Jean 11, 47-57,
Mieux vaut qu’un seul meure…
Saint-Marc
1/4/01
Roland Kauffmann
47 Alors les principaux sacrificateurs et les pharisiens assemblèrent le sanhédrin, et
dirent: Que ferons-nous? Car cet homme fait beaucoup de miracles.
48 Si nous le laissons faire, tous croiront en lui, et les Romains viendront détruire et
notre ville et notre nation.
49 L'un d'eux, Caïphe, qui était souverain sacrificateur cette année-là, leur dit: Vous
n'y entendez rien;
50 vous ne réfléchissez pas qu'il est dans votre intérêt qu'un seul homme meure pour le peuple, et que la nation entière ne périsse pas.
51 Or, il ne dit pas cela de lui-même; mais étant souverain sacrificateur cette
année-là, il prophétisa que Jésus devait mourir pour la nation.
52 Et ce n'était pas pour la nation seulement; c'était aussi afin de réunir en un seul
corps les enfants de Dieu dispersés.
53 Dès ce jour, ils résolurent de le faire mourir.
54 C'est pourquoi Jésus ne se montra plus ouvertement parmi les Juifs; mais il se retira dans la contrée voisine du désert, dans une ville appelée Éphraïm; et là il demeurait avec ses disciples.
55 La Pâque des Juifs était proche. Et beaucoup de gens du pays montèrent à
Jérusalem avant la Pâque, pour se purifier.
56 Ils cherchaient Jésus, et ils se disaient les uns aux autres dans le temple: Que vous en semble? Ne viendra-t-il pas à la fête?
57 Or, les principaux sacrificateurs et les pharisiens avaient donné l'ordre que, si
quelqu'un savait où il était, il le déclarât, afin qu'on se saisît de lui.
Dans la marche du monde il y a bien des choses que nous ne comprenons pas forcément. Comment se fait-il que des guerres commencent ou s’arrêtent ? Comment se fait-il que tout d’un coup, on découvre des produits nouveaux ? D’où viennent les modes, les courants, les tendances de notre monde ?Bien souvent ces choses sont en fait le résultat de décisions prises par des gouvernements, des conseils d’administration ou plus généralement ce qu’on appelle des « responsables ».
Ces responsables sont ceux que d’une manière ou d’une autre nous avons choisi pour régler nos affaires. Parce que nous pensons qu’ils ont une meilleure formation que nous sur différents domaines, nous leur confions nos intérêts. Par exemple nous faisons confiance à notre banquier pour faire prospérer nos affaires. Nous faisons confiance à notre député pour discuter les lois au parlement. Nous faisons confiance à notre président pour diriger les affaires du pays. Nous faisons confiance à notre épicier pour nous fournir des fruits et légumes de qualité. Nous faisons confiance aux journalistes pour nous informer. Nous faisons confiance aux « responsables ».
D’ailleurs ceux-ci ne se privent pas de nous rappeler combien nous devons toujours et malgré tout leur faire confiance. Car bien évidemment ils savent ce qu’il convient de faire en matière économique, politique, financière, épicière, ou d’information. Ils savent bien mieux que nous ce qu’il convient de dire et de penser. Ces spécialistes très compétents n’hésitent pas à nous rappeler notre propre incompétence. Et cela nous arrange bien d’ailleurs car nous avons bien d’autres choses à faire… Il nous faut penser à payer nos impôts, à élever nos enfants ou petits-enfants, nous soigner et tout ces petits et grands soucis qui font l’essentiel de notre vie à tous.
Alors nous n’hésitons pas à confier nos affaires à ses fameux responsables mais qu’arrive-t-il quand ces responsables déraillent ? Quand ils se trompent ? Quand au nom de ce qu’ils pensent être l’intérêt de tous ils commettent les pires injustices ? Quand leurs décisions ne sont en réalité plus guidées que par leurs propres intérêts à court terme et ne sont plus éclairés par la morale ou par des convictions fortes ? Oui que peut-il arriver quand ceux à qui nous confions nos intérêts les oublient ?
