2 corinthiens 4, 1-10
Vérité ou séduction?
Saint-Marc
6/01/02
Épiphanie
Roland Kauffmann
2 Corinthiens 41 C'est pourquoi, ayant ce ministère, selon la miséricorde qui nous a été faite, nous ne perdons pas courage.
2 Nous rejetons les choses honteuses qui se font en secret, nous n'avons point une conduite astucieuse, et nous n'altérons pas la parole de Dieu. Mais, en publiant la vérité, nous nous recommandons à toute conscience d'homme devant Dieu.
3 Si notre Évangile est encore voilé, il est voilé pour ceux qui périssent;
4 pour les incrédules dont le dieu de ce siècle a aveuglé l'intelligence, afin qu'ils ne vissent pas briller la splendeur de l'Évangile de la gloire de Christ, qui est l'image de Dieu.
5 Nous ne nous prêchons pas nous-mêmes; c'est Jésus Christ le Seigneur que nous prêchons, et nous nous disons vos serviteurs à cause de Jésus.
6 Car Dieu, qui a dit: La lumière brillera du sein des ténèbres! a fait briller la lumière dans nos coeurs pour faire resplendir la connaissance de la gloire de Dieu sur la face de Christ.
7 Nous portons ce trésor dans des vases de terre, afin que cette grande puissance soit attribuée à Dieu, et non pas à nous.
8 Nous sommes pressés de toute manière, mais non réduits à l'extrémité; dans la détresse, mais non dans le désespoir;
9 persécutés, mais non abandonnés; abattus, mais non perdus;
10 portant toujours avec nous dans notre corps la mort de Jésus, afin que la vie de Jésus soit aussi manifestée dans notre corps.
En ce dimanche de l’Épiphanie, le texte d’aujourd’hui peut être surprenant. Car il est vrai que l'on s’attend plutôt à une nouvelle explication de la venue des rois mages. Symboles s’il en est de l’universalisme du christianisme. Tandis que ce texte de Paul aux Corinthiens nous interpelle avec ses accents contre les incrédules, ceux qui se perdent ou encore ceux dont l’intelligence est aveuglé. Il serait facile de se compter parmi les bons, ceux qui sont capables de comprendre ou parmi les élus, ceux que Dieu a choisi pour révéler son message. Ceux à qui une grâce particulière a été faite, celle d’avoir reçu l’esprit éclairant l’évangile et nous permettant de le comprendre.Il s’agit là en réalité, il faut bien s’y résoudre, d’une pente naturelle de l’homme que de toujours s’approprier les bienfaits en laissant les déchets aux autres. Nous qui sommes croyants pourrions sans doute à bon droit nous sentir confortés par cette description de la présence du Christ en nous.
Mais à bien y regarder on se rend compte que la réalité est un peu différente. Paul commence effectivement à défendre sa parole, qui est droite par opposition aux faux apôtres qu’il cherche à démasquer. Pourtant il continue en décrivant sa situation d’homme plus faible que ses auditeurs. Eux croient avoir tout compris. Lui avoue sa misère. Il n’est jamais qu’un vase d’argile avec tous les défauts et les imperfections inhérents à ce type de récipient. Mal fagoté, mal habile dans ses discours, nous sommes loin de l’image d’Épinal de l’apôtre sûr de lui à laquelle nous sommes habitués.
Sans doute cherche-t-il à éviter une autre facilité humaine qui est de regarder plutôt le messager que le message. De s’intéresser plus à la forme qu’au fond des choses. L’être humain est ainsi fait qu’il aime être séduit, choyé, dorloté. On attend d’un prédicateur qu’il soit brillant, qu’il soit efficace et convaincant. Et il peut arriver qu’on soit déçu par le messager. Parce qu’on le connaît bien, qu’on connaît ses défauts, ses contradictions, ses erreurs. Alors on ferme les oreilles en se disant « cause toujours… ». C’est exactement ce qui est arrivé à Paul à Corinthe. On l’a écouté, mais ses prêches ne devaient sans doute pas être assez enflammés par rapport à ceux des autres prédicateurs de l’Évangile qui se succédaient dans la ville.
