Jérémie 1, 4-10 la vocation de Jérémie
Saint-Marc 1er février 1998
J'entendais récemment à la radio un écrivain qui donnait son avis sur le mouvement des chômeurs, il disait qu'il ne fallait pas se tromper de revendication. Derrière les slogans, qui réclament des hausses de salaires, des primes ou des minima sociaux, l'aspiration est plus celle d'un surplus de dignité. Les chômeurs aspirent à être considéré non plus tant comme des exclus ou des victimes mais comme des membres à part entière de la société.
Une société dont ils font partie et qui a donc un certain nombre de devoirs envers eux. Et notre écrivain de poursuivre : ce qui manque le plus aux chômeurs, ce qu'ils réclament, ce n'est pas du matériel mais plutôt un sens à leur vie. Ils sont en quête de sens et une fois de plus on nous répète qu'il n'y a plus de repères, plus de valeurs que les gens sont perdus, déboussolés. Et je trouve cela étrange.
En effet à une époque comme la notre, il ne manque pas de "prophètes". Un peu comme cet écrivain, mais aussi comme les journalistes, censés nous dire ce qu'il faut comprendre dans les grands événements du monde, qui se permettent d'expliquer aux hommes politiques ce qu'il faut faire, quand et comment le faire. Il ne manque pas non plus d'hommes politiques justement pour dire en une phrase ce qu'il faut faire ou ne pas faire. Contrairement à l'idée reçue je ne dirais pas que nous n'avons plus de repères, plus de valeurs, je dirais plutôt que nous en avons de trop.
C'est une véritable cacophonie à tel point que trop souvent nous ne savons plus quoi penser, plus quoi faire ou quoi dire tant on demande où est la vérité. Il s'est produit une véritable inflation mais plus une inflation économique mais une inflation du discours. Tout le monde parle, et pense que ce qu'il a, lui, à dire est important, vaut la peine qu'on l'écoute. Et cela est vrai du prédicateur du dimanche en premier lieu.
Mais dans toutes ces paroles comment faire la part des choses ? comment les évaluer ? comment les critiquer ? Faudrait-il suivre le vieil adage, "c'est le dernier qui parle qui a raison" ? Ou bien faut-il chercher ailleurs une parole vraie ? Ou encore faut-il se joindre au concert et y aller de son discours ?
Le texte du jour nous propose justement une autre attitude ou plutôt une autre parole. Elle est extraordinaire cette parole car avez vous remarqué : voilà que Dieu parle, ce n'est pas n'importe qui, c'est quelqu'un de bien plus important que les commentateurs de la télévision et pourtant celui à qui cette parole est adressée, alors qu'il devrait être à genoux, ose prendre à son tour la parole et contredire Dieu, rien de moins…
L'omniscience de Dieu
Et c'est à cela que ce texte nous invite à réfléchir. Tout d'abord il nous éclaire sur la nature de celui qui parle : Dieu est parole. Plus exactement, il est au contraire de toutes les idoles un dieu qui parle. Et qui parle clair. Les idoles communiquent aussi avec leurs fidèles mais par des signes, des symboles, des oracles difficiles à comprendre. Le Dieu de la bible, lui, parle avec de vrais mots. C'est la première chose étrange.
La seconde, c'est qu'il ne s'adresse pas à n'importe qui ! C'est à dire qu'il ne parle pas à la cantonade, ni à quelque qui passait par là (et qui avait allumé le bouton à ce moment là). Il s'adresse à quelqu'un qu'il avait déjà choisi de longue date. Dieu qui a certainement bien d'autres choses à faire avait quand même pris le temps de se pencher sur Jérémie alors qu'il n'était pas encore né.
Ce qui est extraordinaire, c'est que cette attention de Dieu n'est pas que pour Jérémie. Ce dernier est loin d'être une sorte de privilégié. Ce qui est extraordinaire, c'est que cela est vrai pour chacun d'entre nous. Il connaît chacun d'entre nous avant même que nous existions, il nous connaît avant notre naissance.
Alors l'on pourrait craindre ou croire que cela revient à une sorte de fatalité. Puisque Dieu nous connaît, il sait déjà tout de notre vie et ce qu'il a choisi pour nous, il ne nous reste plus qu'à l'assumer. Il ne nous reste plus qu'à suivre notre destin ! Et je crois que nous nous tromperions car la réponse de Jérémie va nous en apprendre beaucoup.
L'humilité de l'homme
Car que se passe-t-il ? Jérémie répond à Dieu ! On peut se demander quelles sont ses raisons. "Ah seigneur, excuses moi mais je ne fais pas l'affaire pour ta mission parce que je suis trop jeune et que je ne sais pas parler". Voilà une belle excuse. Peut-être vraie au demeurant, mais Jérémie aurait du se dire "puisque Dieu m'a choisi, alors c'est qu'il doit avoir raison et allons y !". Voilà quelle aurait la réponse adéquate quand Dieu parle. Ou tout au moins croyons nous que cela aurait été la bonne réponse.
Car en réalité, combien de gens de part le monde s'imaginent-ils avoir été choisis par Dieu ? Ils sont bien plus nombreux qu'on ne le pense, qui ont reçu une parole, ou du moins qui le croient. Plus nombreux encore ceux qui croient être Dieu eux mêmes, investis d'une mission. Et comment se comportent-ils ? dans la plupart des cas, ils en sont fiers, et on le serait à moins. Pensez-vous Dieu me parle, Dieu m'a parlé, on peut fanfaronner et se prendre pour un élu, à qui une grâce spéciale aurait été faite. Rien que de plus naturel.
