Luc 7, 36-50
Deux poids deux mesures…
 
 
 
 
Saint-Marc
culte du dimanche
26/8/01
 

Roland Kauffmann


36 Un pharisien pria Jésus de manger avec lui. Jésus entra dans la maison du
     pharisien, et se mit à table.
37 Et voici, une femme pécheresse qui se trouvait dans la ville, ayant su qu'il était à
     table dans la maison du pharisien, apporta un vase d'albâtre plein de parfum,
38 et se tint derrière, aux pieds de Jésus. Elle pleurait; et bientôt elle lui mouilla les
     pieds de ses larmes, puis les essuya avec ses cheveux, les baisa, et les oignit de
     parfum.
39 Le pharisien qui l'avait invité, voyant cela, dit en lui-même: Si cet homme était
     prophète, il connaîtrait qui et de quelle espèce est la femme qui le touche, il
     connaîtrait que c'est une pécheresse.
40 Jésus prit la parole, et lui dit: Simon, j'ai quelque chose à te dire. -Maître, parle,
     répondit-il. -
41 Un créancier avait deux débiteurs: l'un devait cinq cents deniers, et l'autre
     cinquante.
42 Comme ils n'avaient pas de quoi payer, il leur remit à tous deux leur dette. Lequel
     l'aimera le plus?
43 Simon répondit: Celui, je pense, auquel il a le plus remis. Jésus lui dit: Tu as bien
     jugé.
44 Puis, se tournant vers la femme, il dit à Simon: Vois-tu cette femme? Je suis entré
     dans ta maison, et tu ne m'as point donné d'eau pour laver mes pieds; mais elle,
     elle les a mouillés de ses larmes, et les a essuyés avec ses cheveux.
45 Tu ne m'as point donné de baiser; mais elle, depuis que je suis entré, elle n'a point
     cessé de me baiser les pieds.
46 Tu n'as point versé d'huile sur ma tête; mais elle, elle a versé du parfum sur mes
     pieds.
47 C'est pourquoi, je te le dis, ses nombreux péchés ont été pardonnés: car elle a
     beaucoup aimé. Mais celui à qui on pardonne peu aime peu.
48 Et il dit à la femme: Tes péchés sont pardonnés.
49 Ceux qui étaient à table avec lui se mirent à dire en eux-mêmes: Qui est celui-ci,
     qui pardonne même les péchés?
50 Mais Jésus dit à la femme: Ta foi t'a sauvée, va en paix.
 
 

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Vous avez vu comment sont les gens ? Il suffit d’une circonstance particulière pour qu’ils commencent à médire, à juger et à critiquer. Cet épisode de la vie de Jésus en est le plus parfait exemple. Car finalement qu’est ce qu’il y peut, lui, si cette femme, qu’on nous dit être « pécheresse » s’approche de lui et lui lave les pieds ? Il n’en faut pourtant pas plus pour que les autres personnes présentes au repas mettent en doute le fait qu’il soit aussi saint qu’il le prétend.

C’est ce que ce dit le maître de maison, Simon : « si il était vraiment prophète, il saurait qui est cette femme » sous entendu il n’accepterait même pas qu’elle le touche. Sous entendu aussi, « S’il l’accepte c’est que ce n’est pas un prophète ». Sous entendu encore, « je suis meilleur que lui, puisque je sais juger cette personne ! ». Outre le fait que l'on peut se demander d’où il la connaissait, on peut comprendre sa réaction. Il suffit en général d’un petit rien pour tout faire basculer, pour déterminer l’opinion que l'on se fait d’une personne.

Simon n’aurait pas fait de scandale, le repas aurait continué et Jésus serait reparti sans histoire mais c’est après, après seulement qu’on en aurait parlé et la nouvelle aurait fait le tour de la ville : « rendez-vous compte, lui qui prétend mieux connaître la loi de Dieu que nous, il a accepté que cette femme, oui vous savez bien, celle-là ! le touche et lui lave les pieds ». Dans les trois autres évangiles, cet épisode nous est aussi raconté mais ce qui fait scandale dans les récits de Matthieu, Marc et Jean, c’est que la femme ait brisé un vase de parfum très coûteux. « C’est du gâchis », raconte le trésorier du groupe des disciples (Jean 12, 1-8). Ici, dans le récit de Luc, le scandale, c’est que le saint accepte le contact de l’impur, de cette personne doublement impure. D’abord parce que c’est une femme, ensuite parce qu’elle est pécheresse. On ne nous dit pas quel est son péché, cela n’a ici aucune importance. Ce qui compte c’est bien plus l’attitude de Jésus.

