Romains 13, 8-14
La lumière de Noël
Saint-Marc
2/12/01
1er dimanche de l'Avent
Roland Kauffmann
8 Ne devez rien à personne, si ce n'est de vous aimer les uns les autres; car celui qui aime les autres a accompli la loi.
9 En effet, les commandements: Tu ne commettras point d'adultère, tu ne tueras point, tu ne déroberas point, tu ne convoiteras point, et ceux qu'il peut encore y avoir, se résument dans cette parole: Tu aimeras ton prochain comme toi-même.
10 L'amour ne fait point de mal au prochain: l'amour est donc l'accomplissement de la loi.
11 Cela importe d'autant plus que vous savez en quel temps nous sommes: c'est l'heure de vous réveiller enfin du sommeil, car maintenant le salut est plus près de nous que lorsque nous avons cru.
12 La nuit est avancée, le jour approche. Dépouillons-nous donc des oeuvres des ténèbres, et revêtons les armes de la lumière.
13 Marchons honnêtement, comme en plein jour, loin des excès et de l'ivrognerie, la luxure et de l'impudicité, des querelles et des jalousies.
14 Mais revêtez-vous du Seigneur Jésus Christ, et n'ayez pas soin de la chair pour en satisfaire les convoitises.
Nous sommes aujourd’hui le premier dimanche de l’avent et nous nous préparons à célébrer dignement Noël. Dans toutes les familles les préparatifs commencent, déjà les listes de cadeaux circulent. Les magasins sont déjà combles, on fait des budgets, on fait des choix, on se demande réciproquement qu’est ce qui pourrait faire plaisir. C’est sans doute une des périodes les plus joyeuses de l’année. Dans nos paroisses aussi on s’y prépare. Qu’il s’agisse des spectacles pour les enfants, des fêtes diverses, des cultes spéciaux pour Noël, c’est un temps fort qu’il ne faut pas rater.Il y a pourtant quelque chose de paradoxal dans cette fête. Je ne parle même pas de la perte du sens religieux. Pour combien parmi nos contemporains la naissance du christ ce fameux 25 décembre a-t-elle encore un sens. Elle en a pour nous dans l’Église, pour nous les croyants, mais pour tous les autres ? La fête est devenue laïque. Inutile d’ailleurs de s’en plaindre. Sans doute la référence religieuse n’est plus primordiale mais elle est remplacée par un esprit de solidarité et de compassion.
Tout au long du mois de décembre, nous sommes sollicités pour venir en aide aux plus démunis. Le téléthon bien sûr mais aussi toutes les associations caritatives, religieuses ou non, qui profitent de cette période traditionnellement généreuse pour en appeler aux dons. Il est en effet facile de jouer sur les sentiments des gens. Au moment où nous apprêtons à faire de grandes dépenses festives, nous pensons généralement aussi à donner un peu à ceux qui en ont besoin. Les grandes collectes de jouets, relayées par les radios, en sont une très belle illustration. Cette solidarité, cet élan, sont tout à fait extraordinaire et méritent d’être encouragés.
Ce n’est pas cela que je trouve paradoxal. Ni d’ailleurs le fait que la tradition chrétienne se soit réappropriée une fête beaucoup plus ancienne. Vous savez tous que Noël coïncide avec la fête païenne de la lumière. Au moment le plus obscur de l’année, on fête le solstice d’hiver, les jours rallongent. Mais vous ne savez sans doute pas qu’elle correspond à la fête juive de 'Hanouccah. Lors de l’occupation grecque, les juifs s’étaient rebellés. Il leur était interdit d’allumer le fameux chandelier du temple, la Menorah. Et en 164 avant notre ère, les rebelles ont réussi à vaincre leurs ennemis et a allumer le chandelier à huit branches. C’est le miracle de 'Hanouccah. Il nous en reste quelque chose avec cette tradition de la couronne de l’avent. L’origine de la couronne est elle aussi très ancienne, elle date du 16e siècle.
Sa forme ronde rappelle la ronde des saisons, mais aussi la vie éternelle. C’est d’ailleurs aussi pourquoi elle est faite de sapin qui symbolise cette éternité. La première bougie symbolise le pardon accordé à Adam et Eve. Ils mourront sur Terre mais vivront en Dieu. La seconde symbolise la foi des patriarches. Ils croient au don de la Terre Promise. La troisième symbolise la joie de David. Il célèbre l’Alliance entre Dieu et les hommes et sa pérennité. Enfin, le dernier dimanche, la quatrième bougie symbolise l’enseignement des prophètes. Ils annoncent un règne de paix et de justice. Le soir de Noël, les quatre bougies allumées évoquent la lumière et le renouveau du soleil. Symbole d’espérance et de vie éternelle, la couronne est un résumé de la foi ancienne, celle des patriarches jusqu’à nos jours.
Le chandelier de ‘Hanouccah symbolise la libération du peuple juif de l’oppression des grecs, la couronne symbolise notre libération du pouvoir de la mort. Pour les juifs, la fête de ‘Hanouccah est un devoir, celui de porter la lumière partout dans le monde, là où il est. « À Varsovie au plus profond du getho ou à Jérusalem au cœur du temple ». Pour le chrétien également, c’est une espérance qu’il faut porter au cœur du monde. Mais la fête de Noël et c’est là que se trouve son paradoxe est d’abord une fête du corps.
