Matthieu 6, 1-4
Le secret de la justice
 
 
 
 
Saint-Marc
9/9/01
 

Roland Kauffmann


1 Gardez-vous de pratiquer votre justice devant les hommes, pour en être vus;
     autrement, vous n'aurez point de récompense auprès de votre Père qui est dans
     les cieux.
2 Lors donc que tu fais l'aumône, ne sonne pas de la trompette devant toi, comme
     font les hypocrites dans les synagogues et dans les rues, afin d'être glorifiés par les
     hommes. Je vous le dis en vérité, ils reçoivent leur récompense.
3 Mais quand tu fais l'aumône, que ta main gauche ne sache pas ce que fait ta droite,
4 afin que ton aumône se fasse en secret; et ton Père, qui voit dans le secret, te le
     rendra.
 
 

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Il est toujours difficile de méditer sur les passages du sermon sur la Montagne. En effet ils sont tellement évidents, tellement clairs que le commentateur se trouve bien démuni quand il s’agit d’en parler. C’est bien la force de ce message de Jésus à ses disciples que de ne pas avoir besoin d’explications ni de développement. Le sermon sur la montagne porte bien son nom, c’est un sermon. En quelque phrases simples, fortes directes, Jésus résume l’essentiel de la foi, l’essentiel de la vie croyante plus exactement. Ce sermon sert en fait de modèle à tous les autres. Tous les prédicateurs du monde voudraient avoir le génie de concentrer ainsi en quelques phrases à la fois percutantes et directes, l’essentiel de leur pensée. Tous, moi le premier, se croient obligés de tourner autour du pot, de prendre des gants, de développer de belles idées sur Dieu, les hommes, l’Église, la foi, et tout ce genre de choses.

Jésus lui n’a pas ces difficultés, il parle sans détour. Des phrases courtes, percutantes, faciles à retenir pour ses auditeurs. Il faudrait d’ailleurs faire l’expérience. Au lieu de m’entendre, moi pauvre prêcheur, il faudrait une fois au cours du culte simplement écouter le sermon de Jésus. L’entendre comme l’ont fait ses disciples et le laisser résonner en nous. Je le concède volontiers, vous en tireriez bien plus de profits spirituels qu’en m’écoutant. Mais si on le faisait aujourd’hui, vous penseriez peut-être que j’ai eu la flemme de préparer une prédication, ce serait un obstacle pour une bonne écoute…

Il faut remarquer que dans tout le sermon, Jésus ne dit quasiment rien de Dieu. Il ne s’y livre pas à un exposé brillant et informé sur ce qu’est Dieu, ce qu’il veut. Bien au contraire, il présuppose une certaine idée de Dieu que ses auditeurs sont censés connaître. Il s’agit du Dieu de la première alliance, ce Dieu qui s’est révélé à Abraham, Moïse et maintenant à lui Jésus. Il ne propose pas une nouvelle conception de Dieu mais plutôt une nouvelle manière de vivre, fondée sur ce qu’on appellera bien après lui la « nouvelle alliance ». Mais au moment où il parle, ses auditeurs ne savent encore rien de tout cela, ils ne s’attendent pas à tout ce qui va se passer : aux miracles si bien sûr, il est de coutume pour tous les prophètes de ce temps d’en faire ; mais la mort sur la croix, il ne peut en être question pour eux, et encore moins de la résurrection.

Ceux qui sont assis sur ce champ, sur cette colline plus exactement (car il ne faut pas penser que Jésus était sur une montagne, il n’a pas prêché au sommet du Mont-Blanc, tout au plus une butte surélevée qui permettait que sa voix porte…) pensent à ce moment précis, qu’ils ont affaire à un disciple de Jean-Baptiste. Et qu’il leur parle, de manière peut-être plus convaincante encore que celui-ci, de la même chose. D’autant qu’il emploie les mêmes termes « Royaume de Dieu », « repentance » etc… Bien sûr que Jésus a déjà des disciples, déjà des foules qui le suivent, mais comme des disciples et des foules écoutaient le message de Jean. À ce moment précis, il n’est ni plus ni moins qu’un prédicateur parmi bien d’autres. Et qui fait comme tous les prédicateurs : il essaie de faire prendre conscience à ses auditeurs des implications pratiques de leur foi : « vous croyez que… ? alors… ! » Toute sa prédication peut être ainsi résumée « Vous croyez que Dieu vous aime ? alors aimez votre prochain ! ».

Prédication juive par excellence. Tout ce qu’il dit dans ce sermon aurait pu être dit par un autre. Il ne fait en réalité, que reprendre point par point la Loi et les Prophètes et en tirer les conséquences pratique pour la vie quotidienne. Il leur dit en substance « voilà ce que Moïse vous a dit, voilà ce que cela veut dire, alors faites le, expérimentez ce que vous croyez ». Même quand il fait ce qu’on pourrait prendre pour des oppositions : « Moïse à dit, moi je vous dit… », il ne prétend pas remplacer l’enseignement de Moïse, ni le dépasser mais il dit « voilà ce que selon moi, Moïse a voulu dire… ». Exactement comme aujourd’hui un prédicateur peut dire « Jésus, Paul ou Jean, ou Luther ou Calvin a dit mais moi je vous dit… ». Il ne peut s’agir de remplacer ces grands maîtres mais de faire des propositions pour une application quotidienne, de proposer une interprétation qui soit personnelle, adaptée à notre situation d’aujourd’hui. Compréhensible par les gens d’aujourd’hui.

