Philémon 1, 7-17 "La liberté est la spontanéité de l'être intelligent"
Saint-Marc, 6/9/98, Roland Kauffmann


Le nouveau né, Georges de La Tour
Au moment de méditer ensemble sur la reconnaissance que nous devons à notre Dieu pour les bienfaits qu'il nous donne, il importe de nous souvenir de ceux qui partout dans le monde n'ont pas notre chance, notre privilège. Je veux parler de la chance que nous avons, nous de vivre  dans une société d'abondance, une société moderne, tolérante et surtout une société libre.
Une société qui érige en valeur suprême la première des libertés, celle de la conscience. Nous avons le droit, nous ici en France de penser, de croire, de dire ce que nous voulons, ce que nous croyons être vrai, ce que nous pensons être juste. Nous avons le droit d'exprimer notre opinion à tous les niveaux de notre vie. Nous sommes libres, ou au moins nous essayons de l'être. C'est le premier constat positif que l'on peut faire de notre époque.

Et avant d'aller plus loin, je voudrais avoir une pensée avec vous pour tous qui n'ont pas notre chance, tous ceux pour qui le simple mot "liberté" est un rêve, une chimère. Algérie, Afghanistan, Kenya, Zaïre, Irlande, tous les drames de l'été nous reviennent. Toutes ces situations où l'être humain n'est que le jouet des passions meurtrières. Elles ont toutes en commun d'être une négation de liberté. Interdiction de penser comme en Algérie, interdiction de croire différemment en Irlande, interdiction d'être même différent comme au Zaïre. Interdiction de parole également pour tous ces chrétiens dans le monde soumis à des dictatures. Au moment de nous retrouver, il nous faut avoir cette pensée de solidarité, de communion avec tous ceux à qui la liberté est refusée.
 
Plus encore il nous faut nous interroger sur notre propre liberté, la considérer comme un bien extrêmement précieux, que nous ne devons pas accepter de voir galvaudé, oublié, dévalué.

Et pour réfléchir ensemble à cette idée de liberté, nous avons tous cette fameuse définition entendue à l'école "ma liberté s'arrête là où commence celle d'autrui". un peu comme si nous étions chacun une petite bulle qui vivrait à côté des autres. La liberté serait alors de pouvoir tout faire tant que cela ne nuit pas à notre prochain, notre voisin. Mais si cette définition convient parfaitement pour les histoires de voisinage, elle ne me semble pas correspondre à ce que l'évangile entend par "liberté".
Il en parle souvent, vous avez en mémoire "la glorieuse liberté des enfants de Dieu" par exemple et bien d'autres versets et citations. Et pourtant aujourd'hui, nous allons parler de liberté à travers ce passage très peu connu de l'épître à Philémon.

Une épître si courte qu'elle passe bien souvent complètement inaperçue. Je suis sûr d'ailleurs que peu d'entre vous l'ont déjà lu, perdue qu'elle est dans la masse des écrits de Paul. Et pourtant elle nous délivre un message d'une grande pertinence pour aujourd'hui.
Paul écrit à son ami, Philémon. Celui-ci est converti depuis quelque temps par le ministère de Paul justement. Voilà que son esclave, Onésime, s'enfuit et trouve refuge auprès de l'apôtre et se convertit à son tour. Et Paul demande à son ami d'accorder la liberté à l'esclave, de l'affranchir. Vous savez qu'à l'époque un esclave était la propriété de son maître qui avait tous les droits sur lui (sauf la mort). On considérait comme normal qu'une personne puisse appartenir à une autre, cela ne choquait nullement. Et Paul ne va même pas critiquer ce fait. On lui a d'ailleurs beaucoup reproché de ne pas avoir condamné l'esclave comme étant un déni d'humanité. Mais Paul va agir beaucoup plus finement. Il ne va pas dire à Philémon "l'esclavage est un scandale", il va lui dire "toi qui te croit libre, tu ne l'est pas tant que tu maintiens un autre dans la servitude".

Car ce qui est en jeu ici, ce n'est pas comme on pourrait le penser la liberté d'Onésime mais celle de Philémon. Et pour comprendre cela, il faut relire les récits des victimes des camps de concentration nazis ou staliniens. Tous s'accordent pour dire que la seule manière de résister à l'oppression, c'était d'avoir une grande force intérieure. Les prisonniers des camps était soumis à une telle pression psychologique, physique et morale que seules de fortes convictions religieuses ou politiques pouvaient les soutenir. À la privation de liberté qui leur était imposée, il ne pouvaient répondre que par une plus grande liberté intérieure. La liberté de l'esprit, celle du cœur, celle qu'ils pouvaient trouver dans la prière pour les croyants, dans la certitude de la justice pour les autres. Ceux qui ne pouvaient opposer à l'oppression extérieure une grande force intérieure étaient condamnés.
Et c'est cela qui se passe avec Onésime. Paul sait très bien que par sa conversion, Onésime a trouvé la véritable liberté intérieure et que finalement maintenant peut lui importe d'être esclave ou libre dans la cité humaine puisqu'il sait avec certitude qu'il est libre dans la cité de Dieu. Onésime aurait pu, lui qui cherchait la liberté auprès de Paul, retourner dans son esclavage. Il aurait pu continuer à servir son maître fidèlement comme avant. Supposons par exemple qu'Onésime décide de son plein gré de retourner chez Philémon, il aurait fait la preuve de sa liberté.

