L'aiguille de la vie…
Mariage de Sandrine Bailer et Hervé Badonnel
Ottmarsheim
21/4/01
Roland Kauffmann
Qu’est ce que le mariage ? Notre Église s’interroge aujourd’hui que sont apparues bien de nouvelles manières de vivre en couple. Beaucoup font le choix de la vie commune sans passer par le mariage. D’autres se retrouvent devant le juge pour signer un contrat, plus exactement un pacte. Pacte civil ou mariage civil ou non mariage, il faut reconnaître que les manières d’être en couple sont devenus diverses. Et nous avons parfois du mal, c’est le moins qu’on puisse dire à réfléchir à ces nouvelles situations de manières dépassionnées. Tant nous avons l’habitude de prendre le mariage tel que nous l’avons vécu au cours des deux derniers siècles pour un signe fort de notre foi. Remettre le mariage en cause paraît parfois être une remise en cause de notre foi.Et pourtant dans toute cette variété demeure cependant un point commun qu’il nous faut souligner. Quoi que l'on fasse, quelque soit l’acte que l'on fait, il se trouve que c’est toujours de couple qu’il s’agit. Aujourd’hui comme hier et depuis que l’homme est homme, l’homme et la femme sont fait pour vivre ensemble. C’est aussi naturel que de respirer. Je ne veux pas dire par là qu’il faudrait absolument être en couple pour prétendre à l’humanité. Mais que cette aspiration est celle qui nous travaille tous. Ce n’est pas que de solitude qu’il peut être question, ce n’est pas simplement pour être à deux afin d’affronter les difficultés de la vie. C’est aussi être deux pour des choses aussi importantes et naturelles que le besoin d’affection, de tendresse, de plaisir. D’aussi important que le besoin de continuer la vie par les enfants.
Tout homme et toute femme est ainsi en recherche non seulement d’un partenaire mais aussi d’une complicité. De quelqu’un avec qui on puisse partager émotions, peines et projets. Quelqu’en soit la forme, il nous faut accueillir finalement ce besoin mais aussi se rendre compte de ce qui fait l’originalité du mariage chrétien justement par rapport à ces formes « laïques » de vie conjugale.
Originalité au sens d’abord de différent. En effet, le mariage n’est plus le modèle dominant au point même qu’on pourrait penser qu’il serait ringard. Et pourtant, nous avons sans doute les ressources pour faire du mariage et plus spécialement de la famille chrétienne, un nouveau modèle pertinent pour notre société actuelle.
La première originalité du mariage chrétien est justement de ne pas être un contrat. À une époque où tout se négocie, où tout est conditionnel, à durée limitée voire sujet d’âpres négociations entre les parties, le mariage réintroduit une idée de gratuité, d’inconditionnel et d’inconditionné dans nos vies. En effet vous avez signé un acte devant le maire, voilà pour le contrat. Mais vous savez bien que cela ne suffit pas, c’est une administration, un règlement de votre vie commune. Mais on ne peut se satisfaire de cela car finalement ce n’est pas très différent du fait d’acheter une maison ou autre… Le mariage chrétien c’est ce qui vient après le contrat, ce qui le dépasse pour lui donner une valeur qui n’est pas juridique mais humaine. On ne se marie pas « à condition de… » mais on se marie parce qu’on vit quelque chose ensemble.
La seconde originalité du mariage chrétien est d’être une prière. C’est en dire l’humilité et la modestie à une époque là encore où tout le monde est sûr de soi, persuadé d’avoir raison et de se suffire à soi-même. Au contraire, venir place devant Dieu votre union, c’est reconnaître que vous ne savez pas de quoi l’avenir sera fait mais que vous voulez le vivre dans la confiance plutôt que dans la crainte. C’est une question d’attitude qui au lieu d’être toujours inquiète du lendemain et de ses soucis se veut prête à prendre les choses comme elles viendront. Une prière pour que les tempêtes ne soient jamais trop forte au point de mettre le bateau en danger. Une prière pour que les bonheurs soient toujours partagés avec l’autre. Le mariage en tant que prière est l’inverse de la certitude que tout ira bien, que l'on vivra un bonheur sans jamais aucun nuage. Quand on rêve de la sorte, on ne peut qu’être déçu. Par contre quand on sait qu’il y aura parfois des calmes plats, parfois des récifs, parfois des solitudes, on peut alors envisager l’avenir avec sérénité. Notre prière pour vous c’est que vous soyez heureux bien sûr mais c’est aussi qu’aux moments où le bonheur vous semblera s’éloigner vous ne le perdiez pas de vue et que vous soyez courageux pour continuer à le rechercher coûte que coûte.