Et Jérémie au contraire décline l'honneur qui lui est fait. Il refuse la mission. Et c'est là qu'il l'obtient réellement…
C'est dans son humilité même que Jérémie fait la preuve de son aptitude à être prophète. Il ose dire à Dieu, "attend, ce n'était pas prévu, je ne suis pas capable, je suis trop faible, pas assez connu ni reconnu, je n'ai pas encore fait mes preuves… etc… etc…" Jérémie aurait pu se contenter de la parole qui lui était adressée, il aurait pu compter sur ses propres forces, ses capacités. Mais il ne le fait pas car il sait bien que quelque chose lui manque encore : "je ne sais pas parler" et il me manque la parole, plus précisément il me manque TES paroles.
La mission :
Car pour être prophète comme Dieu l'avait prévu et contrairement à ce que pensent tous nos commentateurs de la vie, l'on ne peut se suffire à soi même car peu importe une parole finalement, même si elle est très religieuse, même si elle est juste, si elle ne devient pas parole de Dieu pour celui qui l'entend.
La parole
Car le parole reçue par Jérémie est différente de celle qu'il aurait certainement dite par lui même. Après l'avoir rassuré et lui avoir promis sa protection, sa délivrance, Dieu étend sa main sur Jérémie et met SES paroles dans sa bouche, il lui confie une mission plus précise que d'être simplement prophète. Il ne s'agit pas simplement de dire le bien ou le mal, ce qu'il faut ou ce qu'il ne faut pas faire, il ne s'agit pas de commenter, ni même d'expliquer mais de dire la parole à ceux qui en ont besoin et plus précisément la "bonne" parole à ceux qui en ont vraiment besoin. Et Israël a ce moment là avait besoin que les choses anciennes soient détruites (que l'on arrache) et que de nouvelles soient bâties (que l'on plante).
Il arrive en effet souvent que l'on fasse une véritable "consommation de parole". Que l'on cherche partout, n'importe où une parole. La parole devient un simple objet, un produit de consommation. Et cela est vrai dans le monde mais aussi dans l'Église. On peut consommer des sermons comme d'autres consomment de la publicité ou des émissions de télévision. Il suffit d'être là, d'écouter et ensuite de ne plus y réfléchir. On peut éventuellement donner son avis "tiens aujourd'hui c'était bien" ou "aujourd'hui c'était trop long, ennuyeux". On peut écouter un sermon sans l'entendre.
À l'inverse on peut aussi faire des sermons qui ne veulent rien dire. Il suffit pour cela de faire un commentaire d'un texte biblique et de montrer des évidences, dire le bien, avoir un discours aimable et agréable pour que tout le monde soit content. Une parole qui plaise à tout le monde, sans déranger. Une parole encore qui ne soit pas pour aujourd'hui. C'est à dire qui utilise des idées ou des images d'un autre âge, qui ne sont plus compréhensibles par les gens d'aujourd'hui.
Arracher
Et voilà ce doit faire Jérémie, arracher, détruire, abattre, faire périr. Autant d'actions violentes, étonnantes même. Et si l'on regarde la suite du livre, l'on se rend compte qu'il a effectivement été très violent, très dur. Mais pas à la manière d'un Élie qui n'hésitait pas à tuer les prophètes des faux dieux. Jérémie restera sur le terrain de la parole. Ce sont les illusions du peuple, arc-bouté sur sa bonne conscience qu'il va détruire. Ce sont les idées et les images qu'Israël se fait de lui-même, ce sont les idoles qu'il s'est forgé que Jérémie va mettre à bas.
Alors que le peuple pensait être dans le vrai, Jérémie va lui montrer qu'il se trompe. Le peuple pourtant effectuait tous les rites prévus par la loi de Moïse, il était obéissant à la loi, il respectait la forme mais il avait perdu le fond. L'observance religieuse, les rites et sacrifices tenaient lieu de foi et de piété. Car il est vrai que dans les périodes difficiles comme celle d'Israël à ce moment là (juste avant la déportation), l'on se retranche vers le mystère, hier le sacrifice aujourd'hui le sacrement. On se retranche vers ce qui paraît être sacré, hier le respect strict de la loi, aujourd'hui l'effusion des bons sentiments. Voilà ce que Jérémie va détruire pour une raison simple : c'est que la mystique finit toujours par prendre le pas sur la parole.
Bâtir
Et bâtir pour Jérémie comme pour nous aujourd'hui reviendra à sans cesse rappeler quelle est la volonté de Dieu. À l'époque, qu'Israël revienne à une obéissance du cœur plutôt que de la chair. Aujourd'hui de même, que l'Église revienne à cette obéissance.
Qu'elle ose et avec elle nous tous, à nouveau proclamer l'Evangile plutôt que de rechercher son confort, sa position sociale. Qu'elle ose innover, dire la parole de Dieu avec les mots d'aujourd'hui pour les chrétiens d'aujourd'hui. Que nous osions, face aux problèmes de notre époque, répondre aux défis plutôt que nous lamenter avec les autres.
Quand on craint pour l'avenir, que l'on craint même parfois pour l'Église comme c'est le cas aujourd'hui, c'est d'une parole forte et confiante que l'Église et le monde ont besoin car c'est uniquement dans la proclamation de la parole que se forge l’Église, une Église pour demain
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