Luc 17/7-10
Le serviteur inutile ou la clé de la liberté
Saint-Marc
12/08/01
Roland Kauffmann
7 Qui de vous, ayant un serviteur qui laboure ou paît les troupeaux, lui dira, quand il revient des champs: Approche vite, et mets-toi à table?
8 Ne lui dira-t-il pas au contraire: Prépare-moi à souper, ceins-toi, et sers-moi, jusqu'à ce que j'aie mangé et bu; après cela, toi, tu mangeras et boiras?
9 Doit-il de la reconnaissance à ce serviteur parce qu'il a fait ce qui lui était ordonné?
10 Vous de même, quand vous avez fait tout ce qui vous a été ordonné, dites: Nous sommes des serviteurs inutiles, nous avons fait ce que nous devions faire.
« Vous de même, quand vous avez fait tout ce qui vous a été ordonné dites : Nous sommes des serviteurs inutiles, nous avons fait ce que nous devions faire »Tout au long de l’histoire du peuple d’Israël et de ses rois on ne peut être que frappé par un sentiment d’inutilité, de vanité de l’action des hommes. On se rend compte à relire le livre des rois que c’est finalement toujours Dieu qui a le dernier mot. A quoi bon s’agiter alors, a quoi bon les guerres, les Etats, les empires ; à quoi bon cette longue marche du peuple d’Israël et cette longue marche de l’Eglise, puisque nous savons que quoi qu’il arrive dans l’histoire des hommes le but sera finalement atteint. C’est toujours la volonté de Dieu qui s’accomplit et nous savons que ce qui est le plus fondamental pour l’humanité est déjà joué, déjà acquis dans le Christ. Alors à quoi bon les révolutions, les démocraties. L’homme, et l’histoire nous le montre sans cesse, veut toujours faire semblant de choisir la société dans laquelle il veut vivre comme si cela avait une importance. Impossible d’admettre que finalement malgré tous nos efforts nous ne sommes jamais que des serviteurs inutiles.
Déjà dans le récit de la création au sixième jour, la fonction d’Adam est absolument inutile. Voilà un homme, seigneur et maître de la création, elle est parfaite, Dieu y veille, tout y pousse dans l’abondance et pourtant l’homme y a une fonction. Dieu a pris Adam et l’a placé dans le jardin pour y travailler : le cultiver et le garder. Mais pourquoi donc cultiver ? le troisième jour, Dieu avait créé tous les fruits de la terre, les arbres poussent tout seuls, on ne peut les améliorer puisqu’ils sont parfait et il n’y a pas de mauvaises herbes alors pourquoi donc cet ordre de cultiver ? Et garder ? Mais le garder contre qui et contre quoi. Voilà l’homme gardien du jardin alors qu’il n’y a aucun danger. Comment l’homme aurait-il pu protéger ce monde où Dieu lui-même est le parfait protecteur ? « Cultiver et garder », c’est nécessaire quand l’unité du monde est brisée, quand la relation entre l’homme et Dieu est détruite, quand l’homme sera chassé du jardin, il devra veiller à son bien car alors il sera en danger mais pour le moment il est encore en communion totale avec Dieu. Cultiver ? garder ? c’est un ordre de Dieu mais un service inutile.
La loi, elle même, la volonté de Dieu que l’on trouve tout au long de la Bible, ces commandements qui inspirent nos oeuvres. Les juifs pensaient les oeuvres nécessaires à leur salut et à la réconciliation avec Dieu sinon elles n’avaient aucun sens et voilà que tout cet échafaudage de la volonté des hommes est abattu par la volonté de Dieu lorsque l’on apprend que le salut nous est donné en Jésus-Christ car Dieu nous a aimé le premier avant que nous n’ayons rien fait. La vie comme le salut, la résurrection comme la foi, elle-même, tout cela nous est donné et même nos oeuvres auxquelles nous réfléchissons sans cesse, elles sont déjà préparées pour que nous les fassions. Tout est accompli, nous n’avons rien à achever. Et c’est Dieu qui a fait tout le chemin, qui est venu nous chercher. Mais alors les oeuvres ? A quoi bon les oeuvres, même les oeuvres de la foi sont inutiles devant l’immense amour de Dieu. Et pourtant elles nous sont demandées. Les oeuvres ? c’est un ordre de Dieu mais un service inutile.
