Où est la crèche aujourd’hui ?
 
 
 
 
Saint-Marc
25/12/01
Prédication du jour de Noël
à partir des récits de Luc et Matthieu
 

Roland Kauffmann

 


C’est Noël aujourd’hui et c’est jour de joie ! Joie de la fête en famille, joie des enfants qui découvrent leurs cadeaux, joie de l’Église qui célèbre l’anniversaire de Jésus-Christ. N’en déplaise aux esprits chagrins, Noël est un jour de joie. Esprits chagrins ? Ceux qui se disent que finalement fêter Noël n’a plus vraiment de sens aujourd’hui que la fête n’est en réalité plus que commerciale. Finalement ce n’est plus qu’une affaire de faire marcher encore une fois le commerce juste avant le mois des soldes d’hiver et le renouvellement des stocks de draps et autres linges, ce qu’on appelle le blanc. Noël, c’est vrai, est une date essentielle dans la ronde des gondoles des magasins. Mais la rentrée des classes aussi, mais les vacances aussi car le commerce se greffe sur tout ce qui fait l’essentiel de la vie, la réalité de la vie. Si donc le commerce marche si bien à Noël, c’est un signe, paradoxal sans doute, que la fête a gardé une signification.

Sans doute cette signification n’est-elle pas d’abord chrétienne même si elle est profondément religieuse. Au début de l’hiver, au plus profond de la mauvaise saison, quand la nuit est la plus noire, depuis l’aube des temps les hommes ont cherché à se rassurer. Le monde ne va pas à sa perte, sombrant dans l’obscurité toujours plus grande mais au contraire il va vers la belle saison. L’homme vit au rythme de la nature et montre ainsi à quel point il est tissé d’espérance. C’est au milieu de la nuit qu’il se souvient du jour ! Et la foi chrétienne s’est calquée sur cette espérance ancienne.

Ce n’était pas simplement de l’opportunisme, une récupération de la foi païenne comme certains en font le reproche. Si la fête chrétienne la plus populaire, celle qui unit toutes les tendances de l’Église universelle ou presque, c’est celle de Noël, ce n’est pas un hasard. Mais au contraire c’est un magnifique exemple de l’attention chrétienne au monde. Le message de Noël n’est autre qu’une reprise du message humain. Au plus profond de la nuit naît l’espérance, le monde ne va pas à sa perte car un sauveur nous est né… le royaume de Dieu est devant nous comme l’été.

L’évangile est magnifique dans son humanité parce qu’il prend en compte ces réalités là qui vont l’essentiel de la vie des gens. Alors on pourrait continuer à entendre les esprits chagrins dire que tout cela est bel et bon mais que pour le polynésien par exemple, le 25 décembre ne correspond pas forcément au plus fort de la mauvaise saison. C’est vrai mais n’oublions pas que l’Église du Moyen-Âge qui a choisi la date est relativement ignorante de l’existence de la Polynésie… Elle n’avait pas cette science mais la sagesse de se conformer au rythme des jours de ceux qui faisaient l’Église. Sagesse que l’Église continue d’avoir de nos jours puisque qu’elle s’est adaptée à la nouvelle année liturgique. L’année commence avec le culte de rentrée et se termine avec la fête d’été, qui tombe juste après la remise des diplômes des confirmands… Rares sont encore ceux qui se souviennent que l’année liturgique commence en fait aujourd’hui le jour de Noël

Les esprits chagrins pourraient encore nous reproche le fait que finalement le récit biblique ne nous parle pas de mauvaise saison, il n’y est pas fait mention d’hiver, ni de ténèbres particulières, ni d’étable « froide et misérable » d’ailleurs. Un jour comme un autre finalement et il faut se souvenir que dans les pays d’orient il n’est pas rare de dormir à l’écurie quand on voyage. C’est finalement le meilleur moyen de récupérer son âne le matin. Et je pense même, vous pardonnerez mon irrespect du folklore, que Joseph et Marie n’étaient pas seuls dans la crèche. Les bœufs sont assez rares dans cette région et ce devaient plutôt être des chèvres et des moutons qui occupaient les lieux. Mais aussi tous ceux qui comme Marie et Joseph n’avaient pas trouvé de place à l’hôtellerie. Laquelle d’ailleurs ne devait de toute façon rien avoir de commun avec nos hôtels d’aujourd’hui. Sur les routes de ce temps, alors que nous dit l’Évangile la terre entière est en train de se déplacer. Alors que toutes les familles doivent retourner à leur lieu d’origine, les « auberges » sont en réalité de grands hangars où les chameaux côtoient les chevaux.

Les routes étaient passablement encombrées puisque la terre entière obéissait aux ordres de l’empereur de se faire recenser. Là aussi il faut raison garder et se souvenir que notre Polynésien dont je parlais tout à l’heure n’a sans doute jamais entendu parler de cet ordre et qu’il n’a sûrement pas pris sa pirogue pour se rendre dans l’île de ses ancêtres. Mais Luc semble ignorer qu’il y a des gens qui vivent hors de l’empire de Rome… mais c’est là qu’il y a quelque chose d’extraordinaire. Dans ces jours de ténèbres, dans ces jours sombres, où ce n’est pas le soleil qui manque, mais où la loi de l’Éternel est supplantée par la loi de l’Empereur. Dans cette foule en mouvement, dans cette masse aveugle et bruyante, un événement, une naissance. Au milieu de la foule naît Jésus, celui qui bien des années plus tard apportera au monde le plus beau message d’espérance que le monde ait connu jusque là.

