Jérémie 7, 1-11
La caverne de voleurs
 
 
 
 
Saint-Marc
19/8/01
 

Roland Kauffmann


1 La parole qui fut adressée à Jérémie de la part de l'Éternel, en ces mots:
2 Place-toi à la porte de la maison de l'Éternel, Et là publie cette parole, Et dis: Écoutez la parole de l'Éternel, Vous tous, hommes de Juda, qui entrez par ces portes, Pour vous prosterner devant l'Éternel!
3 Ainsi parle l'Éternel des armées, le Dieu d'Israël: Réformez vos voies et vos oeuvres, Et je vous laisserai demeurer dans ce lieu.
4 Ne vous livrez pas à des espérances trompeuses, en disant: C'est ici le temple de l'Éternel, le temple de l'Éternel, Le temple de l'Éternel!
5 Si vous réformez vos voies et vos oeuvres, Si vous pratiquez la justice envers les uns et les autres,
6 Si vous n'opprimez pas l'étranger, l'orphelin et la veuve, Si vous ne répandez pas en ce lieu le sang innocent, Et si vous n'allez pas après d'autres dieux, pour votre malheur,
7 Alors je vous laisserai demeurer dans ce lieu, Dans le pays que j'ai donné à vos pères, D'éternité en éternité.
8 Mais voici, vous vous livrez à des espérances trompeuses, Qui ne servent à rien.
9 Quoi! dérober, tuer, commettre des adultères, Jurer faussement, offrir de l'encens à Baal, Aller après d'autres dieux que vous ne connaissez pas!...
10 Puis vous venez vous présenter devant moi, Dans cette maison sur laquelle mon nom est invoqué, Et vous dites: Nous sommes délivrés!... Et c'est afin de commettre toutes ces abominations!
11 Est-elle à vos yeux une caverne de voleurs, Cette maison sur laquelle mon nom est invoqué? Je le vois moi-même, dit l'Éternel.
 
 

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Le prophète Jérémie est un bien étrange personnage. Ses condamnations sans appel des pratiques religieuses de ses contemporains résonne souvent à nos oreilles comme autant de provocations parfois gratuites ou pire encore comme des justification à peu de frais de la sincérité de notre foi. En effet, nous regardons souvent l’ancien Israël soit de trop haut, soit de trop bas.

Nous le regardons de trop haut lorsque fort de notre foi chrétienne, de son histoire et de son originalité, nous méprisons Israël comme si ces gens-là n’avaient rien compris du message de Dieu à l’homme. Cette impression nous vient sans aucun doute des Évangiles eux-mêmes qui dans un souci de persuasion n’hésitent jamais à faire passer les juifs de leur époque pour des mal comprenant. Il est facile de scruter l’Évangile pour s’en rendre compte, ce ne sont jamais que pharisiens hypocrites, prêtres corrompus, foule abrutie et voleurs qui font leurs affaires à la porte ou même dans le temple. Jésus lui-même lorsqu’il s’emporte contre eux, renverse leurs échoppes (Luc 19, 45-48), n’hésite pas à reprendre contre eux les paroles de Jérémie.

Ce faisant il fait bien pire encore que de les insulter, de les traiter de voleurs. Il leur attribue le jugement de Jérémie, jugement qui s’accompagne de malédiction, de guerres et de catastrophes. Les paroles de Jésus ne sont pas innocentes, c’est un acte symbolique d’une très grande portée, elles ne naissent pas de la colère mais au contraire elles retissent le fil entre aujourd’hui, le temps de Jésus et hier, le temps de Jérémie. Voilà la fin des temps car ceux qui entendent Jésus entendent plus que cette simple phrase, ils entendent toute la prophétie, ils la connaissent par cœur . Et cette prophétie se continue par l’annonce de la destruction pure et simple de Jérusalem.

Les juifs sont des hommes tournés vers le passé, ils scrutent leur histoire pour comprendre leur présent mais aussi pour prévoir d’une certaine manière l’avenir. Prospective avant la lettre, l’étude du passé leur montre que si quelque chose a pu arriver une fois, elle va se reproduire fatalement un jour ou l’autre. Or il est arrivé que la colère de Dieu contre le peuple soit si grande qu’il en vienne à la dernière extrémité et qu’il détruise la ville, disperse le peuple au point qu’on en perde le souvenir. Cela s’est produit au temps de Jérémie, cela peut donc se produire au temps de Jésus. Voilà ce qu’il leur crie en renversant leurs tables.