Car ce que Simon n’avait pas prévu, c’est que Jésus devinerait quelles étaient ses pensées à ce moment précis. Ce n’est pas là un miracle mais le genre de situation que nous connaissons bien. On fait quelque chose et comme on connaît les gens, on sait bien ce qu’ils sont en train de penser. Jésus sait ce que pense Simon parce que celui pense ce que tout le monde devait penser et en tout cas ce qu’il était normal de penser pour un docteur de la loi tel que lui. Et le voilà qui lui raconte cette petite histoire du créancier aux deux débiteurs.

Devoir de l’argent à quelqu’un voilà encore une situation bien connue. Et s’il ne s’agit pas d’argent, il peut aussi être question de dette d’honneur. Nous avons tous dans notre entourage des gens à qui nous avons fait du tort, des gens à qui nous devons quelque chose et que nous n’avons pas encore pu honorer. Si Jésus prend l’exemple de l’argent, c’est sans doute que c’est l’exemple le plus facilement compréhensible. Il le reprendra d’ailleurs en bien d’autres endroits.

Voilà donc un créancier qui représente Dieu bien évidemment et deux débiteurs, qui représentent d’une part la femme et d’autre part Simon lui-même, d’un côté le pécheur, de l’autre le juste. Et c’est la première pointe de Jésus que de dire que finalement Simon ne vaut pas mieux que la femme. Pourrait-il prétendre être entièrement juste et bon envers Dieu et envers son prochain. Lui qui connaît si bien la loi est mieux placé que n’importe qui pour se rendre compte de ses insuffisances. Certes ses fautes sont peut-être légères mais quand même, il est comme elle, comme cette femme, insolvable devant Dieu.

Jésus met Simon et la femme dans le même sac, je dirais dans le même bateau, ils se ressemblent à une différence fondamentale prêt. La femme, elle, sait ce qu’elle doit alors que Simon se comporte comme s’il ne  le savait pas. Jésus est celui qui annonce le pardon des péchés, qui enlève le fardeau insurmontable de la culpabilité perpétuelle. Celle qui mine les consciences et les cœurs, celle qui fait qu’il n’y a plus d’espoir, qu’il n’y plus de place que pour le cynisme. Celle qui parfois nous fait dire, «  quoi bon continuer puisque de toute façon, je n’arriverais jamais à réparer le tort que j’ai fait à Dieu ou à mon prochain ». Ce qui est d’ailleurs équivalant, le mal que l'on fait à l’homme, c’est à Dieu qu’on le fait, dans la tradition biblique.

Il y a en fait deux manières de vivre, aujourd’hui comme hier. Celle qui consiste à se croire bon et celle qui consiste à se croire mauvais. On oscille toujours entre les deux et en dehors des extrêmes, Mère Térésa du côté du bien et Hitler du côté du mal, on sait bien qu’on tous un peu des deux. Qu’aucun d’entre nous n’est un ange, aucun d’entre nous n’est non plus un démon. C’est finalement le lot de chacun de toujours se poser la question « est ce que je fais le bien ? est ce que j’élève correctement mes enfants, est ce que je fais du bien ou du mal à mon conjoint, à mes amis ? » Se poser ce genre de question est essentiel pour vivre en conscience à moins de se résoudre à vivre comme une pierre qui roule au gré des passions et des désirs du moment. Sitôt que l'on veut donner un peu de profondeur, de valeur, de sens à sa vie, il faut se pose ce genre de question et dans les termes simples de bien et de mal.

Qu’est ce qui est bien, qu’est ce qui est mal ? La femme et Simon dans notre histoire ne se posent pas cette question, ils en connaissent la réponse. La femme est écrasée par sa faute, Simon est aveuglé par ce qu’il croit être son innocence.

Et ce que Jésus dit par sa petite histoire, c’est qu’il n’y a justement pas d’innocent. Personne ne peut prétendre être bon, toujours faire le bien, toujours être juste aux yeux de Dieu et des hommes. Parfois il est possible de se tromper, de croire qu’on est bon à nos propres yeux parce que finalement on ne fait rien de grave ni de méchant. Et Jésus refuse cette facilité : aussi légère soit ta faute, aussi petite soit ta dette envers Dieu et les hommes, elle n’en est pas moins là.

