Apocalypse 21, 1-8
Un autre monde est possible
Saint-Marc
16/9/01
Roland Kauffmann
Apocalypse 21, 1-81 Puis je vis un nouveau ciel et une nouvelle terre; car le premier ciel et la première terre avaient disparu, et la mer n'était plus.
2 Et je vis descendre du ciel, d'auprès de Dieu, la ville sainte, la nouvelle Jérusalem, préparée comme une épouse qui s'est parée pour son époux.
3 Et j'entendis du trône une forte voix qui disait: Voici le tabernacle de Dieu avec les hommes! Il habitera avec eux, et ils seront son peuple, et Dieu lui-même sera avec eux.
4 Il essuiera toute larme de leurs yeux, et la mort ne sera plus, et il n'y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur, car les premières choses ont disparu.
5 Et celui qui était assis sur le trône dit: Voici, je fais toutes choses nouvelles. Et il dit: Écris; car ces paroles sont certaines et véritables.
6 Et il me dit: C'est fait! Je suis l'alpha et l'oméga, le commencement et la fin. A celui qui a soif je donnerai de la source de l'eau de la vie, gratuitement.
7 Celui qui vaincra héritera ces choses; je serai son Dieu, et il sera mon fils.
8 Mais pour les lâches, les incrédules, les abominables, les meurtriers, les
impudiques, les enchanteurs, les idolâtres, et tous les menteurs, leur part sera dans l'étang ardent de feu et de soufre, ce qui est la seconde mort.
Les évènements de la semaine dernière nous ont tous choqués, surpris, désarçonnés. Nous sommes tous en deuil avec les familles des victimes, qu’il s’agisse des passagers des avions, des occupants des immeubles détruits. La situation présente est analogue non pas à la guerre, comme on l’entend partout mais à l’expérience que nous faisons tous de la mort. Lorsqu’elle nous surprend dans notre famille, notre entourage, d’abord on n’y croit pas, on se pince pour savoir si c’est vrai. Et même plus tard, on se persuade parfois que le défunt est simplement parti. Nous avons tous une manière particulière d’appréhender la mort. Mais aujourd’hui c’est d’une autre échelle de la mort qu’il s’agit. L’Amérique et avec elle l’Occident est sous le choc, dans cette période de calme et d’incertitude qui précède l’enterrement. Il nous faut faire notre deuil.Quand on est en deuil, toutes sortes de sentiments nous accablent. Incompréhension, colère, ressentiment, sentiment d’injustice et de refus. Tous ces mouvements de l’âme qui rendent le deuil encore plus pénible, quand il faut bien se résoudre d’un côté à l’acceptation de la mort et de l’autre à l’impuissance de faire qu’il en soit autrement. Des sentiments que nous connaissons bien et qui sont parfaitement légitimes. Le chagrin, la douleur, sont sans doute les choses les plus universellement partagées. Partout dans le monde et toujours, la mort et les larmes sont les compagnons des hommes.
Nous sommes en deuil parce que nous nous trouvons très proches des victimes. Ce n’est peut-être pas la famille mais tout au moins notre entourage, que cette Amérique qui nous est si familière par la télévision, le cinéma et les actualités de toutes sortes. Ce qui nous frappe c’est bien évidemment l’absurdité sans nom, l’ignominie et l’abjection des évènements. Nous connaissions les attentats politiques : la Corse, le Pays-Basque, l’Irlande du Nord, la Palestine. Ou antisémites : souvenez vous de la rue des Rosiers ; ou intégristes : les bouteilles de gaz dans le métro, le TGV, Eurotunnel. Ce qui s’est passé à Manhattan est à la fois comparable et incomparable. Comparable pour les motifs, incomparable par la dimension.
Aujourd’hui que nous sommes en deuil, il est essentiel de faire preuve de compassion et de compréhension envers les victimes. De la même façon que nous témoignons de notre sympathie lorsque des amis sont touchés par la perte d’un des leurs. Et nous avons là, une responsabilité particulière en tant que chrétiens. Nous avons par notre prière et notre foi, une espérance particulière. Non seulement celle de la résurrection mais surtout celle du refus de la fatalité.
En effet, je ne voudrais pas me livrer avec vous à un commentaire des attentats. Vous les trouvez bien mieux faits dans les journaux, par des journalistes dont c’est le métier. Il ne s’agit pas non plus ici de redire ce qu’ils ont déjà dit en beaucoup mieux. Il s’agit de réfléchir à ce qui fait justement notre différence, notre particularité dans cette période de deuil.