Il n’est pas étonnant que la fête passe par des repas ou par des cadeaux. Justement parce que la fête signifie le renouveau ou la victoire de la vie. Non pas seulement de la vie spirituelle mais aussi de la vie matérielle. Rien de plus concret que la venue de Jésus dans un corps d’enfant, rien de plus vital que l’incarnation de la foi dans la réalité de tous les jours. Il ne sert à rien de croire en Dieu ou en quoi que ce soit d’autre si cela se résume à un vol plané au dessus des étoiles.
L’incarnation est un des fondements de la foi chrétienne : le Fils de Dieu s’est incarné, c’est à dire s’est fait homme. Jésus-Christ est pour les chrétiens pleinement Dieu et pleinement homme, en une personnalité unique. Noël s’est accompli lorsque Marie accepte d’être la mère du Sauveur : «qu’il soit fait selon Ta volonté, je suis la servante du Seigneur ». Cet accomplissement permet la rédemption de l’humanité par l’un des siens et se perpétue dans Jésus ressuscité. Jésus a racheté ses «frères» humains. Ceux qui croient en lui peuvent, dès lors, entrer en communion avec le Père et devenir « enfants de Dieu ». Sauvée, l’humanité peut dès lors, et dès aujourd’hui, connaître la vraie liberté, celle de l’Esprit.
Une mère contemple son nouveau-né : c’est Dieu qui devient notre frère pour la vie. Ainsi, le chrétien donne-t-il un sens divin à la chose la plus ordinaire et, parallèlement, ne doit jamais cesser de porter témoignage de l’amour de Dieu en se rendant pleinement solidaire des réalités humaines. À un christianisme qui se contenterait des anges dans les campagnes ou des étoiles dans le ciel. À un christianisme surnaturel et un peu superstitieux, Noël rappelle l’impératif de l’amour du prochain. Qui s’accomplit en actes et en paroles. En actes gratuits et en paroles sincères.
Lorsque Paul parle de cet amour, il est très concret. Il nous parle de « dette de l’amour ». Un amour que nous nous devons les uns aux autres car ce n’est qu’ainsi et pas autrement que nous pouvons accomplir parfaitement la loi. Nous fêtons vraiment Noël non pas lors de la veillée, ni lorsque nous chantons les traditions mais lorsque tout au long de l’année et où que nous soyons nous prêtons attention aux besoins de l’autre. Lorsque nous prenons en considération toutes les facettes de l’existence. Lorsque nous nous souvenons que l’homme ne vit pas seulement de belles paroles mais aussi de pain. Que notre manière de vivre les uns avec les autres dépend de nos conditions matérielles tout autant que spirituelles. L’homme a besoin d’espérance, certes, de vie éternelle bien sûr mais aussi de jouets, de vêtements, de logement, de solidarité concrête. En un mot il a besoin d’engagement.
De notre engagement en tant que chrétiens, en tant que frères et sœur de ce Jésus qui est devenu un homme pour nous montrer ce que c’est qu’être vraiment humain. Pour nous révéler que l’humanité n’est pas dans la recherche éperdue du confort ou de l’intérêt égoïste ni dans la loi du plus fort mais au contraire dans la loi du service et du respect de l’autre. C’est un chemin d’humilité.
On insiste beaucoup sur la fragilité de l’enfant qui naît dans la crèche car cette humilité est en fait la clé pour comprendre la foi chrétienne. On n’arrive pas à Dieu par les chemins de la spéculation philosophique mais seulement en s’approchant de l’homme. « C'est par le Christ homme que tu viens au Christ Dieu ». Cette phrase de Saint-Augustin est fondamentale pour comprendre l’unité de Dieu et l’homme qui se réalise en Jésus-Christ. C’est en lui et en lui seul que les deux réalités antagonistes : l’humanité et la divinité sont réunies. Dans tous les autres systèmes de pensée, la divinité et l’humanité s’excluent : si l’un est grand, l’autre doit être petit. Noël nous rappelle que Dieu s’est fait aussi petit qu’un homme pour que l’homme devienne ainsi aussi grand que Dieu. C’est une courbe, Dieu vient à l’homme pour que ce dernier s’élève. Une élévation de l’homme qui se fait comme le dit Paul par « une conduite honnête comme il le faut à la lumière du jour ».
Là encore, Noël rappelle que l’élévation spirituelle de l’homme ne se fait pas par des exercices de piété, par le téléthon de la prière ou la recherche d’une expérience particulière de la grâce de Dieu. Nous ne sommes pas là pour « sentir » l’amour de Dieu. L’élévation spirituelle est elle aussi paradoxale. Elle se fait par une certaine conscience de l’intégrité, par le respect d’un certain nombre de valeurs que l'on s’est librement choisi. L’honnêteté dont nous parle Paul n’est pas une simple obéissance à un conformisme social. Il va bien plus loin. Ce n’est pas non plus la peur du gendarme, ou du châtiment divin qui doit motiver notre conduite. Ce qui est bien plus essentiel, c’est le refus des demi-vérités, des dissimulations, des petits arrangements avec la morale, des petites mesquineries. Être intègre, ce n’est pas être austère ou intransigeant, c’est aussi accepter la discussion, le compromis. Être intègre, c’est ne jamais se laisser déposséder de sa propre pensée ni de sa foi. Savoir à quoi on tient, savoir en quoi on croit, rester fidèle à ses choix. C’est tout cela cette vie en lumière dont parle Paul.
Si nous voulons dignement fêter Noël, allumons les bougies de nos couronnes, illuminons nos sapins, cherchons nos cadeaux, faisons bombance mais tout cela n’est rien. Pour se préparer réellement à la fête, apportons la vraie lumière de Noël partout où nous sommes, lumière de l’intégrité et de la foi partout où nous vivons.