Matthieu 11, 25-30 Tu as caché ces choses…
 
 
 
Saint-Marc
13/5/01
 

Roland Kauffmann


25 En ce temps-là, Jésus prit la parole, et dit: Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de
     la terre, de ce que tu as caché ces choses aux sages et aux intelligents, et de ce
     que tu les as révélées aux enfants.
26 Oui, Père, je te loue de ce que tu l'as voulu ainsi.
27 Toutes choses m'ont été données par mon Père, et personne ne connaît le Fils, si
     ce n'est le Père; personne non plus ne connaît le Père, si ce n'est le Fils et celui à
     qui le Fils veut le révéler.
28 Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés, et je vous donnerai du repos.
29 Prenez mon joug sur vous et recevez mes instructions, car je suis doux et humble
     de coeur; et vous trouverez du repos pour vos âmes.
30 Car mon joug est doux, et mon fardeau léger.
 
 

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Et voilà, je suis encore énervé. Rassurez vous, ça m’arrive plusieurs fois par jour, contre un certain nombre de choses. Il arrive aussi que parfois ce soient des gens qui m’énervent mais cette fois ce n’est pas le cas. C’est ce texte de Matthieu qui m’énerve. Oui on peut dire que c’est un texte qui m’énerve et me dérange. Et d’ailleurs si je pouvais j’interdirais carrément qu’on le lise, et en plus, dans la prochaine version de la bible il faudrait faire en sorte qu’il disparaisse pour de bon.

Non mais c’est vrai imaginer un texte pareil, un texte qui me dit que Dieu a caché la bonne nouvelle aux sages et aux intelligents. Si je suis encore trop jeune pour être sage, je n’en pense pas moins être intelligent, la preuve de mon intelligence ? Pour être pasteur il faut bien l’être n’est-ce pas ? Alors si je suis intelligent, l’évangile ne m’est pas révélé, il m’est caché ! Qu’est ce que c’est que ces cachotteries ? Pourquoi réserver ces choses aux enfants qui ne sont même pas capables de les comprendre et de les mettre en pratique ?

Alors un texte comme ça m’énerve parce qu’il me met de côté, mon intelligence est inutile, alors quand je pense à tout le travail qu’il m’a fallu pour en arriver là, tout ça pour rien ? Et je ne suis pas le seul. Tous ceux qui parmi nous ont acquis une certaine expérience de la vie, tous ceux qui ont compris ce que c’est que la vie et sont parvenus avec les années à une certaine forme de compréhension des choses, une certaine quiétude, pour tout dire la sagesse de la vie, tous ceux là sont eux aussi mis de côté. L’expérience accumulée, inutile, les enfants savent quand même mieux…

Avouez qu’il y a de quoi être pour le moins énervé contre un texte pareil. Qui non content de conseiller l’ignorance suggère de prendre le joug du Seigneur et de se décharger sur lui de tous nos soucis. Quelle irresponsabilité ! D’abord faire croire que Dieu serait ainsi un maître, un roi qui ferait peser sur nous son pouvoir. Ensuite faire croire que nos âmes pourraient se reposer mais voyons l’Évangile c’est du sérieux, il faut se battre, lutter pour la paix et la justice, il faut lutter contre ses démons intérieurs et contre ceux qui sont dans le monde. Qu’est ce que ce texte, décidément bien rageant vient nous dire le contraire.

D’abord il nous dit qu’il ne faut pas être intelligent, ni rechercher la sagesse et qu’ensuite il ne faudrait pas assumer nos responsabilités. Voilà un texte énervant par excellence.

Enervant car il faut admettre qu’il va à l’encontre de nos propres tendances, de nos propres manières de voir les choses. Et que telle est justement son intention. Jésus veut par ces paroles surprendre ces auditeurs. Comme souvent il leur dit ce qu’ils n’attendent pas. Il leur dit l’inverse de ce qu’ils pensent. Et ce qui est extraordinaire c’est qu’aujourd’hui encore ces paroles pour peu que nous les écoutions nous surprennent, continuent d’être dérangeantes, énervantes.

Car elles nous révèlent que l’Évangile est d’une toute autre nature que ce que nous pourrions en penser par notre raisonnement et notre sagesse même. L’esprit humain est un esprit fait de logique et de rationalité, il examine toute chose et en retient ce qui est bon, ce qui est efficace, ce qui marche. L’esprit du temps teste, fait des comparaisons, regarde à droite et à gauche pour savoir ce qui est le mieux. Il est de coutume aujourd’hui de faire des expériences. On essaie ceci ou cela, on essaie même parfois le christianisme pour savoir si « ça marche », si « ça change la vie ». Et puis si ça ne marche pas, n’apporte pas toutes les satisfactions qu’on en attendait et bien on change, on va ailleurs, dans une autre Église, dans une autre religion, voire on arrête du tout au tout et on ne met plus les pieds à l’Église qui de toute façon n’a pas su être à la hauteur.

Et c’est bien de cela qu’il est question dans ces paroles de Jésus. Il nous dit que justement l’Évangile n’est pas, absolument pas une affaire de logique. Ce n’est pas quelque chose que la raison ou l’intelligence peuvent vraiment comprendre. On se trompe en réalité quand on cherche à prouver l’Évangile de quelque manière que ce soit. Par exemple quand on cherche dans la Bible en général des récits pseudo-scientifiques, l’alignement de faits plus ou moins avérés qui prouve finalement qu’elle est bien inspirée de Dieu. Ou encore quand on essaie de prouver que la bible est vraie en raison de la concordance des versets ou des temps. Ou encore quand on veut démontrer la vérité du christianisme en montrant que « ça marche », « ma vie a changé ».