La prière, cette relation avec Dieu que jésus lui-même nous a enseignée, ce moment où nous pouvons parler à Dieu comme à un ami. Et pourtant, il nous est dit sans cesse : Votre père sait ce dont vous avez besoin avant que vous le demandiez. A quoi bon parler à Dieu pour lui dire nos criantes, nous souffrances ou nos espoirs alors qu’il sait déjà ce que nous vivons avant même que nous ne l’ayons ressenti. Pourquoi le prier pour sa bénédiction, son assistance ? Ne nous connaît-il pas chacun et le sang du christ n’a-t-il pas coulé pour nous donner cette bénédiction ? Nous ne savons même pas demander correctement, « vous ne savez pas vous-même ce qu’il convient de demander », heureusement que le Saint-Esprit nous relaie et qu’il intercède pour nous mais alors si c’est l’Esprit qui prie parfaitement, a quoi bon essayer maladroitement de formuler nos prières, pourquoi prier alors que Dieu lui-même prie pour nous et c’est là que nous nous rendons de la vanité de la prière de son insuffisance et sa pauvreté. La prière ? c’est un ordre de Dieu mais un service inutile.
Et la sagesse humaine, l’intelligence qu’a l’homme pour conduire sa vie et faire usage de sa raison. Toute cette réflexion pour trouver le chemin de la vie que l’on retrouve dans l’action politique et dans la morale personnelle, dans le social et dans la poésie. Philosophes, penseurs, scientifiques, juristes, l’art et la technique. Toute cette sagesse qui a bâti le monde dans lequel nous vivons et dont il nous est dit qu’elle est le premier don que Dieu ait fait à l’homme ; Et pourtant il nous faut entendre : « Dieu n’a-t-il pas convaincu de folie la sagesse des hommes, le monde n’a pas reconnu Dieu dans sa sagesse car la folie de Dieu est plus sage que la sagesse des hommes. ». Sagesse de l’homme, immense orgueil de ceux qui se croient plus sages que Dieu. Job nous dit que l’homme a su plonger dans l’abîme pour y chercher l’or mais la sagesse, ou est-elle ? La sagesse, c’est un ordre de Dieu mais un service inutile.
La prédication même. Quel langage, quel mot, quelle image pourraient faire passer la flamme ? L’on voudrait transmettre ce qui est le plus précieux, le plus profond, le plus vrai. Transmettre cette joie de l’Evangile et cette espérance qui est en nous. Mais les mots sont vides et perdent leur sens, déformés et mal écoutés, mal dits et mal écrits. Et de toute façon, c’est l’Esprit qui permet de comprendre. Or il souffle quand et où il veut. La compréhension vient de Dieu qui nous révèle à chacun ce qui est la vérité. Nos paroles sont mortes si l’Esprit ne vient pas, notre bouche est muette si ce n’est pas Dieu qui parle. Mais alors à quoi bon prêcher, parler, témoigner ? Dieu pourrait le faire tout seul et pourtant il nous est dit « Allez enseignez toutes les nations ». La prédication, c’est un ordre de Dieu mais un service inutile.
Et voilà que tout s’éclaire dans cette parole de Jésus, il faut se dire « Je suis un serviteur inutile » mais il précise deux choses :
La première c’est qu’il faut se dire cela « Lorsque vous avez fait tout ce qui vous a été ordonné ». Ce n’est pas parce que nous savons que tout ce que nous faisons est fondamentalement inutile que cela doit être une excuse pour ne rien faire. Dieu est comme le maître qui donne un ordre. C’est uniquement après avoir fait ce qui était commandé, après avoir fait preuve de sagesse, après avoir recherché la volonté de Dieu dans la prière. Lorsque l’on assume pleinement ses choix et ses responsabilités, que l’on comprend son engagement de chrétien dans le monde et que l’on a mené les bons combats. Une fois que l’on a fait tout ce qui est, non pas humainement possible, mais ce qui est ordonné à l’homme. Une fois que l’on a tout fait pour soulager la misère et combattre l’injustice, pour lutter contre les erreurs et les plaies de notre monde, quand on a tout mis en œuvre pour transformer les épées en socs de charrue, lorsque l’on a utilisé toute son intelligence pour guérir toutes les maladies. Quant on a épuisé sa salive pour expliquer, convaincre, pour transmettre la vie par la parole, c’est alors que cette inutilité prend tout son sens : tout cela qu’il fallait faire, nous l’avons fait mais c’est inutile et nous te le remettons. Cela n’appartient alors plus à l’homme mais à Dieu.
C’est la raison pour laquelle nous ne pouvons nous désintéresser de ce qui se passe partout dans notre société, de ses lois et de son administration. Même si nous savons que le monde appartient à Dieu, c’est à nous qu’il a donné l’ordre de le garder, de le préserver. C’est à nous qu’il revient de le cultiver, de le rendre plus humain, plus vivable. Nous ne sommes certes plus dans le jardin d’Eden où tout était en ordre, où l’équilibre était parfait. Nous vivons dans un monde fait de bruit et de fureur.
