2 Timothée 1, 7
Ce n’est pas un esprit de timidité que Dieu nous a donné mais un esprit de force, d’amour et de sagesse
 
 
 
 
 
Saint-Marc
20/9/01
 

Roland Kauffmann
Message pour un enterrement


 
The Bible Gateway


Au moment de dire adieu à notre frère Yvan, c’est un acte de foi que de reprendre les textes bibliques qui avaient inspiré la bénédiction de votre mariage en 1955. En effet, lorsque le prophète Ésaïe nous invite à célébrer Dieu et à lui rendre grâce, comme nous l’avons également chanté tout à l’heure, nous pouvons être surpris. On s’attend en fait au moment d’un culte à l’occasion des obsèques d’une personne, à entendre des paroles de consolation, d’espérance, qui disent à nos cœurs endeuillés que l’existence ne s’arrête pas au seuil de la mort mais qu’elle se continue sous une forme qui nous est incompréhensible.

On s’interroge alors sur le sens de la vie, sur le pourquoi de la mort, on se console et doucement on cherche par tous les moyens à trouver les ressources qui nous permettent de continuer à vivre en comblant l’absence. Mais comment mieux dire en vérité cette espérance qu’en se tournant vers l’Éternel et en lui disant simplement « merci ». Merci d’abord pour n’avoir pas permis que les souffrances de notre frère soient prolongées, mais merci également pour tout ce qu’il lui a donné d’être pour nous, de vivre avec nous. Merci pour ce qu’il a été, merci pour la confiance qui a soutenue sa vie.

Une telle confiance est loin d’être évidente. Tant les raisons peuvent être nombreuses de désespérer, de baisser les bras et de se laisser aller au cynisme, à l’inquiétude, à l’indifférence. À quoi bon vivre alors que nous savons que nous allons mourir ? À quoi bon continuer de vivre lorsqu’on est frappé dans sa chair par la perte de son fils, de votre fils Christophe pour lequel il nous faut aussi avoir une pensée aujourd’hui ? À quoi bon continuer de vivre lorsqu’on se rend compte que la vie peut avoir si peu de valeur pour certains comme l’actualité nous l’a rappelé ?

Et pourtant, reprendre aujourd’hui ces paroles de Paul, dites déjà au moment de la bénédiction de votre mariage, sont sans doute la meilleure façon de dire quelle est notre espérance pour aujourd’hui et pour demain. En effet, il nous décrit l’alternative qui nous est proposée à tous. À chaque décision importante de la vie, le choix est devant nous. Soit se laisser aller, subir les événements et les circonstances. Soit réagir, se reprendre, maîtriser son existence. C’est cela que Paul oppose : l’esprit de timidité qui nous fait croire que nous ne pouvons rien faire pour changer le cours de notre vie, qu’elle s’impose à nous qui ne sommes que des pierres qui roulent dans le grand fleuve du monde, au fil de l’eau. Soit l’esprit de force qui nous montre que nous pouvons décider de remonter le courant, voire le modifier, le transformer.

Une invitation qui vous avait été faire au début de votre vie commune pour vous servir à tous deux de référence, de borne. Il est d’usage dans les Églises protestantes d’offrir aux époux une bible, avec un verset. C’est un usage qui nous est propre, qui caractérise d’ailleurs assez bien la particularité du protestantisme. Nous utilisons souvent ainsi des versets qui servent de mots d’ordre. Au moment du baptême, de la confirmation, du mariage. Ou dans la vie quotidienne, nombreux sont en effet les croyants qui chaque matin reçoivent ainsi une inspiration pour la journée. Nos journaux se donnent également de telles exergues.

Cet usage se retrouve hors de l’Église. Il suffit de prendre le journal du jour pour y trouver des citations d’hommes célèbres ou d’acteurs de la vie publique. C’est aussi l’usage ancien de la devise. Les clubs ou les associations sportives se donnent ainsi des devises, de même les pays : liberté, égalité, fraternité. Ces devises, ces citations, servent à alimenter la réflexion, elles nous définissent, disent quelque chose de ce que nous sommes et de l’orientation que nous voulons donner à notre vie. Elle résument nos convictions, ce qui fait notre identité. Elles en disent souvent bien plus que de longs discours.

« Force, amour et sagesse », voilà donc quelle était la devise qui vous avait été proposée il y a 46 ans. Comme toutes les devises, bien évidemment que vous n’avez pas toujours vécu ces trois mots. Difficiles à cerner, difficiles à mettre en pratique. Bien sûr que parfois, Yvan a eu des faiblesses, bien sûr que parfois son amour pouvait sembler faiblir, bien sûr que parfois la sagesse n’a pas eu le dernier mot. Nul n’est capable de vivre à 100% comme il le voudrait. Mais quand même ces mots ont servi. Comme des repères, des exigences, des guides. Il a fallu être fort, aimer et sage pour surmonter les difficultés que vous avez rencontré. Être fort non pour la gloire mais pour soutenir, vous soutenir mutuellement. Aimer, non pas soi-même mais ceux qui avaient besoin de lui. Être sage pour comprendre le mystère de la vie, faire taire l’incompréhension, la peine, la souffrance.

Ces mots ne signifient rien aussi longtemps que la vie s’écoule tranquillement. On peut toujours être fort quand on n’a aucune raison d’avoir peur, on peut aimer quand la vie est confortable, on peut être sage quand on n’a rien perdu. Mais quand la maladie vous prend à partie, qu’elle vous arrache ce que vous avez de plus précieux, quand plus rien ne tourne rond. C’est à ce moment là que la devise trouve son sens, qu’elle joue son rôle. Elle est alors comme une échelle que l'on entreprend de gravir pour sortir du trou, de la détresse dans laquelle on est. Elle nous pousse à nous dépasser, à ne pas nous arrêter en route, sur le bord du chemin.

La France est un pays de liberté, oui mais elle pourrait encore mieux faire. Elle pourrait améliorer l’égalité, qu’en est-il de la fraternité ? Nous sommes forts, oui mais nous pouvons l’être encore plus, nous aimons, oui mais nous pouvons approfondir notre amour, nous sommes sages, oui mais nous pourrions l’être toujours davantage. Un tel verset n’a pas été pour vous une chape de plomb devant vous étouffer, vous contraindre à quoi que ce soit. Il arrive malheureusement que parfois la foi, la morale chrétienne, soient ainsi comprises. Comme étant des choses nous empêchant de vivre notre vie comme nous l’entendons. C’est vrai, elle nous empêche de tomber dans la facilité, elle nous empêche de nous soumettre à la marche du monde tel qu’il va. Ainsi elle est une libération parce qu’elle nous élève avant tout.

Ou plutôt aujourd’hui, elle veut nous relever. De l’anxiété, de l’angoisse du lendemain, du refus, de l’incompréhension, de la tristesse. De tout ce qui est ici résumé par le terme « timidité », qui désigne d’une manière générale toutes les inquiétudes que nous avons pour nous-mêmes et par rapport aux les autres. Au seuil de la mort, pour rendre hommage à notre frère, soyons nous aussi forts les uns pour les autres, aimants les uns avec les autres et sages pour tout ce qui nous concerne.

« Force, amour et sagesse », que cela puisse être dorénavant, plus que jamais, votre devise…
 
 


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