La plus grande des libertés, c'est de pouvoir choisir quelle attitude adopter dans toutes les circonstances.

Et Paul le sait très bien, mais il veut plus encore, il veut conduire Philémon, cette fois, à faire un pas de plus sur le chemin de la liberté.
Voyons comment il va s'y prendre. Il faut remarquer d'abord qu'il n'use absolument de contrainte sur Philémon. Il pourrait, il le dit lui-même "bien que j'ai beaucoup de liberté (c'est à dire d'autorité) pour te prescrire (ce que tu dois faire) je préfère te prier (te demander)". C'est à dire qu'il ne vient pas opposer son pouvoir d'apôtre à celui du maître de l'esclave. Plus encore il refuse d'abuser de l'autorité morale que lui confère sa dignité apostolique, il refuse d'utiliser l'ascendant moral qu'il a personnellement sur Philémon, puisque c'est lui qui l'a converti.
Car il sait bien que l'obéissance contrainte de Philémon aurait peut être arrangé les affaires d'Onésime mais pas celle de Philémon. Rappelons le, nous voyons dans cette lettre émerger la liberté de Philémon. Paul le prie de faire un choix, de décider lui-même de son attitude, va-t-il garder Onésime, c'est son droit le plus strict, va-t-il l'affranchir et si oui avec quelles motivations ? Le souci de plaire à son propre maître spirituel ou par réelles convictions de respect de l'humanité de l'esclave ?
Pour ne pas obliger son disciple, Paul le répète "je n'ai rien voulu faire sans ton avis" sous entendu qu'il aurait pu garder Onésime sans que Philémon ne dise rien mais alors les choses n'auraient pas été claires. Le bienfait de Philémon doit être "non forcé…mais volontaire". Il ne peut y avoir de liberté sous la contrainte, cela paraît évident. Et pourtant combien de fois croyons nous être libres alors que nous ne faisons en réalité que ce que les circonstances nous obligent à faire ? Liberté et contrainte sont des termes contradictoires, Paul le sait mais nous il nous arrive de l'oublier, lorsque nous disons par exemple que l'autre est libre de faire ce qu'il veut aussi longtemps que cela correspond à ce que j'attend de lui…

Liberté rime aussi pour nous avec "je fais ce que je veux, quand je veux, où je veux" mais à l'inverse quand Paul en appelle à la liberté de Philémon, ce n'est pas cela qu'il dit. Il ne lui dit pas "je t'envoie Onésime, tu es libre d'en faire ce que tu veux". Ce serait se débarrasser du problème, se contenter d'une liberté de bas étage, une liberté confondue avec l'indifférence.
Au contraire la liberté que propose Paul à Philémon est toute autre, il s'agit d'une action. "Tu montreras que tu est vraiment libre si tu es capable d'accorder la liberté à celui qui dépend de toi !" C'est au moment précis où Philémon va affranchir Onésime qu'il fera la preuve qu'il est vraiment libre par rapport à toutes les convenances et les idoles du monde dans lequel il vit. C'est par cette action positive qu'il va montrer qu'il a affectivement à cause de sa foi au Christ rompu avec la façon de penser propre à son époque.
Nous de mêmes, il ne suffit pas de prétendre "nous sommes libres" et d'en être satisfaits encore faut-il le démontrer. Nous ne sommes pas libres lorsque nous suivons nos penchants naturels, nous ne sommes pas libres lorsque nous nous comportons comme nous l'entendons sans faire attention à l'autre, nous ne pouvons être libre tant qu'il y autour de nous des gens qui ne le sont pas, nous ne sommes pas libres quand nous ne pensons qu'à nous mêmes, nous ne sommes pas libres lorsque nous fermons nos yeux, nos oreilles et nos cœurs à la détresse du monde, nous ne sommes pas libres lorsque nous zappons devant la télé à la recherche de notre distraction, de notre divertissement. Nous ne sommes pas libres lorsque le prix de notre liberté est payé par l'humiliation d'un autre. Nous ne sommes pas libres tant que notre confort et notre satisfaction sont fondés sur le fait qu'ailleurs dans le monde des hommes, des femmes, des enfants sont traités en objets, en jouets, en machines. Philémon n'est pas libre tant qu'il possède des esclaves ! Voilà ce que dit Paul et qui est beaucoup plus subversif que s'il dénonçait l'esclavage en général.

Paul en appelle à la conscience de Philémon, il ne lui dit pas de faire ce qu'il veut mais ce qu'il doit faire pour obéir à sa conscience, à sa foi ; c'est à dire qu'il l'amène à avoir une action déterminée par une idée claire, celle que Philémon est maintenant son frère dans la foi et qu'il ne peut plus le maintenir en esclavage.
Si je dis que Philémon doit libérer Onésime, on dirait que je ne parle plus de liberté mais de contrainte à nouveau. Et c'est vrai, je ne parle pas de liberté au sens courant où nous l'entendons mais de liberté au sens de l'évangile pour qui la vrai liberté est de faire partout et toujours ce que dicte sa conscience.

Un philosophe allemand du 18e siècle, Leibniz, disait que "la liberté est la spontanéité de l'être intelligent", c'est à dire que l'homme guidé par l'intelligence sait de lui-même ce qu'il doit faire pour être libre, il sait que sa liberté, loin de s'arrêter là où commence celle de l'autre, commence en réalité là où celle de l'autre commence.
Que cela puisse être notre tâche tout au long de notre vie que de découvrir les lieux et les personnes à qui nous pouvons apporter une telle libération.