Éphésiens 6, 10-20
Aux armes chrétiens !
Saint-Marc
4/11/01
Roland Kauffmann
10 Au reste, fortifiez-vous dans le Seigneur, et par sa force toute-puissante.
11 Revêtez-vous de toutes les armes de Dieu, afin de pouvoir tenir ferme contre les ruses du diable.
12 Car nous n'avons pas à lutter contre la chair et le sang, mais contre les dominations, contre les autorités, contre les princes de ce monde de ténèbres, contre les esprits méchants dans les lieux célestes.
13 C'est pourquoi, prenez toutes les armes de Dieu, afin de pouvoir résister dans le mauvais jour, et tenir ferme après avoir tout surmonté.
14 Tenez donc ferme: ayez à vos reins la vérité pour ceinture; revêtez la cuirasse de la justice;
15 mettez pour chaussure à vos pieds le zèle que donne l'Évangile de paix;
16 prenez par-dessus tout cela le bouclier de la foi, avec lequel vous pourrez éteindre tous les traits enflammés du malin;
17 prenez aussi le casque du salut, et l'épée de l'Esprit, qui est la parole de Dieu.
Aux armes citoyens !Ainsi retentit notre hymne national, bien connu dans le monde entier pour ses accents vengeurs. Critiquée souvent, méprisée parfois, notre Marseillaise nationale n’en est pas moins partout dans le monde reconnue comme un chant de liberté. Ce ne sont pas tant les armées ou les équipes de football qui l’ont fait connaître mais bien plutôt la passion des hommes pour une vie libre, débarrassée des oppresseurs. D’Afrique à l’Asie, d’Amérique en Union Soviétique, tous ceux qui souffraient, luttaient, pour les droits de l’homme ou espéraient une révolution connaissaient par cœur la Marseillaise.
De nos jours il semble qu’elle ait mauvaise presse. En effet, ses appels guerriers à faire « couler le sang impur » des ennemis de la France choquent nos esprits habitués à plus de compassion et de douceur. Dans un monde où l'on croit que la guerre peut être « propre, juste, légitime et de surcroît ne devrait pas faire de victimes innocentes », elle nous rappelle que toute guerre, quelles qu’en soient les motivations, entraîne son flot de barbarie et d’erreurs. Quand on fait la guerre il y a forcément une surenchère, une condamnation rituelle de l’adversaire, il est toujours du côté du diable, du mal ou impur. L’homme est ainsi fait qu’il est tout entier querelle.
Mais les révolutionnaires, ceux qui chantaient la Marseillaise sur les champs de bataille, luttaient pour une certaine idée de la Patrie, une idée proprement nouvelle en leur temps : celle que tous les hommes, quelle que soit leur origine sociale, naturelle, ethnique etc…, que tous avaient fondamentalement droit au même respect, avaient la même dignité, qu’aucun ne pouvait prétendre à être supérieur à un autre et que tous devaient participer équitablement aux affaires du pays. Ils réinventaient la République, la démocratie, la liberté, les droits de l’homme. Des idées, des valeurs, aujourd’hui mises à mal, non seulement par ceux qui voudraient les détruire par la terreur mais aussi par ceux qui prétendent vouloir les défendre.
En effet nous n’assistons pas aujourd’hui à un choc des civilisations mais à une mise en danger de la démocratie, de la liberté et des droits de l’homme. Car ceux qui cherchent à nous terroriser, à coup de bombes, de poudre blanche, de menaces, ne cherchent pas à faire la révolution. Ils ne cherchent pas plus de justice entre riches et pauvres, ils ne font que réclamer leur part de gâteau. Nous sommes en fait dans une immense cour de récréation où des enfants se battent parce que l’un n’a pas tenu sa promesse à l’égard de l’autre. Nous pourrions en rire si ce n’était pas des innocents qui faisaient les frais de ces marchandages odieux. Innocents des plaines afghanes, innocents des tours new-yorkaises. Quand les enfants se battent, ils cassent la vaisselle…
Ni les américains ni les Talibans ne se battent pour une cause juste mais pour couvrir leurs propres défaites passées. Leur guerre n’est pas la notre. Il s’agit de ne pas se tromper, il n’est pas question de défendre une prétendue civilisation chrétienne menacée par la cruelle civilisation musulmane. Il se trouve que la majorité des américains est chrétienne et en plus protestante. C’est dans ce pays que se trouvent le mieux exprimées les convictions protestantes faites à la fois de libéralisme et de piété. C’est vrai mais ce qui ne le serait, ce serait de croire que la politique américaine serait une politique « chrétienne ». Ce n’est pas non plus parce que le président américain est un chrétien converti, convaincu et pratiquant qu’il agit au nom du christ. À l’inverse ceux qui prétendent défendre l’islam le pervertissent en semant la mort et la destruction. Les adversaires ont des couleurs, l’un porte les couleurs « chrétiennes » l’autre les couleurs « musulmanes » mais en réalité ils sont unis dans le même paganisme. Ils ne recherchent les uns et les autres que la domination, le gain à court terme, l’exploitation de l’autre. Les deux chefs de guerre ne sont ni « chrétien » ni « musulman » mais bel et bien tous les deux « païens ».
Si au lieu de commenter le texte de Paul, je me livre ainsi à un réquisitoire contre toute récupération religieuse du conflit actuel, c’est pour prévenir un danger qui nous guette tous, précisément en lisant un tel passage de Paul. La grande difficulté c’est de lire les évènements actuels, celle de la grande histoire des hommes comme de notre petite histoire individuelle à la lumière de la Bible, de l’évangile. La Bible n’est pas tant faite pour être lue que pour lire notre vie. Pour qu’à travers elle, nous puissions guider notre existence, comprendre le monde dans lequel nous vivons, comprendre aussi ce qui nous arrive, interpréter l’existence que nous menons.