En même temps une prière c’est s’engager car on ne peut prier pour quelque chose qu’on ne serait pas prêt à accepter et à défendre. Et quand on prie on se rend rapidement compte à quel point parfois nos prières sont mal formulées. C’est le cas quand elles tournent autour du pot, ou plus exactement autour de notre nombril. C’est-à-dire quand elles ne regardent qu’à notre petit intérêt en oubliant l’intérêt de l’autre, celui avec lequel on a fait le choix de vivre. Et c’est là je crois le 3e aspect original du mariage que d’affirmer ainsi publiquement que parmi l’étalage des personnes disponibles, on a choisi un tel ou une telle. Assurément ni l’un ni l’autre n’est parfais de vous deux n’est parfais, l’un et l’autre trouvez chez l’autre des choses qui vous énervent ou vous dérangent. Et pourtant vous avez fait le choix de dépasser ces choses, de les relativiser car vous dites tous les deux « c’est avec toi que je veux vivre et pas avec un autre ». Ce choix est fondamental dans le mariage, c’est une décision prise à un moment donné de la vie et que l'on espère humblement et simplement mener à terme. On ne fait pas que désirer l’autre, on désire aussi se faire ensemble, se construire ensemble, que deux chemins qui s’accompagnaient jusqu’ici se rejoignent. Se faire l’un à l’autre, c’est le travail de toute une vie et ce n’est souvent qu’après coup que l'on peut savoir si on parvient.
Pour cela cependant il faut accepter de changer, de devenir différent. On ne peut être mariés et camper sur des positions acquises, « têtu comme une mule », se marier c’est dire qu’on accepte de se remettre en question, d’écouter et d’accepter que l’autre ait un avis sur la manière dont je veux vivre ma vie. Ce n’est plus « je fais ce que je veux » mais « on en discute ». J’insiste toujours sur le fait de « dire » de « discuter ». Outre le besoin que vous aurez de parler ensemble de choses et d’autres, des petites et des grandes affaires de votre ménage, des petits et des grands soucis liés à vos enfants, j’entend par là le fait qu’il ne peut y avoir de mariage silencieux. En disant qu’il ne s’agit pas d’un contrat mais d’une prière, c’est dire en même temps que comme toute prière c’est d’une parole qu’il s’agit. D’une parole que vous échangez, c’est votre parole que vous mettez en jeu. Il ne suffit pas de s’aimer encore faut-il se le dire… et se le répéter…
Mais cette parole on ne la garde pas pour soi, vous l’affirmez aujourd’hui solennellement devant Dieu, c’est-à-dire devant le monde entier, mais surtout cette parole vous l’échanger entre vous deux. C’est la valeur des engagements que vous prendrez tout à l’heure, ils ne valent ni plus ni moins que ce vaut votre parole. Et de même votre prière se fonde non seulement sur vos engagements, ce ne sont pas vos capacités, vos fidélités ou vos difficultés qui seront déterminants mais une parole encore. Parole autre, celle de Dieu lui-même qui vous promet de vous accompagner aujourd’hui et demain. Et c’est sans doute ce qui rend le mariage chrétien le plus original à une époque où la parole n’a plus de valeur, ce qui est en même temps le plus porteur d’avenir et le plus fragile.
Mais vous le savez aussi toutes les paroles ne se valent pas, laissez moi vous raconter une histoire :
« Un grand roi rendit un jour visite à un grand sage. S’inclinant devant lui, il voulait lui faire un cadeau d’une grande valeur, un objet d’une rare beauté, une paire de ciseaux en or incrustés de diamants. Le sage prit les ciseaux en mai, les admira mais les rendit au visiteur en lui disant :
Merci pour ce fabuleux cadeau. L’objet est magnifique mais il ne me servira à rien. Donnez moi plutôt une aiguille. Je n’ai pas besoin de ciseaux
Je ne comprend pas, dit le roi, si vous avez besoin d’une aiguille il vous faudra des ciseaux
Non expliqua le sage. Les ciseaux coupent et séparent. Je n’en ai pas besoin. Une aiguille par contre recoud ce qui a été défait. Ma parole est fondée sur l’amour, l’union et la communion. Il me faut une aiguille pour réunir. Les ciseaux tranchent et déchirent. Apportez-moi une aiguille ordinaire, elle me suffira »Votre parole aujourd’hui est comme cette aiguille, elle réunit vos deux personnes, elle en fait quelque chose de neuf. Et pour que tout au long de votre vie de couple vous pensiez toujours à cette parole, point de départ de votre couple. Mais aussi pour que dans toutes les circonstances de votre vie vous y pensiez. Que toujours vous cherchiez la réconciliation et l’attention à l’autre, j’ai le plaisir de vous offrir… une aiguille…
Et comme vous en aurez besoin souvent, c’est une petite boite que je vous offre, vous pourrez la garder dans votre bible de manière à ne jamais confondre la Parole de Dieu avec une parole de séparation mais toujours comme une parole de réconciliation.Et quant à nous tous, qui sommes témoins de votre parole aujourd’hui, nous aurons à avoir une telle attitude. Chercher toujours à réunir plutôt qu’à disjoindre, au lieu de séparer et de se retrancher, toujours courir le risque d’une parole exposée, d’une parole donnée.