Exode 20, 1-17
Au nom de la loi
 
 
 
 
Saint-Marc
14/10/01
 

Roland Kauffmann


Exode 20

1 Alors Dieu prononça toutes ces paroles, en disant:
2 Je suis l'Éternel, ton Dieu, qui t'ai fait sortir du pays d'Égypte, de la maison de
     servitude.
3 Tu n'auras pas d'autres dieux devant ma face.
4 Tu ne te feras pas d'image taillée, ni de représentation quelconque des choses qui sont en haut dans les cieux, qui sont en bas sur la terre, et qui sont dans les eaux plus bas que la terre.
5 Tu ne te prosterneras pas devant elles, et tu ne les serviras pas; car moi, l'Éternel, ton Dieu, je suis un Dieu jaloux, qui punis l'iniquité des pères sur les enfants jusqu'à la troisième et la quatrième génération de ceux qui me haïssent,
6 et qui fais miséricorde jusqu'en mille générations à ceux qui m'aiment et qui gardent mes commandements.
7 Tu ne prendras pas le nom de l'Éternel, ton Dieu, en vain; car l'Éternel ne laissera pas impuni celui qui prendra son nom en vain.
8 Souviens-toi du jour du repos, pour le sanctifier.
9 Tu travailleras six jours, et tu feras tout ton ouvrage.
10 Mais le septième jour est le jour du repos de l'Éternel, ton Dieu: tu ne feras aucun ouvrage, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni ton bétail, ni l'étranger qui est dans tes portes.
11 Car en six jours l'Éternel a fait les cieux, la terre et la mer, et tout ce qui y est contenu, et il s'est reposé le septième jour: c'est pourquoi l'Éternel a béni le jour du repos et l'a sanctifié.
12 Honore ton père et ta mère, afin que tes jours se prolongent dans le pays que l'Éternel, ton Dieu, te donne.
13 Tu ne tueras pas.
14 Tu ne commettras pas d'adultère.
15 Tu ne déroberas pas.
16 Tu ne porteras pas de faux témoignage contre ton prochain.
17 Tu ne convoiteras pas la maison de ton prochain; tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain, ni son serviteur, ni sa servante, ni son boeuf, ni son âne, ni aucune chose qui appartienne à ton prochain.
 
 

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« Au nom de la loi, je vous arrête… ». Cette réplique est bien connue des fans de westerns et autres films policiers américains. Il y a toujours le bon, en général, un shérif, un policier, un inspecteur qui traîne son mal de vivre et trouve une sorte de rédemption lorsqu’il lui faut arrêter un criminel au « nom de la loi ». Ou alors le héros est un homme au grand cœur, parfois assez proche d’ailleurs de ceux qu’il doit arrêter, au point qu’il comprend leurs motivations, et serait même prêt à les laisser libres. Mais il ne peut pas car la loi est plus forte que tout, au nom de la loi, il doit les mettre en prison.

Dans les films américains, les choses sont assez faciles à comprendre. On sait vite ce qui va se passer. D’abord c’est le méchant qui gagne, histoire de ménager le suspens, et finalement parce qu’il est plus opiniâtre, courageux, perspicace, incorruptible (rayez la mention inutile), le héros trouve la faille et arrive à son but, « au nom de la loi, je vous arrête ». Parfois le méchant arrive à s’échapper et bénéficie d’une nouvelle chance. Mais force reste toujours à la loi, elle triomphe, toujours. D’ailleurs les films sont très rares.

