Ésaïe 58, 1-9a
Comment se sortir de la peine ?
 
 
 
 
Saint-Marc
10/2/02
 

Roland Kauffmann


1 Crie à plein gosier, ne te retiens pas, Élève ta voix comme une trompette, Et annonce à mon peuple ses iniquités, A la maison de Jacob ses péchés!
2 Tous les jours ils me cherchent, Ils veulent connaître mes voies; Comme une nation qui aurait pratiqué la justice Et n'aurait pas abandonné la loi de son Dieu, Ils me demandent des arrêts de justice, Ils désirent l'approche de Dieu. -
3 Que nous sert de jeûner, si tu ne le vois pas? De mortifier notre âme, si tu n'y as point égard? -Voici, le jour de votre jeûne, vous vous livrez à vos penchants, Et vous traitez durement tous vos mercenaires.
4 Voici, vous jeûnez pour disputer et vous quereller, Pour frapper méchamment du poing; Vous ne jeûnez pas comme le veut ce jour, Pour que votre voix soit entendue en haut.
5 Est-ce là le jeûne auquel je prends plaisir, Un jour où l'homme humilie son âme? Courber la tête comme un jonc, Et se coucher sur le sac et la cendre, Est-ce là ce que tu appelleras un jeûne, Un jour agréable à l'Éternel?
6 Voici le jeûne auquel je prends plaisir: Détache les chaînes de la méchanceté, Dénoue les liens de la servitude, Renvoie libres les opprimés, Et que l'on rompe toute espèce de joug;
7 Partage ton pain avec celui qui a faim, Et fais entrer dans ta maison les malheureux sans asile; Si tu vois un homme nu, couvre-le, Et ne te détourne pas de ton semblable.
8 Alors ta lumière poindra comme l'aurore, Et ta guérison germera promptement; Ta justice marchera devant toi, Et la gloire de l'Éternel t'accompagnera.
9 Alors tu appelleras, et l'Éternel répondra; Tu crieras, et il dira: Me voici!
 
 

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Après le temps de Noël et de l’Épiphanie nos Églises entrent cette semaine dans celui du Carême. Période de quarante jours qui commence ce mercredi dit « des Cendres ». Souvenir de l’époque où pour marquer sa repentance on marquait le front des fidèles de cendre. Manière de montrer qu’on prenait d’une certaine façon le deuil. Deuil de ses péchés mais aussi deuil du Christ, car le carême est une sorte d’itinéraire spirituel qui nous conduit jusqu’à Pâques. Période de silence où les festivités sont interdites. Dans les pays protestants, il était de tradition qu’il n’y ait plus de musique ni de bals. Après le carnaval et sa débauche culminant au « Mardi Gras », vient le temps du jeûne et de l’abstinence.

C’est une démarche profondément religieuse que de se donner ainsi une période de réflexion sur sa vie, son comportement, ses habitudes. On compare souvent le Carême au Ramadan, c’est exact mais il ne faudrait pas oublier que dans toutes les traditions religieuses, bouddhistes, hindous, juives ou autres, il y a de la même façon des périodes plus ou moins longues de deuil, de contrition ou de repentance. Des moments où on met son corps à l’épreuve mais aussi son âme. Il s’agit de tester d’une certaine façon ses propres motivations, de prendre de la distance par rapport aux choses matérielles ou spirituelles qui gouvernent notre existence.

Prendre du temps pour soi, sortir de la routine, de l’habitude, du lent courant de la vie pour regarder passer le fleuve du monde, de la société, des gens est en réalité une forme d’hygiène physique et morale. Comme nous prenons le temps de nous laver, il nous faut prendre le temps d’évaluer honnêtement et sincèrement notre mode de vie. Il ne faudrait pas résumer cette réflexion uniquement à des aspects matériel. Il est certes bon de se détacher du matérialisme ambiant, de la course effrénée au bonheur par le biais de l’accumulation de choses diverses. Mais il faut aussi prendre de la distance par rapport à l’esprit dominant de notre monde. Critiquer la morosité actuelle, réagir contre la désespérance, ne pas céder aux pressions de toutes sortes qui voudraient nous faire croire que l’avenir sera sombre.