Alors quand Paul nous parle de ce conflit qui n’est pas « contre la chair et le sang » mais contre les dominations et les puissances d’en haut ou d’en bas, la tentation est grande de comprendre la tournure des évènements comme cette grande lutte quasi surnaturelle entre l’esprit du bien et l’esprit du mal. Un tel texte peut précisément servir de prétexte à une récupération religieuse du conflit présent. De la même manière on pourrait s’affoler et se dire que finalement nous n’y pouvons rien car nos adversaires ont des pouvoirs magiques, quasi démoniaque, en fait on pourrait croire à lire Paul que les forces des ténèbres se liguent contre le royaume de lumière symbolisé par les Etats-Unis.
On trouve déjà ce genre de lecture dans certains commentaires de l’actualité. Mais il faut bien comprendre pourtant que Paul s’adresse à des gens qui croient aux forces de l’enfer, qui croient en l’affrontement du bien et du mal et qui n’ont pas attendu d’être chrétiens pour y croire…
En effet, la conception d’une divinité double, divisée entre un principe du bien, Dieu et un principe du mal, le Diable, n’est pas chrétienne. Elle se trouve dans les plus anciens écrits religieux de l’humanité, en Inde, en Grèce. C’est une des grandes tendances religieuse que les auteurs du nouveau testament ont repris. Mais en la modifiant radicalement. Pour Paul comme pour les autres apôtres, il y a bien d’un côté Dieu et de l’autre le diable, mais ils vont commencer par remettre le diable à sa place : inférieure à Dieu. Ils expulsent littéralement le démoniaque du divin. Le diable à partir de l’Évangile n’est plus un deuxième dieu presque aussi puissant que le premier, comme il l’est par exemple dans l’hindouisme, mais c’est une créature. Et au lieu d’en avoir peur, les chrétiens auxquels ils s’adresse doivent être sûrs de leur victoire finale et définitive sur les « forces du mal ».
Celles-ci sont bien concrètes à l’époque. Nous sommes à Éphèse, là où se célèbre le culte de la fameuse Diane des Éphésiens avec qui Paul à eu bien des problèmes. Les chrétiens ‘y étaient pas persécutés mais comme ils ne faisaient pas marcher le commerce du temple, on commençait à les regarder d’un drôle d’air. En leur suggérant que finalement ils pourraient peut-être quand même participer à la grande fête, et en passant acheter quelques menus bibelots. J’imagine les démarches insidieuses pour ramener les chrétiens vers le temple. N’oublions jamais qu’ils sont alors tout frais convertis, fragiles dans leurs convictions. Et c’est ce danger que voit Paul et auquel il les invite à résister.
Résister contre les manœuvres qui voudraient refaire des chrétiens des gens comme les autres, qui participent à la vie cultuelle païenne, qui d’ailleurs pour ne pas perdre leur emploi ou leurs bonnes relations d’affaires en viendraient à composer avec le culte de Diane. Voilà quelles sont les puissances des ténèbres dont il parle : un esprit d’affadissement, d’affaiblissement. Et voilà pourquoi il invite les Éphésiens à rester fermes et à ne justement pas céder aux facilités de la vie, à ne pas se laisser emporter dans le flot des convenances et des paroles prescrites, à ne pas se faire avoir par le découragement face à l’adversaire. Mais au contraire à remettre toute choses à sa place : Dieu d’abord et le reste après. Il ne faut pas être dupes, aujourd’hui comme au temps des Éphésiens, de tous les discours qui voudraient nous faire croire qu’il y a quelque chose de plus important que la liberté, l’amour, la fraternité, la générosité, la vérité, la justice, la paix que Dieu nous donne.
Voilà ce que nous serions sommés d’oublier, de rejeter, au nom de la sécurité, de la vengeance, de l’intérêt des puissants de ce monde. Mais ne nous laissons pas déposséder de ce qui fait notre particularité dans ce monde : Aux armes, chrétiens !
Oui mais pas n’importe lesquelles : fions nous plus à notre foi qu’à notre force, maintenons sans cesse vivante l’exigence de vérité sans se laisser manipuler par qui que ce soit, recherchons partout et toujours la justice même et peut-être surtout quand cette justice ne peut se faire qu’à notre détriment, soyons confiant dans l’amour de Dieu manifesté par notre salut en Jésus-Christ, dirigeons notre vie à partir de la parole de Dieu.
Voilà quelles sont les armes paradoxales du chrétien. Paradoxales car elles ne cherchent jamais à détruire mais toujours à construire. Si les temps qui viennent doivent effectivement s’avérer mauvais, ce sont elles qui pourront nous permettre d’encore et toujours « résister dans le mauvais jour ». À travers les « manœuvres du diable », apprenons à reconnaître non pas l’effet d’une force surnaturelle qui nous écraserait mais bien plutôt l’effet d’une manipulation humaine qui voudrait nous faire renier ce que nous sommes mais aussi renier ce que nous avons fait de nos sociétés.
Républicaines et démocratiques, nos sociétés occidentales ne sont pas parfaites, loin s’en faut. Elles sont néanmoins beaucoup plus proches de l’idéal évangélique que nul part ailleurs dans le monde. Voilà pourquoi nous ne devons pas abandonner le monde et le laisser se corrompre par la violence et l’injustice : tenons donc ferme !