On regarde toujours l’herbe du voisin qui est forcément meilleure que la sienne. Et les Corinthiens ne font pas exception à cette règle. Ils préféraient les prêcheurs qui à force de virtuosité oratoire leur promettaient monts et merveilles. Ils savaient mieux communiquer, dirions nous aujourd’hui. Mais pour Paul, ce n’est jamais là que de la poudre aux yeux. Ce n’est pas au messager qu’il faut s’arrêter mais à sa sincérité, à la profondeur de ce qu’il vit plus qu’à l’éclat de ses tournures de phrases. Le centre de notre passage n’est autre que Jésus Christ « celui qui a brillé dans nos cœurs».
Dès le début Paul rappelle qu’il n’a pas choisi d’être apôtres mais que c’est une décision de Dieu qui lui a imposé, à son corps défendant, d’être porteur de l’Évangile. À partir de cette vocation et par respect pour le commanditaire, pour Dieu lui-même, il y a un certain nombre de choses qui lui sont interdites, à lui le messager qui se veut sincère.
Aucun « procédé secret ou honteux » ne peut être utilisé pour l’annonce de l’Évangile. La fin ne justifie en aucun les moyens. On ne peut prétendre prêcher la vérité en utilisant le mensonge, la manipulation ou toute autre forme de séduction facile. On ne peut escamoter aucune partie du message, même celles qui nous dérangent dans notre bonne conscience. Mêmes, et surtout d’ailleurs, celles qui nous secouent et finalement nous ramènent à ce que nous sommes tous. À ce qui devrait être la base même de notre vie chrétienne : l’humilité. La conscience que nous ne sommes jamais rien de mieux que des êtres humains avides de reconnaissance, de succès et de réussite.
Si nous pouvions avoir un regard humble sur nous mêmes, nous ne serions sans doute pas aussi inquiet de l’avenir. En se rendant compte que l’essentiel ne dépend pas de nous mais bien plus de celui qui nous a envoyé. Nous pourrions alors reprendre à notre compte la suite de la description de Paul. Ne sommes nous pas sans cesse « pressés de toutes part et pourtant sans être écrasés » ? « Dans des impasses que nous parvenons pourtant à dépasser » ? Il faut en arriver à dépasser ce que j’appellerais « l’Évangile grâce à nous » pour plutôt le comprendre comme « malgré nous ».
J’entends par là que ce n’est jamais par nos capacités, par nos personnalités ni même par l’intensité de notre expérience spirituelle ni même par la profondeur de l’amour fraternel que l’Évangile progresse. Ce n’est pas parce que nous aurions tout compris que les choses évoluent mais c’est bien plutôt malgré nos incompréhensions. Malgré les zones d’ombres dans nos vies, malgré nos silences quand il fallait parler, malgré nos paroles jetées en l’air quand il aurait fallu se taire, malgré tout, malgré nous.
Mais nous avons jusque ici parlé de nous-mêmes, de nous qui sommes ici et qui croyons avoir compris quelque chose de l’Évangile. Nous n’avons encore rien dit de ceux dont il est question au début du chapitre, ceux dont Paul nous dit qu’ils nous rien compris. À qui la faute ? Il est certes facile de dire que c’est la notre. Ou en tout cas celle de l’Église dont le témoignage est bien timide ou dont la prédication est bien assourdie par tous les problèmes d’intendance qu’elle connaît.
C’est d’ailleurs sans doute ce qui devait être reproché à Paul par les Corinthiens. Ils devaient sans doute penser qu’avec sa manière abrupte et sans concession de présenter l’Évangile il ne pouvait réunir que peu d’adeptes. Sans doute lui ont-il suggéré de mettre un peu d’eau dans son vin. D’emballer son discours avec de bons sentiments. Que voulez-vous ? Lui qui prêche partout la culpabilité, la misère de l’homme ne peut pas séduire les incroyants de cette ville grecque où les gens attendaient plutôt un exposé sur la nature divine de leur condition humaine. Comme nombre de nos contemporains, les Corinthiens non chrétiens, et d’ailleurs aussi les chrétiens, devaient penser qu’ils avaient en eux une parcelle de la divinité. Qu’ils y participaient d’une certaine manière, Dieu leur ayant donné la vie, un principe de bonté. Que l’homme soit naturellement bon, capable de faire le bien, d’atteindre au bonheur est une des plus grandes complaisances qui soit.
