Actes 9, 1-9
La conversion de Saul
 
 
 
 
Saint-Marc
2/9/01
 

Roland Kauffmann


Actes 9

1 Cependant Saul, respirant encore la menace et le meurtre contre les disciples du
     Seigneur, se rendit chez le souverain sacrificateur,
2 et lui demanda des lettres pour les synagogues de Damas, afin que, s'il trouvait des
     partisans de la nouvelle doctrine, hommes ou femmes, il les amenât liés à
     Jérusalem.
3 Comme il était en chemin, et qu'il approchait de Damas, tout à coup une lumière
     venant du ciel resplendit autour de lui.
4 Il tomba par terre, et il entendit une voix qui lui disait: Saul, Saul, pourquoi me
     persécutes-tu?
5 Il répondit: Qui es-tu, Seigneur? Et le Seigneur dit: Je suis Jésus que tu persécutes.
     Il te serait dur de regimber contre les aiguillons.
6 Tremblant et saisi d'effroi, il dit: Seigneur, que veux-tu que je fasse? Et le Seigneur
     lui dit: Lève-toi, entre dans la ville, et on te dira ce que tu dois faire.
7 Les hommes qui l'accompagnaient demeurèrent stupéfaits; ils entendaient bien la
     voix, mais ils ne voyaient personne.
8 Saul se releva de terre, et, quoique ses yeux fussent ouverts, il ne voyait rien; on le
     prit par la main, et on le conduisit à Damas.
 
 

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Voici l’histoire d’un jeune homme. Et pas de n’importe lequel mais d’un des personnages les plus importants du nouveau testament. Il faut remarquer qu’après Jésus lui-même, c’est de celui-ci qu’il est le plus question. Ou plus exactement il est l’auteur de plus de la moitié de ce Nouveau Testament. Auteur prolifique, Paul puisque c’est de lui qu’il s’agit est certainement une des personnalités les plus fascinantes de cette première Église. On peut aller jusqu’à dire d’ailleurs que sans lui nous ne serions certainement pas là. En effet, c’est lui et lui seul qui dès le début de son ministère a été convaincu de la nécessité de répandre l’Évangile dans le monde entier. Il l’a fait contre vents et marées au sens propre comme au sens figuré. Il a du lutter contre les tempêtes et les dangers des voyages à cette époque. Il a du lutter contre tous qui au sein de la communauté des fidèles du Christ étaient persuadés que Jésus n’était venu que pour appeler les juifs à la repentance. Le reste du monde, finalement on s’en fiche et contrefiche.

Mais Paul n’a pas toujours été ce pèlerin infatigable de l’Évangile que l'on connaît. Ce qui est extraordinaire, c’est en fait que toute son histoire nous est racontée. On le suit de sa jeunesse jusqu’à sa vieillesse, de ses débuts misérables jusqu’à sa fin. Ou plutôt jusqu’à la veille de sa fin. Car c’est sans doute la seule chose que l'on ignore à son sujet, on ne sait rien de sa mort. Peu importe, ce qui compte c’est le bonhomme vivant, en pleine activité. Et la première fois qu’il est question de lui, c’est encore bien avant notre passage. Au moment du martyre d’Étienne, Paul est présent mais il est de l’autre côté de la barrière. Du « bon côté », du côté de ceux qui jettent des pierres, qui organisent en fait la répression contre les hérétiques que sont les chrétiens. On nous raconte qu’il gardait les manteaux de ceux qui assassinaient Étienne. Manière de dire qu’il fait partie de ceux qui dirigent. Et le voilà d’ailleurs peu de temps après demandant à ses supérieurs l’autorisation d’aller à Damas, auprès des juifs établis en Syrie, pour y mettre de l’ordre. Déjà le goût des voyages… mais cette fois c’était pour supprimer dans l’œuf cet enseignement à ses yeux complètement blasphématoire.

Le voilà donc parti avec toute une troupe, sans doute des hommes déterminés, sans doute des hommes en armes. Au cas où les juifs de Damas ne seraient pas d’accord pour livrer les sectateurs de Jésus. On saurait bien alors les en convaincre… mais les choses allaient tourner bien autrement. Sur cette route, une apparition extraordinaire, une hallucination dirions nous aujourd’hui. Une lumière et dans cette lumière une voix qui s’adresse à lui, celle de ce Jésus. Et là en un instant de lucidité extrême, Saul entend la vérité sur lui-même et sur cet homme,  Jésus, crucifié.

