
Et avant d'aller plus loin, je voudrais avoir une pensée avec
vous pour tous qui n'ont pas notre chance, tous ceux pour qui le simple
mot "liberté" est un rêve, une chimère. Algérie,
Afghanistan, Kenya, Zaïre, Irlande, tous les drames de l'été
nous reviennent. Toutes ces situations où l'être humain n'est
que le jouet des passions meurtrières. Elles ont toutes en commun
d'être une négation de liberté. Interdiction de penser
comme en Algérie, interdiction de croire différemment en
Irlande, interdiction d'être même différent comme au
Zaïre. Interdiction de parole également pour tous ces chrétiens
dans le monde soumis à des dictatures. Au moment de nous retrouver,
il nous faut avoir cette pensée de solidarité, de communion
avec tous ceux à qui la liberté est refusée.
Plus encore il nous faut nous interroger sur notre propre liberté,
la considérer comme un bien extrêmement précieux, que
nous ne devons pas accepter de voir galvaudé, oublié, dévalué.
Et pour réfléchir ensemble à cette idée
de liberté, nous avons tous cette fameuse définition entendue
à l'école "ma liberté s'arrête là où
commence celle d'autrui". un peu comme si nous étions chacun une
petite bulle qui vivrait à côté des autres. La liberté
serait alors de pouvoir tout faire tant que cela ne nuit pas à notre
prochain, notre voisin. Mais si cette définition convient parfaitement
pour les histoires de voisinage, elle ne me semble pas correspondre à
ce que l'évangile entend par "liberté".
Il en parle souvent, vous avez en mémoire "la glorieuse liberté
des enfants de Dieu" par exemple et bien d'autres versets et citations.
Et pourtant aujourd'hui, nous allons parler de liberté à
travers ce passage très peu connu de l'épître à
Philémon.
Une épître si courte qu'elle passe bien souvent complètement
inaperçue. Je suis sûr d'ailleurs que peu d'entre vous l'ont
déjà lu, perdue qu'elle est dans la masse des écrits
de Paul. Et pourtant elle nous délivre un message d'une grande pertinence
pour aujourd'hui.
Paul écrit à son ami, Philémon. Celui-ci est converti
depuis quelque temps par le ministère de Paul justement. Voilà
que son esclave, Onésime, s'enfuit et trouve refuge auprès
de l'apôtre et se convertit à son tour. Et Paul demande à
son ami d'accorder la liberté à l'esclave, de l'affranchir.
Vous savez qu'à l'époque un esclave était la propriété
de son maître qui avait tous les droits sur lui (sauf la mort). On
considérait comme normal qu'une personne puisse appartenir à
une autre, cela ne choquait nullement. Et Paul ne va même pas critiquer
ce fait. On lui a d'ailleurs beaucoup reproché de ne pas avoir condamné
l'esclave comme étant un déni d'humanité. Mais Paul
va agir beaucoup plus finement. Il ne va pas dire à Philémon
"l'esclavage est un scandale", il va lui dire "toi qui te croit libre,
tu ne l'est pas tant que tu maintiens un autre dans la servitude".
Car ce qui est en jeu ici, ce n'est pas comme on pourrait le penser
la liberté d'Onésime mais celle de Philémon. Et pour
comprendre cela, il faut relire les récits des victimes des camps
de concentration nazis ou staliniens. Tous s'accordent pour dire que la
seule manière de résister à l'oppression, c'était
d'avoir une grande force intérieure. Les prisonniers des camps était
soumis à une telle pression psychologique, physique et morale que
seules de fortes convictions religieuses ou politiques pouvaient les soutenir.
À la privation de liberté qui leur était imposée,
il ne pouvaient répondre que par une plus grande liberté
intérieure. La liberté de l'esprit, celle du cœur, celle
qu'ils pouvaient trouver dans la prière pour les croyants, dans
la certitude de la justice pour les autres. Ceux qui ne pouvaient opposer
à l'oppression extérieure une grande force intérieure
étaient condamnés.
Et c'est cela qui se passe avec Onésime. Paul sait très
bien que par sa conversion, Onésime a trouvé la véritable
liberté intérieure et que finalement maintenant peut lui
importe d'être esclave ou libre dans la cité humaine puisqu'il
sait avec certitude qu'il est libre dans la cité de Dieu. Onésime
aurait pu, lui qui cherchait la liberté auprès de Paul, retourner
dans son esclavage. Il aurait pu continuer à servir son maître
fidèlement comme avant. Supposons par exemple qu'Onésime
décide de son plein gré de retourner chez Philémon,
il aurait fait la preuve de sa liberté.
La plus grande des libertés, c'est de pouvoir choisir quelle attitude adopter dans toutes les circonstances.
Et Paul le sait très bien, mais il veut plus encore, il veut
conduire Philémon, cette fois, à faire un pas de plus sur
le chemin de la liberté.