Face à la mort, notre espérance chrétienne nous conduit à ne céder ni au désespoir ni au fatalisme. Ce n’est pas la permanence de l’existence au-delà de la mort qui est, dans cette affaire, essentielle. C’est en réalité la conviction qu’un jour, il n’y aura plus ni deuil ni douleur car la mort elle-même aura disparu, pour le dire avec les mots de l’Apocalypse (21, 1-8). Et aujourd’hui, contre toute attente, notre foi nous conduit à annoncer comme proche, un monde d’où la haine, la violence, la misère, le fanatisme religieux ou politique, toutes ces réalités si présentes aujourd’hui auront disparu. Mais annoncer ce monde nouveau, cette terre nouvelle ne serait que vanité si nous ne commencions pas à en vivre dès aujourd’hui. Si nous ne faisions pas disparaître de notre vie, toute traces de haine, de violence, de misère, de fanatisme. Que ce soit pour nous même individuellement, au sein de notre Église ou au sein de la société dans laquelle nous vivons.
Messagers de paix plus que colporteurs de la haine, de la colère, du mépris, voilà ce que nous avons, nous chrétiens, à être dans ce monde qui se prépare à la guerre. Ne retombons pas dans les erreurs anciennes où les Églises de chaque côté justifiaient, légitimaient, la guerre. Depuis des siècles, toute guerre est comprise comme la lutte acharnée du bien contre le mal. Le problème depuis l’aube de l’humanité, c’est précisément que chacun des adversaires est persuadé d’être du côté du bien, d’avoir Dieu de son côté. Et chacun de se faire sa propre image de Dieu qui lui donne forcément raison et justifie crimes et massacres.
Nous avons été attaqués par la haine et le fanatisme religieux. Ne leur donnons pas une seconde victoire en cédant à notre tour à cette même haine et à ce même fanatisme religieux. Il ne s’agit pas d’être d’un pacifisme angélique. Il ne s’agit pas dans ce genre de situation de dire que nous devrions accepter, nous résigner et tendre la joue gauche, nous laisser faire. Si tel était le cas, disparaîtraient les valeurs sur lesquelles nous avons fondé nos sociétés. Il ne s’agit pas d’être lâches, ni de vivre un nouveau Munich par refus de la guerre mais il s’agit de ne pas entrer dans le jeu de ceux qui rêvent d’un affrontement généralisé entre civilisation et qui pour ceux là attisent le feu des religions. Il s’agit de s’opposer à tous ceux qui de chaque côté, revendiqueraient d’avoir le « bon » Dieu.
Les auteurs présumés des attentats pervertissent l’islam. Ne pervertissons pas à notre tour le christianisme. Ne le mêlons pas à ces conflits, ne faisons pas de notre foi un prétexte à la vengeance, ne sombrons pas dans la facilité dans laquelle certains veulent nous entraîner lorsqu’ils présentent l’Amérique comme le nouveau peuple élu engagé dans la lutte contre Satan. De l’autre côté, on utilise les mêmes termes : Dieu contre Satan, le bien contre le mal, les croyants contre les incroyants. N’utilisons pas les mêmes armes que nos adversaires, ne confondons pas notre foi et toutes les raisons politiques, économiques et militaires qui conduisent au conflit.
Au sein même de l’Islam, nous ne devons pas donner raison à ceux qui prônent le fanatisme au détriment de tous ceux pour qui l’Islam est d’abord un mode de vie, une démarche spirituelle, une humble prière au Dieu d’Abraham. Ceux-là aussi sont engagés dans une lutte contre ceux qui font de l’Islam une religion obscurantiste. Leur combat est difficile car l’intégrisme et le fanatisme qu’ils soient d’ailleurs musulmans, juifs ou chrétiens se nourrissent encore et toujours de l’ignorance et de la misère. À la haine, répondons par l’intelligence, la raison, la sagesse, jamais par une haine plus forte encore.
Une haine malheureusement perceptible dans certains discours de chrétiens qui tombent trop facilement dans le panneau de la violence. Alors que Jésus est venu pour être une bénédiction pour toute l’humanité, dans les prochains temps il sera utilisé pour justifier toutes les pulsions morbides qui font que l’homme est satisfait quand il peut exclure, condamner, mépriser, rejeter un autre homme. Ceux là croient exister quand ils tuent : qu’ils soient soit-disant musulmans, juifs ou chrétiens : ceux qui font de leur foi un prétexte à la haine ou à l’exclusion des autres n’ont rien compris à Dieu. Qu’il s’agisse de Dieu tel qu’il est décrit dans la torah des juifs, la bible des chrétiens ou le coran des musulmans, l’utiliser pour justifier la haine et la violence contre qui que ce soit est une perversion de la pire espèce.