Et Luc raconte cet événement, il en fait une histoire qui pour des générations et encore pour nous aujourd’hui est synonyme de liberté, d’espérance. Tout le folklore de la crèche, les anges dans nos campagnes, les bergers divinement avertis, tout est réuni pour souligner l’extraordinaire de la banalité de l’événement : un enfant qui naît parmi la foule. Mais vous me direz que Luc ne parle pas de cette foule. C’est vrai, pour lui, elle n’a aucune espèce d’importance, c’est seulement un fait ! L’auberge est pleine, il faut se faire une petite place là où c’est possible, situation que tous les voyageurs connaissent bien à cette époque où Nouvelles Frontières n’existait pas … Ce qui compte bien plus pour Luc, c’est le temps difficile de la soumission aux lois romaines. C’est là au cœur des ténèbres que naît celui qui allait montrer la voie. C’est là que naît l’espérance. Et voilà pourquoi cette histoire remue le cœur des Polynésiens comme des Européens, des Moldaves comme des Palestiniens. Des contemporains de Luc comme le notre, des croyants de tous les siècles. Parce qu’elle raconte un rêve de délivrance, le début de quelque chose, parce qu’elle refuse la résignation.

Peu nous importe de savoir si les anges étaient vrais ou pas, peu importe de savoir si les bergers étaient vraiment là ou non. Ce qui compte, c’est l’authenticité humaine de cet événement qui nous est raconté. La naissance de ce Jésus auprès de qui se rendent à la fois les bergers et les mages. Tout ce qui fait l’humilité et la gloire, tout ce qui raconte les travaux des jours et tout ce qui fait la richesse, la science, le pouvoir. Luc ne connaît pas les mages, on ne lui en a jamais parlé. Où alors il trouvait que ça n’avait pas d’importance. Matthieu quant à lui se fiche comme d’une guigne des bergers. Pour lui ce qui compte, c’est que l’adoration de cet enfant par ces symboles du pouvoir, de la science et de la richesse que sont les Rois Mages. Mais tous les deux, Matthieu et Luc soulignent que finalement une espérance naît dans les ténèbres. Celui qui naît dans cette crèche est salué par les glorieux de la terre et par les humbles du coin, par les puissants et par les ploucs. Pour l’un et l’autre des évangélistes c’est une histoire de commencement, il y a là quelque chose de fabuleux qui démarre sans que l’Empereur ne s’en soit rendu compte.

Pour nous aussi Noël est un commencement. Où plutôt devrait signifier la simplicité des commencements. Aujourd’hui l’Église est comme ce couple de voyageurs, noyée dans la masse. Il n’y a plus forcément de place pour elle dans les réflexions des puissants de ce monde, ni forcément d’importance dans les décisions qui guident la marche du monde. Qui pourrait croire que Joseph, ce charpentier anonyme, est fils de David, héritier du grand roi d’Israël ? Personne ! Qui pourrait croire que l’Église, ce rassemblement de petites gens perdues dans la masse, est le corps du Christ, héritière du royaume de Dieu ? Personne !

Et pourtant, c’est exactement cela qu’ont compris les premiers lecteurs des Évangiles. Ce n’est pas l’étable qui est « froide et misérable » mais l’Église, la nôtre comme celle des premiers siècles et pourtant il y a quelque chose qui commence sans qu’on s’en rende compte. Aujourd’hui, c’est encore dans l’anonymat de la foule, dans la simplicité des gestes, dans l’authenticité des mots que se trouve le début de l’espérance. L’Église naît, le royaume de Dieu commence là où des hommes commencent par se considérer comme des frères et sœurs, à surmonter leurs différences, leurs oppositions, leurs conflits, là où simplement ils commencent par se faire ouvriers de paix, de réconciliation. Là où simplement, sans faire forcément de grand étalage de leur foi, ni revendiquer aucun privilège ni aucun mérite, des hommes et des femmes cherchent à soulager la souffrance, la peine, la solitude d’autres hommes et d’autres femmes. Là où une personne est accueillie sans distinctions, où plus personne n’est considérée selon la loi de l’Empereur mais selon la loi de l’Éternel. C’est à dire où plus personne n’est apprécié ou rejeté sur des critères éphémères de réussite ou d’échec social, familial ou professionnel mais où chacun est vu pour ce qu’il est : aimé de Dieu.

C’est là que les choses sérieuses commencent, là où on ne s’en rend pas forcément compte. Mais c’est là qu’est notre place. C’est au cœur de nos villes, c’est au cœur de nos familles, c’est dans notre cœur que se trouve la crèche. Au milieu de nos villes, de nos familles, partout où nous sommes nous-mêmes
 
 


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