Où les révolutions se font toujours par les armes et la violence, où il faut toujours lutter, non seulement pour veiller à ses propres droits mais aussi et surtout pour veiller à ce que ses propres droits ne se fassent pas au détriment d’autrui. Un monde dans lequel il faut éviter d’être écrasé, mis sur la touche, exclus, et plus encore un monde où il faut refuser d’écraser. Le jardin que nous avons aujourd’hui a garder est en danger, notre pays risque de s’enliser et de perdre ce qui faisait sa fierté. Les grands espoirs de la révolution que nous fêtons tous les ans sont bien oubliés. Il ne devait plus y avoir de privilèges, c’est à dire plus de justice à deux vitesses, il ne devait plus y avoir d’arbitraire, c’est à dire plus de pouvoir absolu d’un seul, il ne devait plus y avoir d’ignorance, c’est à dire que tous devaient avoir accès à l’instruction et à l’information. Et l’on pourrait continuer ainsi la liste des oublis mais le plus grave peut-être est l’oubli de ce qui est fondamentale en république, c’est que la vie du pays est l’affaire de tous, une chose publique. Où nous sommes tous concernés car finalement c’est nous qui vivons dans un environnement rempli d’amiante, qui ne savons plus ce qu’il y a dans notre assiette et vivons dans la peur du cancer ou du sida.
Aujourd’hui, garder et cultiver le jardin peut prendre bien sûr de nombreuses formes différentes. Qu’il s’agisse de la préservation de l’environnement par la gestion des déchets, ou encore de l’aide scolaire, par exemple mais aussi de la vigilance de chaque instant de la vie quotidienne. Garder et cultiver le jardin, c’est une image qu’il ne faut pas limiter à l’environnement, ce sont tous les aspects de la vie en société qui doivent être l’objet de notre attention. Garder le jardin, c’est aussi veiller à la justice dans les affaires de l’Etat. Nous ne pouvons pas en tant que chrétien nous mettre à l’écart de la politique par crainte de devenir partisans. Ceux qui font partie de conseils municipaux savent bien l’importance de ce qui s’y passe à chaque échelon. Ils comprennent le sens premier du mot « politique », c’est d’abord la « vie de la ville ». Il s’agit de ne jamais oublier notre responsabilité de gardien non seulement du jardin mais aussi de nos frères les hommes.
Aujourd’hui, la prière doit chercher le bien de nos frères. Prier pour demander à Dieu quelle mission il nous confie. Car chacun d’entre nous, dans sa situation particulière, a une « mission », quelque chose de grand à réaliser. La mission, ce n’est pas forcément partir au bout du monde pour évangéliser ou soigner. C’est aussi ici. Et il ne s’agit pas seulement du témoignage, de chercher à convertir les voisins mais bien plus d’être attentif au bien de l’autre. Faire le bien non pour soi mais pour celui qui en vraiment besoin. Et prier aujourd’hui, c’est demander à Dieu ce qu’il veut que nous fassions autour de nous.
Aujourd’hui, la sagesse commande de s’informer et de se cultiver afin de mieux comprendre le monde dans lequel nous vivons. Le défilé du 14 juillet est une occasion non seulement pour regarder passer des matériels militaires mais aussi de donner la profondeur de l’histoire à nos jugements d’aujourd’hui. Certains font des parallèles entre notre époque et l’ancien régime qui a apporté la révolution car le monde finalement ne change pas vraiment. Bien sûr tout est différent mais les appétits de pouvoirs, les corruptions et les intrigues sont de tous les temps et continuent aujourd’hui comme hier. Ne pas oublier les idéaux républicains me semble fondamental. N’oublions pas par exemple que c’est un protestant Rabaut de Saint Etienne qui le premier à l’assemblée nationale en 1789 a demandé la laïcité de l’Etat, ébauche de la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Il en allait selon lui de la liberté religieuse pour les protestants. Où en est aujourd’hui la laïcité quand on veut faire croire que la fondation de la France remonterait au baptême de Clovis et que la visite du pape est largement financée par l’argent public. Y-a-t-il de la sagesse a oublier les leçons de l’histoire ?