C’est peut-être pour cela que nous aussi bien souvent nous avons un rapport si compliqué par rapport à la loi. Soit nous la respectons aveuglément, soit nous la défions inconsidérément. Soit on se soumet à la loi, contraint et forcé, soit on se rebelle, quoi qu’il en coûte. Quand on écoute les gens parler de la loi, c’est souvent un synonyme de limites, d’interdictions, d’empêchement de faire ceci ou cela. Des choses qu’on aurait envie de faire. Loi de l’État, loi des parents, loi des patrons, loi des amis, bien souvent la loi, prétendument la même pour tous, se révèle être la loi de la jungle : celle où un seul règle existe, le plus fort mange le plus faible. Des lois où on s’affronte, où on se plie, où on se bat pour exister. Des lois non écrites, comme celle des bandes de jeunes qui pour un mot de travers sont prêts à en venir aux mains. Derrière le mot « loi » se cachent des réalités si différentes : entre les lois et la loi, loi du silence. Il y a d’un côte ce qui est décidé d’un commun accord démocratique et de l’autre ce qui est imposé par la réalité de la vie.

Entre ces deux idées de la loi, on est obligé d’obéir. De respecter le code au moins par peur de la sanction, de la punition. En la loi de Dieu dont le livre de l’exode nous livre les dix principaux commandements ne fait exception à cette règle. Ce que les juifs appellent la « Loi » est un ensemble de 613 commandements qui s’appliquent à tous les domaines de la vie quotidienne ou sociale. Les détails les plus intimes comme les plus officiels sont prévus, codifiés, réglementés par la loi. Parmi ces 613 commandements, il y en a 10 qui sont considérés comme essentiels. Ils sont un peu comme le cœur de la Loi, ceux qu’il faut absolument respecter, sans négociation, sans discussion possible. 10 commandements absolus d’un côté, 603 autres qu’il est possible d’interpréter librement de l’autre…

C’est le génie de la loi juive que de faire ainsi une distinction entre ce qui est relatif à une époque, à une situation donnée, à un problème donné d’un côté et ce qui est immuable, intangible de l’autre. Rédigée presque mille ans avant notre ère, cette loi dite de Moïse est le fondement de la religion juive et par extension de la religion chrétienne. Elle en constitue le cadre, la matière, la raison d’être. Bien sûr avec les siècles et l’apparition du christianisme, on a mis l’accent sur bien d’autres choses. Les premiers chrétiens eux-mêmes relativisaient la loi. L’apôtre Paul estimait qu’elle était incapable d’éduquer les gens. Jésus lui même a résumé la loi en rappelant que ce qui compte, ce n’est pas tellement d’obéir à la loi que d’aimer Dieu et son prochain.

Mais cette loi n’est pas pour autant dépassée, car on ne peut dire « j’aime Dieu » ou « j’aime mon prochain », ce qui, je le rappelle revient au même si au même moment on ne respecte pas la loi, les 10 commandements. On ne peut pas dire « j’aime mon prochain » si au même moment, on se prépare à lui voler quelque chose. On ne peut pas dire « j’aime Dieu » si au même moment on espère obtenir quelque chose d’un des faux dieux de l’époque moderne. On ne peut pas dire « j’aime Dieu » si on est prêt à tuer gratuitement, on ne peut pas dire « j’aime mon prochain » si on n’attache aucune importance à des réalités plus élevées que la simple réussite sociale par exemple.

Les dix commandements sont parfois venus comme une sorte d’idéal à atteindre, comme un sommet de la perfection que seuls les bons sont capables de rejoindre. En réalité, ils sont comme le minimum vital, ils sont le socle, la base sur laquelle une vie heureuse et réussie est possible. Ou plutôt sur lequel, une telle vie devient possible. Comment en effet pourrait-on vivre si il fallait toujours avoir peur des autres, si on devait toujours craindre la vengeance, si on devait toujours avoir peur de la jalousie des autres, de leur convoitises ? Comment vivre heureux si on ne peut plus faire confiance à son ami, son voisin, son conjoint, ses enfants ? Les dix commandements ont peut-être une forme négative « tu ne feras pas ceci » «  tu ne feras pas cela ». C’est vrai mais en réalité ils disent « laisse l’autre vivre ». Si toi tu veux vivre, profiter de ta vie, de tes biens, alors tu ne dois rien faire qui empêcherais quelqu’un d’autre d’en profiter également.