À l’inverse il dit aussi qu’il n’y a pas de faute qui ne puisse être pardonnée, pas de culpabilité qui ne puisse être soulagée si pour le moins on se révèle prêt à la reconnaître et à s’en débarrasser. Dieu, le créancier de l’histoire, n’est pas comme nos financiers modernes. Il n’enlève pas seulement la dette de ceux qui auraient de toute façon les moyens de payer, mais au contraire il ne fixe pas de limites au-delà desquelles son pardon ne serait plus valable.

Aussi choquant que cela puisse paraître à nos yeux, comme il pouvait être choquant pour Simon que Dieu pardonne même à cette femme, aucune faute au monde n’est trop lourde qu’elle ne puisse être pardonnée par Dieu. Il y a tant de choses dans le monde que nous sommes prompts à juger, à condamner mais rien, même ce qui nous choque, nous scandalise, nous émeut à juste titre, ne peut être trop lourd à porter devant Dieu.

Bien au contraire, Jésus continue à provoquer la colère de ses auditeurs en leur disant que finalement les plus grands pêcheurs seront mieux accueillis que bien des justes. C’est un thème qui revient très souvent dans les Évangiles. Celui de la reconnaissance bien plus grande de la part de celui à qui beaucoup a été pardonné que de celui qui estimait ne même plus avoir besoin du pardon. Plus la charge est lourde, plus la faute est grande, plus le sentiment de culpabilité est oppressant plus on se sent libéré et reconnaissant. Quand on porte un lourd fardeau on est d’autant plus soulagé quand il est enlevé. C’est là qu’il y a bien deux poids deux mesures…

Jésus parle d’une nouveauté de vie. Celui qui a connu les difficultés, les souffrances, les peines, la faute, sait mieux que les autres ce qu’aimer veut dire. Il y a quelque chose de terrible dans cette phrase « celui à qui l'on pardonne peu aime peu ». Terrible par ce qu’elle exprime d’inconscience : celui qui se croit bon ne peut que regarder les autres du haut de sa bonne conscience, se poser en juge des autres. C’est là qu’il se trompe, sur lui-même comme sur les autres. Celui qui est dur avec lui-même l’est aussi avec les autres. Terrible aussi par le triste constat de la réciprocité. Ceux qui sont incapables de pardonner sont souvent les mêmes à qui l'on n’a jamais rien passé, à qui rien jamais n’a été pardonné. Qui font porter le poids de leur propre culpabilité aux autres. Qui parce qu’ils ne sont pas soulagés, parce qu’ils ne sont pas heureux, ne peuvent admettre que les autres le soient.

Laissant Simon à ses pensées, Jésus s’adresse à la femme et lui dit cette phrase magnifique « Ta foi t’a sauvée, va en paix ». Après la formule un peu convenue, correcte, « Tes péchés sont pardonnés » et après la réaction d’incompréhension des convives, il va encore plus loin, il ne lui dit finalement rien d’autre que « peu importe ce qu’ils pensent de toi, de ce que tu as fait, ce qui compte c’est l’amour que tu manifeste maintenant ! » C’est le signe qu’elle a compris que malgré sa faute, aussi lourde soit-elle, elle est aimée de Dieu. Elle en a acquis la conviction intime, ce que Jésus appelle la foi.

Une foi qui n’a ici rien à voir avec la foi de Simon, rien à voir avec une foi religieuse mais une foi profonde en l’importance de l’amour. Signe de ce que Dieu lui a donné. C’est parce qu’elle sait avoir été aimée, qu’elle peut à son tour aimer. Jésus ne dit pas «  ses péchés sont pardonnés parce qu’elle a beaucoup aimé ». Ce qui ferait du pardon une récompense de l’amour. C’est bien plus profond : si elle aime c’est bien le signe qu’elle a été pardonnée. L’amour qu’elle montre est comme la preuve du pardon, il vient après comme si on ne pouvait pas vraiment aimer aussi longtemps qu’on traîne avec soi le fardeau de la culpabilité, de la faute envers soi-même, envers autrui, envers Dieu.

Acceptons le pardon de Dieu pour mieux aimer nos frères.
 
 

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