Nous sommes tous, aujourd’hui comme hier obnubilés par la preuve, le besoin de prouver. Rien ne peut être vrai si ça n’a pas été prouver et démontré. Il en allait déjà de même du temps de Jésus et ce qu’il dit c’est finalement que la foi c’est justement le contraire de la preuve. Regardez donc les enfants, ont-ils besoin que leur père leur prouve son amour ? L’enfant ne se pose pas de questions, il fait confiance. Il sait que les choses essentielles de la vie sont entre les mains de ses parents et que de toute façon, il n’y a rien à y faire. Les enfants du temps de Jésus n’étaient pas angoissés comme le sont parfois les nôtres. Ils découvraient le monde tel qu’il était avec ses réalités, leurs limites et il n’y avait rien à y changer, c’est comme ça, voilà ce qu’ils apprenaient. En toute choses il s’en remettaient à leurs parents pour la subsistance, le vêtement. Ce qui leur laissait le temps de grandir, de se développer et de mûrir pour devenir ensuite des adultes à leurs tour.

Et quand Jésus nous renvoie à eux, à ces enfants qui se laissent vivre, c’est sans doute pour nous libérer de nos questions perpétuelles : Dieu existe-t-il ? Est-ce que je fais le bien ? y-a-t-il une vie après la mort ? Quand il prononce ces paroles, il vient de répondre à Jean Baptiste qui lui demandait « es-tu le Christ ? » sous entendu « prouve le ! ». Et Jésus lui a répondu, lui a donné la preuve attendue. Ensuite ce sont les gens qui ont voulu des preuves, il a fait des miracles. Finalement il en a assez. Assez de ce refus incessant des gens de se confier simplement. Ils cherchent tous à savoir si ce qu’il dit est meilleur, plus vrai, plus juste que ce que disent les autres.

Mais peu importe cela, ce qui compte ce ne sont pas les preuves de l’existence ou non de Dieu, ni de la vérité de l’Évangile, ce qui compte c’est est-ce que j’y crois ou pas ? C’est-à-dire : ce que dit ce Jésus en général, est-ce que cela me semble exprimer une conception de l’homme fondée sur la justice et la réconciliation ? C’est une question d’attitude bien plus que de logique.
La foi n’est jamais affaire de logique ni jamais la certitude des faits. Comment voulez prouver que le « joug est aisé et le fardeau léger » ? Qu’en savons nous au moment de croire ? Allons nous attendre qu’on nous le prouve ? Si tel est le cas nous pouvons toujours courir ! Car l’Évangile non plus n’est jamais une affaire de logique, ni de sagesse ni d’intelligence. Si Jésus avait été un maître de sagesse, croyez-vous qu’il serait allé jusqu’au bout, sur la croix ? Il serait resté chez lui bien au chaud !

Le message du Christ hier comme aujourd’hui est une folie, un scandale car c’est toujours une folie que de faire confiance à l’autre. C’est une folie d’aimer ses ennemis, c’est une aberration intellectuelle que de donner sa vie pour des ingrats, qui ferait ça ? Pas moi ! La logique, l’efficacité, créent des différences entre les hommes, entre les bons et les mauvais, entre les justes et les injustes, entre les sauvés et les perdus. La folie de la croix supprime toutes ces différences. Notre sens de la justice, rationnel et juridique est tourné en dérision. Dieu aime qui il veut, où et quand il veut et nous n’avons rien à en dire, ce n’est pas notre affaire.

Notre affaire est d’un autre genre. Qui serait assez fou pour se décharger de toute ses préoccupations ? Et pourtant n’est-ce pas ce à quoi il nous invite ? Ou plutôt il ne nous décharge pas si on y regarde de plus près. Mais il nous charge d’autre chose. « Vous êtes fatigués et chargés de vous-mêmes », voilà ce qu’il nous dit. « Mais maintenant préoccupez vous d’autre chose, occupez vous de m’obéir, de suivre mes instructions, et vous verrez combien c’est plus facile que de s’obéir toujours à soi-même ».

À aucun moment les préoccupations ne doivent disparaître, elles font partie de notre réalité. L’homme est un être fait de souci, d’inquiétudes, de questions sans réponses. Mais combien ce fardeau se trouve allégé quand on cesse de ne penser qu’à lui ! Encore une fois, ce n’est pas logique ni rationnel de s’abandonner ainsi à Dieu, cela pourrait nous faire nous retirer du monde, ne plus penser qu’à Dieu et aux choses du ciel. Car si on regarde bien ce monde est passager, il serait normal de s’en détacher pour attendre l’autre monde. Comme le font les orientaux et certains chrétiens.

Mais Jésus ne nous parle pas de cela. Au contraire, il nous renvoie encore et toujours au cœur du monde, au cœur de la vie. C’est de la foi qu’il nous parle. D’une foi qui n’a besoin d’aucune preuve ni d’aucune certitude et qui se développe d’autant mieux qu’elle n’a justement aucune preuve de ce à quoi elle croit. Une foi qui ne s’attend à aucune satisfaction, ni même à aucune réalisation mais au contraire cherche à suivre les « instructions ».

Instructions au sens de loi, de commandements bien sûr. Nous savons ce que nous avons à faire, alors faisons le, nous connaissons la loi du Christ, alors respectons là. Mais instructions au sens aussi et à mon avis surtout d’apprentissage. Comme l’enfant apprend chaque jour, il nous faut apprendre à croire chaque jour. Et pour cela, plus que d’un roi qui appliquerait un joug implacable sur nos épaules, Jésus parle bien plutôt d’un maître d’école qui nous apprend ce qu’est la vie.

Jour après jour, retournons sur les bancs…
 
 


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