C’est toujours une question de donnant donnant. Évidemment qu’il ne s’agit pas de laisser prospérer ceux qui tirent leur fortune de la misère, de la violence. Mais il s’agit de faire tout ce qui est en son pouvoir pour que l’autre puisse vivre aussi bien que moi, dans la mesure où il respecte également la loi. Me garantissant ainsi la liberté de vivre à ma guise. Il s’agit de ne jamais léser un autre, de ne jamais faire payer un autre à ma place. Avant de vouloir être quelqu’un, avant de vouloir réaliser ses rêves les plus fous, avant même de vouloir avoir la foi la plus solide possible en Dieu. Ce qui compte, c’est d’abord et avant tout de faire le minimum, au moins ça, au moins l’essentiel.

Il n’y a aucune liberté possible si on se laisse aller aux deux grands problèmes qui sont dénoncés par les 10 commandements. Aucune liberté possible si on se laisse aller à la superstition, aucune liberté possible si on ne respecte l’être humain. En effet, il y a deux « tables » de la Loi, 5 commandements qui parlent de Dieu, 5 autres qui parlent de l’homme.

Dans la première table, il s’agit de ne jamais confondre Dieu avec tout ce qui voudrait aujourd’hui comme hier diriger, contrôler notre vie. Superstitions, astrologie, fatalité de la technique, les idoles de l’argent facile, de la gloire etc… Rien jamais ne doit prendre la place de Dieu. Car toutes les idoles du monde ne cherchent jamais rien d’autre qu’à enchaîner l’homme, à le rendre esclave des ses faiblesses, de sa médiocrité. C’est le premier principe de la première table.

Dans la seconde table, il s’agit de ne jamais mépriser l’être humain. De ne jamais le prendre pour un objet, pour une chose, pour un animal qu’on exploite, pour un objet qu’on prend puis qu’on jette. Le meurtre, l’adultère, le vol, le faux témoignage et la convoitise ont tous en commun de faire comme si l’autre n’existait pas, comme si on pouvait faire de lui ce qu’on voulait sans qu’il ait son mot à dire. Respecter l’autre comme on voudrait que l’autre vous respecte. C’est le deuxième principe de la deuxième table.

C’est sans doute là que se trouve la plus grande originalité de la loi de Moïse. Dans le fait qu’il ne s’agit pas d’un arrêt mais au contraire d’un commencement. Ce n’est pas une limite qui empêche de faire mais un point de départ. On va commencer par vivre ces petites choses, ce respect de l’homme qui passe par le refus de s’abaisser soi-même devant quoique ce soit qui se fait passer pour Dieu, et qui passe aussi par le refus d’abaisser les autres.

S’il faut se soumettre au Dieu de Moïse, c’est parce qu’il est le garant de la liberté de l’homme. La loi commence par ces mots « Je suis l’Éternel, ton Dieu qui t’as fait sortir du pays d’Égypte, du pays de la servitude ». L’Égypte représente ici tout ce qui enferme, tout ce qui condamne, tout ce qui détruit, tout ce qui méprise, tout ce qui hait, tout ce qui brime. En se présentant ainsi, Dieu montre que la loi qu’il donne est une loi de liberté, une loi qui permet de faire des choses justement parce qu’elle en interdit d’autres.

C’est pourquoi au contraire des westerns, la Bible ne nous dit pas « au nom de la loi, je vous arrête » mais au contraire « au nom de la loi, je vous envoie ». Elle ne nous envoie pas en prison, elle ne donne pas de prime pour notre tête mais au contraire elle nous envoie à la case départ. Elle est le commencement de tout. Quelle que soit la manière dont nous voulons vivre, quels que soient les choix qui s’offrent à nous tous les jours la loi est inoubliable, commençons toujours par elle…
 


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