Il s’agit là de séduire, d’aller dans le sens du vent ou du poil. De dire ce que les gens ont envie, ou pensent avoir besoin, d’entendre. L’idée de l’immortalité de l’âme par exemple. Cette idée qui voudrait que de toute façon, une parcelle de notre personne ne disparaît pas en même temps que notre chair. Qu’elle continue, quitte même à migrer vers un autre corps. À moins qu’elle n’aille séjourner dans un endroit spécial du ciel auprès de Dieu. Toutes ces spéculations, ces tentatives d’explication, d’adoucissement de la vie, sont dénoncées par Paul.
Jamais dans toutes ses épîtres, il ne se laisse aller à ce genre de propos. Car si l’âme devait de toute façon être éternelle, la résurrection qu’il prêche et qui pour lui constitue le cœur de l’Évangile serait complètement inutile. Ce ne serait plus nécessaire que Christ lui-même soit mort et ensuite ait ressuscité. L’Évangile ne serait alors plus qu’une philosophie, d’une idéologie, qu’une lettre morte, sans aucun intérêt. Bien sûr qu’il aurait alors plus drainé les foules. Que les Églises auraient été plus grandes, plus nombreuses, plus dans l’air du temps.
Mais c’est justement ce qu’il a voulu à tout prix éviter. Que l’Évangile ne soit jamais qu’une morale de convenance permettant de naviguer à bon compte et sans souci sur l’océan de la vie. Il ne servirait à rien, ce serait un mauvais calcul à long terme que de falsifier l’Évangile pour le rendre agréable, intéressant. On y aurait gagné du chiffre d’affaire, des collectes plus importantes, des solennités plus somptueuses mais on y aurait aussi perdu ce qui en fait le sens, le sel.
Et si finalement ceux du dehors, ceux qui refusent d’adhérer à l’Évangile, restent sourds, ce n’est pas « à cause de nous » mais de leur responsabilité. De même que l’Évangile ne progresse pas « grâce à nous » mais « malgré nous », de même, c’est malgré nos efforts qu’ils restent aveugles. Et notre humilité n’en est pas l’excuse. Au contraire elle est le garant de la vérité de notre message.
Paul en homme de son temps, accuse les « prince de ce monde ». Il ne faut pas y voir là une quelconque domination satanique qui maintiendrait les hommes en son pouvoir. Mais il faut, à mon sens, plutôt y voir l’esprit du monde qui veut que ne peut se faire entendre que ce qui a déjà les clairons de la renommée. Dans le brouhaha du monde aujourd’hui comme hier, la petite voix de l’Évangile a de la peine à se faire sa place, c’est vrai. Et pourtant il importe qu’elle reste ce qu’elle est. Qu’elle ne cherche jamais la séduction facile. Qu’elle n’utilise jamais des manœuvres éhontées de manipulation publicitaire pour atteindre à une plus grande audience.
Là où l’Évangile à sa place, aujourd’hui à Mulhouse comme hier à Corinthe, c’est dans la sincérité de sa parole, dans la vérité et l’humilité de sa prédication. Je ne fais jamais que me répéter, les hommes d’aujourd’hui attendent de l’Église, de chaque croyant, de chaque prédicateur, autre chose que ce qu’ils ont l’habitude d’entendre. Il ne servirait à rien par exemple de se complaire dans l’analyse de l’actualité, dans l’écume des jours, pour essayer d’adapter l’Évangile à l’homme moderne. Au contraire il faut recherche partout à dire ce qui concerne chaque homme. Il faut partout et en toute choses rechercher l’universel de l’homme.
C’est ainsi que nous garderons aujourd’hui et demain comme hier la pertinence de notre message, ce qui en fait tout l’intérêt pour l’homme. Ce n’est qu’ainsi que nous parviendrons à révéler la « lumière qui a brillé » et qui continue de briller dans nos cœurs.