Voyons comment il va s'y prendre. Il faut remarquer d'abord qu'il n'use
absolument de contrainte sur Philémon. Il pourrait, il le dit lui-même
"bien que j'ai beaucoup de liberté (c'est à dire d'autorité)
pour te prescrire (ce que tu dois faire) je préfère te prier
(te demander)". C'est à dire qu'il ne vient pas opposer son pouvoir
d'apôtre à celui du maître de l'esclave. Plus encore
il refuse d'abuser de l'autorité morale que lui confère sa
dignité apostolique, il refuse d'utiliser l'ascendant moral qu'il
a personnellement sur Philémon, puisque c'est lui qui l'a converti.
Car il sait bien que l'obéissance contrainte de Philémon
aurait peut être arrangé les affaires d'Onésime mais
pas celle de Philémon. Rappelons le, nous voyons dans cette lettre
émerger la liberté de Philémon. Paul le prie de faire
un choix, de décider lui-même de son attitude, va-t-il garder
Onésime, c'est son droit le plus strict, va-t-il l'affranchir et
si oui avec quelles motivations ? Le souci de plaire à son propre
maître spirituel ou par réelles convictions de respect de
l'humanité de l'esclave ?
Pour ne pas obliger son disciple, Paul le répète "je
n'ai rien voulu faire sans ton avis" sous entendu qu'il aurait pu garder
Onésime sans que Philémon ne dise rien mais alors les choses
n'auraient pas été claires. Le bienfait de Philémon
doit être "non forcé…mais volontaire". Il ne peut y avoir
de liberté sous la contrainte, cela paraît évident.
Et pourtant combien de fois croyons nous être libres alors que nous
ne faisons en réalité que ce que les circonstances nous obligent
à faire ? Liberté et contrainte sont des termes contradictoires,
Paul le sait mais nous il nous arrive de l'oublier, lorsque nous disons
par exemple que l'autre est libre de faire ce qu'il veut aussi longtemps
que cela correspond à ce que j'attend de lui…
Liberté rime aussi pour nous avec "je fais ce que je veux, quand
je veux, où je veux" mais à l'inverse quand Paul en appelle
à la liberté de Philémon, ce n'est pas cela qu'il
dit. Il ne lui dit pas "je t'envoie Onésime, tu es libre d'en faire
ce que tu veux". Ce serait se débarrasser du problème, se
contenter d'une liberté de bas étage, une liberté
confondue avec l'indifférence.
Au contraire la liberté que propose Paul à Philémon
est toute autre, il s'agit d'une action. "Tu montreras que tu est vraiment
libre si tu es capable d'accorder la liberté à celui qui
dépend de toi !" C'est au moment précis où Philémon
va affranchir Onésime qu'il fera la preuve qu'il est vraiment libre
par rapport à toutes les convenances et les idoles du monde dans
lequel il vit. C'est par cette action positive qu'il va montrer qu'il a
affectivement à cause de sa foi au Christ rompu avec la façon
de penser propre à son époque.
Nous de mêmes, il ne suffit pas de prétendre "nous sommes
libres" et d'en être satisfaits encore faut-il le démontrer.
Nous ne sommes pas libres lorsque nous suivons nos penchants naturels,
nous ne sommes pas libres lorsque nous nous comportons comme nous l'entendons
sans faire attention à l'autre, nous ne pouvons être libre
tant qu'il y autour de nous des gens qui ne le sont pas, nous ne sommes
pas libres quand nous ne pensons qu'à nous mêmes, nous ne
sommes pas libres lorsque nous fermons nos yeux, nos oreilles et nos cœurs
à la détresse du monde, nous ne sommes pas libres lorsque
nous zappons devant la télé à la recherche de notre
distraction, de notre divertissement. Nous ne sommes pas libres lorsque
le prix de notre liberté est payé par l'humiliation d'un
autre. Nous ne sommes pas libres tant que notre confort et notre satisfaction
sont fondés sur le fait qu'ailleurs dans le monde des hommes, des
femmes, des enfants sont traités en objets, en jouets, en machines.
Philémon n'est pas libre tant qu'il possède des esclaves
! Voilà ce que dit Paul et qui est beaucoup plus subversif que s'il
dénonçait l'esclavage en général.
Paul en appelle à la conscience de Philémon, il ne lui
dit pas de faire ce qu'il veut mais ce qu'il doit faire pour obéir
à sa conscience, à sa foi ; c'est à dire qu'il l'amène
à avoir une action déterminée par une idée
claire, celle que Philémon est maintenant son frère dans
la foi et qu'il ne peut plus le maintenir en esclavage.
Si je dis que Philémon doit libérer Onésime, on
dirait que je ne parle plus de liberté mais de contrainte à
nouveau. Et c'est vrai, je ne parle pas de liberté au sens courant
où nous l'entendons mais de liberté au sens de l'évangile
pour qui la vrai liberté est de faire partout et toujours ce que
dicte sa conscience.
Un philosophe allemand du 18e siècle, Leibniz, disait que "la
liberté est la spontanéité de l'être intelligent",
c'est à dire que l'homme guidé par l'intelligence sait de
lui-même ce qu'il doit faire pour être libre, il sait que sa
liberté, loin de s'arrêter là où commence celle
de l'autre, commence en réalité là où celle
de l'autre commence.
Que cela puisse être notre tâche tout au long de notre
vie que de découvrir les lieux et les personnes à qui nous
pouvons apporter une telle libération.