À l’époque de Jésus, les écrits de Moïse étaient au moins aussi anciens, que le nouveau testament pour nous aujourd’hui. Au cours des siècles certaines interprétations avaient pu en être faites qui en détournaient le sens. Ainsi en est-il par exemple de l’aumône.  La Loi prescrit l’aumône, tout comme elle prescrit la prière et le jeûne. Mais ce qu’elle n’avait pas prévu, c’est ce que le temps allait faire de ces pratiques, ce que les gens, ce que les croyants allaient en faire. À l’époque de Jésus, la piété semble être devenue une interminable mascarade. Chacun ameute la foule lorsqu’il fait ce qui est normal, on sonne la trompette lorsqu’on se rend au temple pour accomplir son devoir de solidarité avec ses frères dans le besoin. On prie dans les rues, à tout bout de champ et pour n’importe quoi, sans plus savoir quoi demander mais on demande, parce qu’on ne sait jamais on pourrait oublier quelques bienfaits. Alors la prière s’enfle, se gonfle jusqu’à ne plus être une prière mais un interminable flot de sollicitations au point qu’il faudrait à Dieu un bureau spécial pour y répondre. C’est en ces termes que Jésus parle de la prière et c’est d’ailleurs pourquoi il propose de concentrer la prière des hommes en une seule, celle qui deviendra la prière par excellence, le « notre père ».

De même pour ceux qui jeûnent et qui font la comédie de la repentance, de la piété, de la foi. Ceux qui portent leur croix au propre et au figuré, mais uniquement pour la galerie, pour plaire et attirer sur eux la sympathie, la reconnaissance, la gloriole de leurs voisins. Jésus n’a pas de mots assez durs pour condamner, mépriser, ces comédiens de la vie. L’hypocrite dont il est ici question est au sens propre, au sens littéral, l’acteur, le comédien, le masqué, celui qui cache ses intentions, ses inclinations, derrière le rideau de fumée de ses prétentions pieuses. Le pire danger pour la religion, pour le judaïsme de l’époque de Jésus, comme pour le christianisme d’aujourd’hui, ce ne sont pas les Romains, ou les incroyants en général. Le pire danger aujourd’hui comme hier, ce sont ces chrétiens qui accumulent aux yeux du monde les signes de la piété, font savoir partout et à tout le monde qu’ils sont chrétiens, heureux et fiers de l’être. Que Jésus les a sauvés, qu’il a changé leur vie. Belles paroles, sans que pourtant rien ne change en réalité dans les relations avec les autres.

Faux chrétiens que ceux qui plastronnent à longueur d’année sur tout ce que Jésus à fait pour eux ou qu’ils ont fait pour lui en oubliant que c’est auprès des plus petits, des plus faibles, des plus humbles que se mesure la foi plutôt qu’au son des trompettes. Bien sûr que Jésus recommande l’aumône, la prière, le jeûne mais à l’hypocrisie, à la comédie spirituelle, il oppose l’authenticité, la simplicité, l’humilité, l’intimité de la vie. Ce n’est pas au coin des rues, sur les places publiques mais dans le secret de chacun que se joue la vérité de la foi.

L’image de la chambre, l’image du secret qu’utilise Jésus est fondamentale pour nous aujourd’hui. Dans une société qui prétend tout révéler, où il faut toujours rendre des comptes, où les valeurs cardinales sont la clarté et la transparence. Où il faut tout dire, tout révéler, tout claironner, où il faut vivre en permanence en dehors de soi, Jésus nous renvoie à l’importance du secret du cœur. À cette affaire personnelle et privée qui ne concerne personne d’autre que nous-même et notre Dieu. Car c’est là qu’il est essentiel de ne pas tricher. Les comédiens qu’il dénonce oublient de se regarder, ils ne vivent que par le regard des autres, pour le regard des autres. Que vont-ils penser de moi et de ce que je fais, de ce que je dis. Je vais leur montrer qui je suis. Alors que Jésus nous renvoie à nous-même, à notre propre regard sur nous-même et notre vie.

Ce qui se passe dans le cœur de chacun d’entre nous ne regarde personne. Et même si parfois l’un ou l’autre s’oblige à faire bonne figure, à sourire alors qu’il aurait envie de pleurer, qu’il le fasse. Car ce qui est en jeu ici, pour Jésus, n’est rien d’autre que l’authenticité de la relation personnelle et individuelle de l’homme unique avec son Dieu. Ce huis-clos dont les hypocrites voudraient s’enfuir mais que simples croyants nous acceptons avec joie. Jésus ne cherche pas à nous faire vivre dans le secret, il ne s’agit pas de se cacher de nos frères, de rechercher la discrétion. Que notre aumône par exemple soit connue ou pas n’a aucune importance en fait, ce n’est pas ça qui le préoccupe. Ce qui est autrement important, c’est que nous gardions toujours cet espace réservé, préservé ou seuls peuvent entrer ceux que nous laissons entrer. Ce qui compte, c’est bien plutôt de parvenir à cette authenticité, à cette vérité, à cette sincérité de la relation entre soi et Dieu.

Dans les relations de tous les jours nous ne pouvons pas être tous les jours souriants, ni avec tout le monde forcément. Nous sommes tous amenés à composer avec les autres, parfois à faire semblant, ne serait que pour ne pas faire porter aux autres la charge de nos propres soucis. C’est la réalité de la vie. Mais aux yeux de Dieu soyons honnêtes, ne cherchons pas à lui jouer la comédie, à lui faire croire que nous serions autre que nous ne sommes. Laissons tomber les trompettes, les marottes et autres grelots qui en cherchant à abuser les hommes cherchent par la même occasion à abuser Dieu. Plutôt que de rechercher l’approbation des hommes, plutôt que de chercher à les éblouir par la grandeur de notre foi, et par toutes nos œuvres, osons être vrais et sincères avec nous-mêmes. C’est alors, et alors seulement, que nous pourrons l’être avec tous nos frères.
 


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