Si nous voulons revendiquer le christianisme comme la religion qui conditionne nos vies, ne sombrons pas dans la facilité de nos pulsions mais au contraire prenons le sérieux. ne parlons pas de « Jésus » pour préparer la guerre mais parlons de Jésus pour prier, même pour nos ennemis. Être chrétien aujourd’hui, dans la situation présente, c’est être en deuil avec les familles des victimes comme je le disais tout à l’heure. Oui mais de toutes les victimes, jusque et y compris celles des terroristes. Car eux aussi sont des êtres humains, victimes d’une fausse conception de l’humanité, d’une fausse conception de Dieu et des relations du divin et de l’humain, victimes de l’obscurantisme et de la bêtise humaine.
C’est bien là qu’est le vrai défi de l’Évangile que de ne pas mêler Jésus-Christ, ne pas mêler Dieu à nos haines, à nos rancœurs. Si il faut se réclamer de lui que ce soit en passant par la porte étroite et difficile de l’amour, même des ennemis. Cet amour qui ne peut être confondu avec de la résignation ni avec de la lâcheté mais qui en tout être humain, de quelque origine, confession ou autre reconnaît une personne pour laquelle Jésus est mort, une personne que Dieu aime avant tout. Ce qui nous impose, au nom même de notre foi, de ne pas céder à la haine, de ne pas glisser dans la spirale de la violence. Lorsque le mal abonde, c’est le bien qui doit surabonder. N’appelons pas sur nous le jugement de Dieu ne soyons ni lâches ni incrédules ni idolâtres ni menteurs comme le sont ceux qui tordent la promesse faite à Abraham.
« Faites du bien à ceux qui vous persécutent », pourquoi ces paroles du Christ sont elles toujours oubliées alors mêmes que d’autres sont sacralisées pour justifier encore une fois la ségrégation ? La meilleure arme contre les intégrismes, les fanatismes de toutes sortes, la meilleure façon, la façon je dirais « chrétienne » d’empêcher que de telles actes se reproduisent, ce ne sont pas les bombes ni la guerre pour châtier les coupables. Les meilleurs armes, ce sont la vérité et la justice. Face aux innombrables problèmes qui se posent à notre monde : sous-développement, corruption, marché de la drogue, surpopulation, pollution, tant que nous laisserons tout cela gangrener, affaiblir et étouffer des populations entières, nous ne serons pas à l’abri. La véritable guerre que les nations d’Occident, dites « chrétiennes », « civilisées », qui sont les maîtres du monde doivent entreprendre pour leur propre sécurité n’est pas contre les terroristes seulement mais contre la misère, l’ignorance, l’injustice politique et sociale qui fournissent aux terroristes un vivier inépuisable de bombes humaines.
Faire du bien à ceux qui nous persécutent, c’est aujourd’hui supprimer la dette des pays les plus pauvres, c’est aujourd’hui distribuer gratuitement les soins contre le Sida, c’est aujourd’hui assainir les circuits financiers qui permettent à l’argent de la drogue, de la prostitution, du trafic d’armes et à toutes ces destructions de l’humain de prospérer. C’est aujourd’hui rechercher l’équité dans les conflits au Proche-Orient, c’est partout privilégier la paix juste et durable aux arrangements opportunistes. Bien sûr que tout cela nous coûte mais bien moins que la guerre… Utopistes toutes ces idées de paix et de justice? On aurait pu le croire jusqu’à aujourd’hui. Car ce qui est extraordinaire, c’est qu’une ère nouvelle est en train de naître. Une époque où toutes les nations s’unissent face au danger. Cette union sacrée peut être l’occasion de régler tant et tant de problèmes qui ont empoisonné notre monde.
C’est bien pourquoi notre foi, dans le deuil qui nous frappe, nous conduit toujours à regarder l’avenir avec confiance, dans l’attente de ce monde que nous verrons un jour de nos yeux, ce monde où il n’y aura plus ni deuil, ni fanatisme ni intégrisme ni barbarie mais où tous les hommes seront unis dans la diversité de leurs fois, de leurs cultures, de leurs origines. Tous réunis dans la même famille humaine, où chacun regardera l’autre comme son père, sa sœur, son enfant. C’est alors que Dieu sera présent au milieu d’eux, qu’ils sera leur temple unique, c’est alors que Dieu sera avec nous en plénitude.