Je ne veux pas faire ici allusion à la vache folle ni à la fièvre aphteuse ni à aucune mise en examen de politiciens, ni à aucune affaire judiciaire visant un président de la république, ni à aucune combine financière ni à aucune manipulation commerciale ni à aucune invention médiatique. Je ne parle ici de rien de ce qui fait notre actualité de tous les jours quoique…
À moins que justement notre actualité ne soit pas si actuelle que cela. Sans doute au contraire pourrait-on dire qu’il en a toujours été ainsi dans l’histoire des hommes. Que disparaisse la morale et la conscience de la vérité et la porte est ouverte à toute les malversations et toutes les injustices de l’histoire.
C’est à ce genre de chose que Jean nous fait assister lorsqu’il nous raconte cette entrevue des membres du sanhédrin. Entrevue où va se jouer le sort de Jésus. Le sanhédrin est la plus haute instance de « responsables ». Ceux qui en font partie sont responsables à la fois des affaires spirituelles et matérielles, des relations avec les autorités romaines, de la fixations des prix du marché, des règles d’abattage des troupeaux, de toutes les affaires sociales du peuple. C’est à la fois le parlement, la cour constitutionnelle, le gouvernement, le tribunal suprême. Ces gens ont en charge, sont responsables de la vie du peuple.
Et ce ne sont pas des imbéciles, ni des criminels ni des « méchants » comme on les a souvent décris. Hommes pieux et de grande qualité, ils connaissent mieux la loi que quiconque, sont plus attentifs à la situation politique et sociale que quiconque et connaissent précisément, ou en tout cas le croient, les intentions de l’occupant. Et la question qui se pose à eux n’est rien de moins que la survie du peuple. Ce qu’ils craignent ce n’est rien de moins que la déportation. Il faut dire qu’au cours de leur longue histoire, les juifs avaient déjà eu à faire à bien des occupants, tous plus sanguinaires les uns que les autres. Et ceux là, les Romains, étaient encore bien plus puissants que toutes les armées d’Égypte, d’Assyrie et de Babylone réunies. Ils craignent que la popularité de Jésus auprès des plus simples, des plus pauvres comme des personnalité les plus influentes ne passe au yeux des Romains pour une volonté de révolte. Ils craignent l’enthousiasme des foules, ce que aujourd’hui on appelle les « troubles à l’ordre public » et qui à l’époque pouvait très mal se terminer.
Voilà ce qu’ils craignent : « si nous ne sommes pas capables de canaliser la foule, de la maîtriser, les Romains ne nous respecterons plus, nous ne leur servirons plus à rien et ils feront alors ce qu’ils veulent, ce sera la fin de notre nation, elle périra ».
Si maintenant nous avions quant à nous à faire face à une telle responsabilité, que ferions-nous ? Il était à la mode il y a peu de temps d’organiser ainsi des reconstitutions d’événements de l’histoire où on demandait ainsi au public son avis : « Jeanne d’Arc est elle coupable ? ». Reconstituer ainsi au théâtre cette fameuse séance du sanhédrin serait une mine d’or pour un scénariste car se joue là tout le drame de la responsabilité confrontée à la question de la survie : que faire quant on est responsable de la vie de tout un peuple ?
C’est là que tout se joue, le sort de Jésus est désormais jeté. Il ne le sait pas encore, il est dans la campagne et quand il apprend la décision du sanhédrin il va se réfugier dans un lieu sûr. Mais tout le monde se demande ce qu’il va faire. Viendra-t-il à la ville pour la fête de Pâques ou aura-t-il peur et va-t-il se cacher craignant pour sa vie ? Montrant par là même qu’il n’est pas le messie, le fils de l’homme comme tout le monde le croit. Quoi que fasse Jésus à ce moment là il est condamné. Si il se montre on l’arrêtera, si il se cache on l’arrêtera quand même et il n’en sera d’ailleurs que plus facile de l’éliminer car il aura perdu tout crédit aux yeux du peuple.
Et si Jean nous raconte cette histoire, c’est pour que nous ayons à l’esprit cette décision prise par le sanhédrin. Car tout ce qui va se passer ensuite prend une autre couleur quand on sait que le sort est déjà fixé. Nous ne sommes encore qu’à la moitié de l’Évangile et déjà les dés sont jetés. Ainsi se révèle la mascarade du procès de Jésus, ainsi quand Marie versera du parfum aux pieds de Jésus, on y verra la préparation de la tombe. Ainsi le dernier repas sera une cérémonie d’adieu. Jean avant de nous raconter le drame nous en donne la clé : la décision a été prise et voilà pourquoi on l’a prise !
