendu, qu’il n’y ait pas de faux scandales, des scandales qui n’ont rien à voir avec la foi, qui puissent brouiller le message de l’Église au monde. La croix du Christ est déjà bien assez difficile à admettre comme ça sans que nous y ajoutions l’ensemble de nos doctrines particulières.
Le second signe que nous donnons ensemble aujourd’hui par notre repas, c’est l’engagement pour plus de solidarité envers les plus démunis. Parce que nous ne pouvons nous résoudre à ce qu’il puisse exister des exclus de l’abondance, parce que nous ne pouvons pas nous résigner à la misère quelle qu’elle soit. Les enfants que notre société abandonne aujourd’hui seront les voyous de demain. Et parce que nous croyons être enfants de Dieu, il nous faut venir en aide à nos prochains. À ceux qui ont besoin de nous aujourd’hui parce que la justice est un besoin pour tous.
Il ne s’agit pas de faire la charité à ces pauvres enfants mais au contraire il s’agit d’essayer de les relever, de leur donner les moyens de choisir comment ils mènerons leur vie. Pour cela, il leur faut reprendre confiance en eux-mêmes, certes mais aussi dans les adultes qui sont auprès d’eux. L’enjeu finalement, ce n’est rien d’autre que de faire comprendre que la vie « normale », intégrée dans le société vaut mieux que la vie « marginale », faite de délinquance et de violence. Ce n’est rien d’autre que reconstruire une espérance, une confiance dans l’avenir. Voilà qui est ambitieux mais je crois que c’est la qualité de l’association ATD Quart-Monde que d’avoir cette ambition de reconstruire avant tout la dignité de celui à qui on vient en aide.
Ce témoignage que nous donnons est lui aussi un moyen de nous assurer « la faveur du peuple » et que s’ajoutent à l’Église tous ceux qui comprennent qu’elle a un rôle essentiel à jouer dans la société d’aujourd’hui. Ce rôle est pour la société, pour « le peuple » au sens de ceux qui nous entourent avant tout. Aujourd’hui que les liens communautaires se détendent de plus en plus, que la solitude et l’isolement touchent de plus en plus de gens, il nous faut offrir des occasions de rencontres.
Il fut un temps où le principal problème de la société était l’ignorance. À cette époque nos Églises protestantes étaient des temples du savoir et de l’éducation. Aujourd’hui l’éducation est nationale et gratuite. En organisant nos repas, nous prenons acte du fait que c’est de communauté que le monde a besoin en ce moment.
Voilà comment modestement nous essayons de faire des prodiges et des signes comme le faisait la première Église. Avec nos moyens, simplement mais avec allégresse. Je disais plus tôt que nous pourrions changer de nom et nous appeler «Restaurant Saint-Marc ». Oui car notre mission n’est elle pas finalement de «restaurer » l’homme ?