Aujourd’hui la prédication et j’entends par là non seulement celle du dimanche mais aussi toutes les paroles que nous avons l’occasion de dire à nos proches ou à nos connaissances doit s’attacher à être une parole de réconfort face aux difficultés de la vie mais aussi une parole de vigilance quant aux évolutions du monde. S’attacher à dire une parole de foi dans chaque situation de la vie, c’est à dire une parole d’espérance, de confiance en celui qui est le vrai maître des affaires de la terre.
La seconde chose que Jésus nous rappelle c’est que nous avons à considérer nous-mêmes nos efforts pour un monde meilleur ou pour la venue du Royaume comme inutile. Ce n’est pas Dieu qui porte un tel jugement, c’est nos qui devons avoir cette attitude fondamentale de détachement. Après avoir fait tout ce qui était de notre capacité ou de notre responsabilité, si nous sommes capables de prendre suffisamment de distance et de détachement ou encore même de l’humour, c’est là que nous sommes de bons et fidèles serviteurs. Si au contraire nous cédons à la tentation, car s’en est une, de regarder vers nous mêmes et de dire à l’avance avant de rien faire que c’est de toute façon inutile. Là, se serait mépriser notre Dieu. Et de même si au lieu de les juger inutiles nous estimions nos oeuvres, notre prière, notre sagesse ou notre parole tellement bonnes et de qualité au point d’en faire de véritables idoles, c’est là que nous serons de mauvais serviteurs. Lorsque nous sommes fiers de faire quelque chose « d’utile » mais pourquoi donc tenons nous tellement à ce que les choses soient utiles ?
Aujourd’hui, une plaie de notre société se trouve dans l’obsession de nos contemporains de l’appréciation. L’on souhaite être apprécié, considéré. Et cela est vrai de toute chose, il faut toujours que « ça » serve. Et si quelque chose est inutile, alors il ne sert à rien de le faire. Or quand nous parlons ainsi, c’est que nous ne sommes habités par une volonté de service mais par l’idée de résultat, d’efficacité. Ce qui compte, c’est ce qui se voit, les réalisations concrètes, ce qui est utile.
Combien à l’opposé est la vie de foi. Car il faut s’en imprégner, la prière est inutile, comme le miracle, comme la théologie, comme les oeuvres, comme la politique. Il faut regarder ces choses avec un autre regard. C’est justement parce que ces actes sont inutiles et qu’ils n’ont pas par eux mêmes d’efficacité qu’ils représentent la grâce et la liberté. Le monde actuel nous contraint tous à être utile, performants, efficace. Vouloir obtenir des résultats, c’est refuser la gratuité de Dieu. Si au contraire nous acceptons d’être des serviteurs inutiles et pourtant très actifs, c’est alors que nos actes témoignent pleinement de notre Dieu, renvoient à ce Dieu qui nous aimé. Dieu nous a aimés parce qu’il était Amour et non pas pour obtenir un quelconque résultat. Toutes nos actions doivent avoir un point de départ et pas d’objectif. Si nous agissons, c’est parce que nous sommes sauvés, que Dieu s’est révélé, qu’il nous aimés et qu’il habite en nous et non pas pour que nous soyons sauvés, pour que la société devienne plus juste, heureuse, ou chrétienne, ni même pour vaincre la faim ou faire une bonne politique en soi. C’est ainsi que la gratuité de nos actes peut être une image de la gratuité de l’amour de Dieu.
C’est aussi notre liberté. Car puisque ces actes sont inutiles en soi, c’est alors que nous nous révélons libres de les faire. Être capable d’actes gratuits, inefficaces, inutiles est le premier signe de notre liberté. Et il faut que nous en soyons capables. Si nous ne prions pas, si nous n’avons pas d’œuvres, si nous ne cherchons pas la sagesse et si nous ne prêchons pas l’évangile. Rien ne changera, apparemment, sur la face du monde ni même certainement dans l’Eglise. Tout continuera et montrera que nous sommes inutiles. Le monde suivra son chemin jusqu'à son jugement puis viendra, quoi qu’il arrive le royaume de Dieu. Et pourtant il y manquera quelque chose d’irremplaçable quelque chose qui ne peut se mesurer en chiffre ou en actes. Ni en institution, ni en piété, ni en produit, ni en résultat mais quelque chose qui modifie radicalement toute chose et qui donne le sens de la vie de l’homme, la liberté.
La liberté de l’homme qui vient de la liberté de Dieu, qui est un reflet de la liberté de Dieu, celle qui est reçue en Christ. Cette obéissance libre à Dieu qui s’exprime dans ces actes inutiles et simples que sont la prière et le témoignage aussi bien que dans les grandes oeuvres politiques ou philosophiques, celle suit nous permet d’être et de rester des hommes et des femmes debout.