Alors peu importe de savoir maintenant si effectivement Saul a vu quelque chose, il ne faut pas s’arrêter sur l’aspect surnaturel de l’événement. Qu’il y ait eu quelque chose ou pas ne changerait de toute manière rien à l’affaire. Ce qui compte bien plus c’est qu’en un éclair, en un instant, Saul a tout compris. Au point d’être plongé dans le silence et dans l’aveuglement. Lui qui commandait aux autres doit maintenant se laisser conduire par la main. Lorsqu’il arrivera à Damas, ce sont les chrétiens qui viendront le trouver et il deviendra ce que l'on sait : le dernier des apôtres, le plus petit, un avorton d’apôtre, ce sont ses propres termes. Mais néanmoins celui qui portera la nouvelle alliance jusqu’aux extrémités du monde connu.

Cet épisode a fait son chemin jusqu’à nous au point que l’expression « Chemin de Damas » désigne encore aujourd’hui une sorte d’itinéraire spirituel vers l’élévation de la conscience. On désigne ainsi toute situation de revirement, de changement radical, chaque fois que on se rend compte de son erreur. Mais pas pour des broutilles, genre je me suis trompé de route mais pour des choses essentielles. Lorsque par exemple on a des convictions extrêmement forte au point où comme Saul on se croit autorisés à contraindre l’autre à penser pareil. Ce qui nous décrit, c’est en fait le mécanisme qui se répète toujours lorsqu’on est confronté à la différence d’opinion. La différence, la divergence est toujours perçue comme une menace. Un danger pour la cohésion sociale, pour l’unité et l’identité du groupe. Pour survivre celui-ci ne peut tolérer la divergence, la contradiction. Toujours l’engrenage de la violence se répète. Hier comme aujourd’hui. C’est toujours au nom de la loi, de l’ordre, de la pureté de la foi qu’on se croit autorisé ici ou ailleurs à contraindre, à opprimer, à tuer même parfois.

Je suis toujours abasourdi par la candeur qu’ont ceux qui pensent avoir raison et sont prêts pour le prouver, non pas à s’asseoir autour d’une table pour discuter mais à utiliser toutes les outrances, les insinuations, les violences verbales ou physiques. Candeur égale à celle de Saul persuadé d’être dans le juste, le vrai, le bien, dans le droit chemin. Mais voilà que la vérité s’impose à lui. Il voulait imposer sa vérité, c’est la vérité qui le prend au piège et ne lui laisse plus le choix. Personne n’aurait pu convaincre Saul, assourdi qu’il était par sa conscience de gardien de la loi. Sourd, il perdra la vue pour mieux pouvoir écouter.

Le « chemin de Damas » désigne le moment de la naissance d’une conviction personnelle qui se fonde sur elle-même, c’est la naissance de la foi. Parmi nous aujourd’hui bien peu seraient capables de dire à quel moment exact, est née leur foi. Bien peu, sinon aucun, n’a vécu ce chemin de Damas où les choses concernant sa propre vie deviennent tout d’un coup évidentes. On ne peut parler de conversion radicale à la manière de Paul. Il y a des croyants qui peuvent effectivement dater le moment où ils ont pris la décision, où ils se sont avoués vaincus par Dieu lui-même. Où en conscience ils ont décidé de suivre à un moment précis de leur histoire l’enseignement du Christ. Ceux là peuvent dire « je me suis converti tel jour à tel heure… ! ». Ils peuvent dater la naissance de leur foi. Combien d’autres à l’inverse en sont parfaitement incapables ? Combien d’entre nous seraient bien gênés par la question ? Et qui pourtant sont tout autant croyants que les précédents.