Car cette inquiétude encore une fois de la disparition du peuple a été au cœur du problème et de la décision. Le responsable en chef, Caïphe, grand prêtre cette année-là, tranche et au nom de la raison d’État, de l’intérêt supérieur de la Nation, décide de la mort de Jésus. La plus haute instance spirituelle vient de rendre son arrêt, Jésus est condamné avant même d’entrer à Jérusalem, avant d’être entendu et que l'on sache ce qu’il a fait. C’était ce que demandait Nicodème (Jean 8, 45-51) alors que Jésus était déjà recherché une autre année. Caïphe décide donc de liquider Jésus dans l’intérêt du peuple.
S’est il trompé ou pas ? Jean n’en dit rien, il ne jette pas la pierre à Caïphe, ne le condamne pas. Il aurait été facile de dénoncer l’irresponsabilité du responsable, l’immoralité du garant de la morale, prêt à justifier la mort d’un innocent au nom de la raison d’État. Il aurait pu dire qu’en agissant ainsi Caïphe faisait le contraire de ce que prescrit la loi. Il aurait pu nous expliquer qu’en réalité les Romains se fichaient pas mal de ce Jésus et de la foule qui le suivait, ils voyaient même cela d’un assez bon œil parce que tant que le peuple est occupé à prier il ne pense pas à se rebeller… Tout cela Jean aurait pu le dire et nous avec lui, nous aurions pu condamner Caïphe, tout est de sa faute.
Mais Jean propose une autre lecture, une lecture religieuse de l’événement : « Il ne disait pas cela de lui-même mais il prophétisait en réalité que Jésus devait mourir pour réunir tous les enfants de Dieu dispersés ». De cela Caïphe n’avait pas conscience. Conformément à l’intention de Jean quand il écrit son Évangile pour montrer que Jésus était le fils de l’homme, il remet l’événement, le drame du sanhédrin, dans une perspective religieuse, dans le plan de Dieu. Il ne faut chercher aucun coupable pour ce qui est de la mort de Jésus de Nazareth, il n’y en a aucun en particulier, aucun sur lequel nous pourrions nous décharger. Aucun, car nous en sommes tous responsables.
Responsables d’une part parce qu’à la place de Caïphe nous aurions certainement pris la même décision, de même qu’à la place d’Adam et Eve nous aurions fait comme eux. Car il est de la nature même de l’homme que de se complaire dans l’inhumanité et la barbarie au nom d’intérêts soit disant supérieurs et sacrés. Au nom de la loi et de la morale, combien d’innocents massacrés ?
Responsables parce qu’en rupture avec Dieu, avec nous-mêmes et avec les autres. Irrémédiablement séparés, en conflit d’intérêts au point que parfois nous pouvons aller jusqu’à penser « Dieu ou l’homme », « moi ou l’autre ». En oubliant que, comme Jésus nous le montre, on ne sert réellement l’homme qu’en servant Dieu et qu’on ne sert réellement Dieu qu’en servant l’homme. Il ne peut y avoir de fidélité à Dieu qui ferait l’impasse sur l’humanité, comme il ne peut y avoir d’humanisme qui ferait l’impasse sur Dieu. C’est quand Dieu est honoré, respecté, obéi, c’est là que l’humanité atteint sa plénitude. C’est quand l’homme est honoré, respecté dans son humanité même, c’est là que s’accomplit la volonté du Père.
Voilà ce que Jean nous dit quand il nous relate l’entrevue du sanhédrin : dans tout ce qui arrive ici et maintenant (c’est-à-dire en ce qui concerne Jésus de ce moment là jusqu’à la réssurection) tout cela correspond non pas à une volonté perverse des hommes, des responsables mais à une volonté de Dieu lui-même et c’est de cette volonté là qu’il va être question dans la suite de l’Évangile. Il nous montrera ce qu’elle est, qu’elle consiste en l’esprit de sacrifice symbolisé par le lavement des pieds, par l’amour réciproque et finalement par le fait qu’il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie (Jn 15, 13). Tout ce qui arrivera sera une défense illustration de ce principe d’un amour absolu de Dieu pour l’homme au point de ne pas même épargner son fils…
À nous aujourd’hui de ne jamais remettre nos responsabilités à autrui surtout pas quand il s’agit de l’amour de l’autre…