Si on regarde les juifs de trop haut en raison de ces jugements très tranchés, il arrive aussi qu’on les regarde de trop bas. Je veux dire par là qu’il peut arriver qu’on les considère comme tellement pieux, justes, étant le peuple élu qu’on en perd tout sens critique. Au point même que parfois certains chrétiens pensent aujourd’hui encore comme dans les premiers temps de l’Église qu’il faut d’abord être pénétré de pensée juive pour comprendre quelque chose à l’Évangile. Nous ne serions que des ignorants et eux seuls, par la lente et rigoureuse méditation de l’Écriture en détiendraient le sens vrai.

Le problème de ce genre d’admiration envers Israël, c’est sans doute qu’elle se trompe sur le sens même du texte biblique. Il ne peut être un langage hermétique réservé aux seuls initiés ou à ceux qui auraient lu la bible en entier dans le texte original. La force, la grandeur même de la bible, nouveau et ancien testament, est d’être directement compréhensible par n’importe qui. Elle est d’une richesse telle que l'on peut certes la scruter de fond en comble pour en découvrir tous les trésors, toutes les relations et références croisées. Mais la bible ne contient aucun sens caché, aucun secret, aucun mystère qui nous serait interdit comme voudrait le faire croire certaine littérature à sensations, a force de code secret, de numérologie. Ce que la bible dit, parle à tout un chacun pour autant qu’il ait des oreilles pour entendre ou des yeux pour lire.

Et cette condamnation d’Israël par Jérémie en est un merveilleux exemple. Elle part d’une situation que tout le monde connaît, aujourd’hui comme à l’époque : la confusion entre la foi et la morale. Il ne s’agit pas d’hypocrisie. Ceux qui viennent se purifier dans le temple après avoir commis l’idolâtrie, un meurtre ou l’adultère sont sincères. Ils croient très profondément que la grâce de Dieu est efficace et les lave de toutes leurs fautes. Quand ils font un sacrifice, ils se savent pardonnés. Car ils se fondent sur la promesse faite par Dieu à Moïse, et Moïse ne pourrait pas leur avoir menti. Ils ne sont pas hypocrites mais au contraire très sincères. En fait ils confondent allègrement la foi et la morale, c’est à dire que leur foi leur tient lieu de morale et vice-versa. Du moment qu’ils croient et qu’ils respectent les prescriptions religieuses de la Torah, ils peuvent vivre comme ils veulent au point qu’ils n’ont même plus de morale en réalité.

Et si tout le monde aujourd’hui comme hier comprend cette situation, c’est parce que nous nous y sommes tous retrouvés un jour. Que nous avons tous un jour ou l’autre confondu la foi et la morale. Soit que nous ayons pensé que le fait d’être moral, de faire le bien, nous dispensait de croire, soit qu’à l’inverse, le fait de croire nous dispensait de la morale : croit et fait ce que tu veux ! Et si on continue le texte, on comprend encore mieux la situation. C’est celle bien connue de ces chrétiens odieux aux yeux du monde qui, fort de leur bonne conscience, de leur engagement à l’Église, vivent le reste de la semaine dans l’égoïsme, l’indifférence, voire la cruauté. Combien de gens ont-ils été littéralement dégoûtés de la foi et de l’Église à cause de ce type de chrétiens dont la foi n’est que lettre morte et rituel magique d’assainissement de la conscience ?

Mais là encore il ne faut pas confondre et mettre dans le même sac, ce type de chrétien, et celui où celle qui dans sa vie quotidienne rencontre des difficultés, qui en ressent le malaise, le mal-être et qui vient rechercher un peu de consolation et d’encouragement au sein de la communauté. Qui vient rechercher un soutien spirituel, qui attend d’être relevé par une prière et qui ensuite retourne dans la vie ne sachant pas forcément si il sera à la hauteur. Ce sont deux attitudes totalement étrangères l’une à l’autre dont nous comprenons bien les différences. Plus encore c’est précisément cette seconde attitude que le prophète appelle de ses vœux. Il ne fait aucune différence entre les personnes. Il sait aussi bien que nous que personne n’est juste, personne n’est bon, personne ne fait le bien toujours et partout. Le prophète sait de quoi l’homme est fait, il le sait mieux que quiconque. Lui qui est capable de se lamenter sur son péché quoique qu’il soit un prophète.

Si Jérémie comme Jésus sont si virulents contre les religieux de leur temps, ils ne visent pas non plus seulement les chefs du peuple, les responsables du temple ou des synagogues, les têtes. Mais ils visent aussi les simples croyants, les gens comme vous et moi. Il ne faudrait pas comme on a trop souvent l’habitude tomber dans une séparation simpliste entre les chefs du peuple, hypocrites etc… et les autres, les « simples laïcs », qui par définition seraient plus sincères. Il arrive encore aujourd’hui malheureusement que l'on fasse cette distinction.