On ne peut plus aujourd’hui parler de conversion au sens où l’entendaient les premiers chrétiens et Paul en particulier. Pour eux la conversion était radicale, c’est le changement total et définitif, c’est le reniement du passé. C’est passer du camp des persécuteurs à celui des persécutés, littéralement changer de camp, passer de celui des vainqueurs, des gardiens de la loi et de la foi à celui des hérétiques, des vaincus, des martyrs. Ce qui est tout autre chose que ce qu’on entend aujourd’hui par conversion. Aujourd’hui nous ne passons plus d’une religion à une autre. Il faut se rendre compte qu’en 2000 ans le christianisme est devenu le camp des vainqueurs. Qu’aujourd’hui tout le monde, même les non-croyants, baigne dans une spiritualité d’inspiration chrétienne. Pour la majeure partie d’entre nous la foi chrétienne est une évidence, va de soi, car nous avons grandi en son sein. Nous avons été élevés selon ses principes, éduqués suivant sa voie, nos consciences et nos sentiments ont été modelés pendant des années. Foi de nos parents, de nos grands-parents, que nous certes tant de peine à transmettre à nos enfants ou petits-enfants. Sans doute parce qu’ils veulent des explications, il faut leur rendre des comptes.

« Pourquoi es-tu croyant ? » « Qu’est ce qui a décidé de ta foi ? ». Ce sont les questions que posent les enfants. Sans qu’ils se rendent compte que la foi ne s’explique pas forcément. Certains y parviennent, peuvent détailler les raisons qui les ont fait adhérer au christianisme ou à une de ses formes particulières. D’autres ne le peuvent pas. Il peut arriver malheureusement que les premiers regardent les seconds de haut. Ceux qui sont conscients de leur adhésion volontaire, ceux qui pensent s’être convertis un jour précis sont parfois intolérants, voire méprisants à l’égard des autres. À l’égard de ceux qui n’ont pas encore pris la décision de…

Et si justement ceux qui ne peuvent pas expliquer leur foi, la détailler, la justifier etc… avaient raison en fait ?

Celui qui mange un fruit ne se demande pas comment il a fait pour pousser. Ne se pose pas non plus la question de la synthèse chlorophyllienne de l’arbre qui a porté le fruit. Il en est de même de la foi. Elle s’explique moins qu’elle ne se goûte ou plutôt qu’elle ne porte des fruits. Résultat d’une maturation lente, difficile ou harmonieuse. Petit à petit dans la vie la conscience se forge, des choix se font qui orientent toute l’existence. Et chacun vit à un moment ou un autre son propre chemin de Damas, qui n’est pas forcément une conversion terrible et foudroyante comme celle de Paul. Mais qui est un moment où l'on se rend compte de la vérité de sa vie, où les choses deviennent claires. Où sur les routes toutes tracées, un nouvel avenir se dessine. C’est le moment où on comprend où on va. Dans l’éclatement des possibilités, des choix qui nous sont offerts par la vie, on tâtonne, on cherche. Parce qu’on ne sait pas ce qu’on veut, on ignore qui on est vraiment. Et vient le moment, soit tôt dans la vie, soit tard, où on comprend les choses. Où tout s’ordonne dans un dessin cohérent et harmonieux. Où on a trouvé sa vérité.

Mais ce n’est même pas là l’essentiel. Imaginons que Saul vive cette expérience et en reste là ! Qu’il la garde pour lui. Il aurait pu se contenter de faire partie de la communauté des chrétiens de Damas. Il aurait pu être comme les autres chrétiens, persuadé que l’Évangile n’était que pour les juifs. L’essentiel de son ministère ne s’est pas décidé au moment de sa conversion mais bien avant. C’est parce qu’il était persécuteur, défenseur de l’identité sacrée, l’identité du peuple juif, gardien de la loi, qu’il a compris la nécessité vitale pour le christianisme de dépasser les frontières entre les hommes, entre les juifs et les non-juifs. C’est parce qu’il a compris le danger d’asphyxie pour la nouvelle spiritualité, étouffée entre les murs de l’obéissance aveugle à la loi de Moïse, qu’il est parti vers les autres.

Voilà la foi de Paul, elle se manifeste bien plus par ce qu’il a fait par la suite qu’elle ne s’explique par la révélation soudaine du chemin de Damas. Ce qui s’est passé là se passe sans doute différemment dans nos vies d’aujourd’hui, ce qui est sûr c’est bien que cela continue de se passer, chacun d’entre nous en est la preuve. Mais ce qui compte bien plus que les circonstances de notre foi, n’est ce pas les fruits qu’elle se révèle capable de porter. Fruits d’amour, de compassion, de tolérance, de compréhension, de courage et de liberté. C’est à cela que nous montrons quelle est notre foi !

Celui qui mange un fruit ne compte pas les feuilles de l’arbre. Il ne le fait que si il ne trouve pas de fruits. Et cela ne dépend que de nous…
 
 

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