En réalité, le peuple d’Israël comme l’Église d’aujourd’hui peut être comparé à un arbre. Si le sommet de l’arbre est malade, cela peut être aussi bien dû à ses racines ou à ses branches. Il me semble qu’il faut entièrement sortir de la logique qui voudrait que de toute façon, la faute incombe toujours aux autres. Tous sont responsables de l’état de l’arbre, tout comme aujourd’hui chacun d’entre nous est responsable de l’état de l’Église dans son ensemble. La feuille d’un arbre ne peut pas se désintéresser de la branche qui la porte. Si la branche est malade, la feuille tombera avant l’heure. La branche ne peut pas oublier le tronc, sinon elle connaîtra la disette. Le tronc ne peut rejeter les racines faute de tomber. Mais les racines n’ont aucune raison d’être toutes seules, ni le tronc, ni les branches ni les feuilles ni la cime ni l’écorce. Chacun à sa mesure est responsable de la bonne ou mauvaise santé de l’arbre en totalité.

Jérémie considère l’arbre dans son entier, et trouve qu’il est bon pour la hache du bûcheron. Qu’il ne mérite même plus de vivre. Sans aller jusqu’à avoir des jugements aussi tranchés sur l’Église d’aujourd’hui, il nous faut prendre conscience de cette interdépendance de chaque partie de l’arbre que nous formons. Chacun d’entre nous est comme une feuille qui nourrit la branche qui la tient, en l’occurrence par exemple la paroisse. Cette branche est reliée à une branche plus épaisse, notre Église particulière en Alsace-Lorraine, laquelle est encore reliée à une autre branche, l’Église réformée en général, laquelle est reliée au tronc de l’Évangile. Aucune de nos feuilles ne peut vivre séparée du reste de l’arbre, aucune branche ne peut se couper et vivre. Aujourd’hui il est essentiel de s’occuper de l’arbre dans son entier : soigner le tronc, c’est veiller à la santé de la branche et des feuilles.

Il y a quelque chose d’extraordinaire dans ce passage de Jérémie, c’est qu’il remet notre regard à la bonne hauteur. Non seulement par rapport au peuple juif mais aussi par rapport au peuple de Dieu que nous formons également. Il prend la mesure des croyants, ne se fait pas d’illusions sur leur piété, et pourtant ce qui est extraordinaire, c’est qu’un tel texte ait finalement été conservé, accepté, prié et médité tout au long des siècles par ces mêmes juifs qu’il condamne. C’est la grandeur du judaïsme que d’avoir toujours respecté sa propre contestation. En son sein toutes les tendances cohabitent, des plus orthodoxes et fanatiques aux plus libérales. Mais jamais il n’y  eu d’inquisition. On aurait pu imaginer que les condamnations des prophètes, celles de Jérémie et toutes les autres aient été mises de côté par les chefs du peuple, ceux qui finalement étaient les maîtres de la foi comme de la loi. Ils auraient pu ne garder que les promesses de bonheur et de prospérité pour d’autant mieux se les approprier.

Ils ne l’ont pas fait et ont respecté la condamnation au même niveau que les autres textes plus positifs. Comment réagirions nous si nous étions dans la même situation. Aujourd’hui sommes nous capables de supporter la critique de la même manière ? Si aujourd’hui un prophète venait nous traiter de « voleurs de l’Évangile », qu’en penserions nous ? Quant à moi je sais bien que je ne l’accepterais pas, mais cela vous vous en doutiez ! Que celui qui est capable d’encaisser une critique aussi radicale, soit le premier non pas à me jeter la pierre mais à me pardonner et à me montrer comment faire !

Nous n’avons en réalité d’autres juges que Dieu et notre conscience. Il importe donc que chacun pour ce qui le concerne et sans avoir de compte à rendre à qui que ce soit d’autre qu’à lui-même examine sa vie et détermine seul ce qui pourrait correspondre au jugement de Jésus et de Jérémie. Sachant qu’à la condamnation est jointe une promesse : vivre selon le droit et la justice, celles des hommes et de Dieu, s’accompagne d’une grande bénédiction. C’était pour le peuple le gage de pouvoir demeurer éternellement sur la terre promise. Ce qui était vital pour un peuple toujours menacé dans son existence par des empires bien plus puissants proportionnellement qu’aujourd’hui. C’est pour nous le seul gage de succès dans tout ce que nous entreprenons. Pour nous-mêmes et pour les autres…
 
 

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