Le carême est d’abord une démarche spirituelle et aujourd’hui elle doit prendre la forme, non pas de se couvrir de cendres pour se lamenter avec tous les autres sur la dérive violente de nos sociétés ou sur la corruption qui les minent, mais au contraire regarder toutes les bonnes choses qui font que la vie vaut largement la peine d’être vécue. Bien sûr qu’il est difficile de voir le bien dans notre monde quand on est aveuglé par les jeux olympiques, par les violences urbaines, par la guerre, la faim, la maladie ou les catastrophes naturelles qui menacent. Bien sûr que la lucidité oblige à regarder le monde d’aujourd’hui en face. Avec tout ce qu’il comporte de haine, de destruction et de vies gâchées ici ou ailleurs.

Le carême aujourd’hui c’est refuser la facilité de ne voir autour de soi que ce qui est négatif, qui nous fait peur, nous inquiète ou nous dérange. Le carême aujourd’hui, c’est refuser l’égoïsme qui ne nous fait voir que nos problèmes et nos angoisses personnelles. C’est sortir du pessimisme pour adopter une attitude plus positive envers soi-même, envers nos proches et la société en général. C’est là que les chrétiens peuvent être des témoins de l’espérance qui les anime.

Car aux problèmes du monde, nous prétendons, peut-être de manière un peu présomptueuse, avoir la solution. Et je regrette souvent qu’en Église nous ignorions ou faisions mine de l’oublier. Préoccupés par l’avenir, obnubilés par le fonctionnement de nos institutions, nous vivons comme si nous n’avions rien à dire sur la marche du monde ou comme si nous ne pouvions rien faire pour donner à notre propre vie la direction que nous choisissons. Nous faisons trop souvent comme si nous subissions des contraintes, comme si on ne pouvait pas faire autrement, comme si un autre monde et une autre vie étaient impossibles.

Sans doute êtes-vous en train de vous demander si je vais bien ou si je caresse le rêve un peu fou de participer à la prochaine élection pour la présidence. En effet qui suis-je pour prétendre détenir la solution aux problèmes du monde ? Où plutôt qui sommes-nous pour prétendre, nous croyants, la détenir. Il y a sans aucun doute un peu de folie dans une telle affirmation. Mais il ne faut pas s’y tromper, nombreux sont ceux qui ne se gênent pour proposer leurs solutions. Qu’elles soient politiques, économiques ou tout bonnement démagogiques. Partout des groupes de pression font leur travail de sape pour emporter la décision auprès des assemblées parlementaires. J’ai reçu récemment des information provenant de la Scientologie qui prétend elle aussi détenir la solution à tous les problèmes du monde. Dans la campagne législative qui s’ouvrira dans quelques mois, il y aura sans doute des candidats issus de la Méditation Transcendantale. Toutes les sectes religieuses ont parfaitement compris qu’elles ne pourraient exister sans proposer un modèle alternatif. Qu’il s’agisse de Moon ou des Témoins de Jéhovah, tous prétendent être capables de gérer le monde et la vie de leurs adeptes en particulier.

Il n’y a plus que l’Église qui oublie qu’elle aussi a un programme à proposer. Des solutions valables aussi bien pour la vie dans nos collectivités que pour chacun d’entre nous. Et elles sont là devant nos yeux, nous les entendons chaque dimanche et aujourd’hui en particulier. Car je n’invente rien, je ne sort pas des solutions du chapeau que je ne porte pas…

Vous avez tous entendu Ésaïe ! Dans quelle circonstance croyez vous qu’il a prononcé ces paroles ? Alors que tout allait bien dans le meilleur des mondes ? Bien sûr que non mais au contraire au moment où l’espoir d’une délivrance de Jérusalem était complètement perdu. Dans une époque où au bruit des bottes des soldats ennemis ne répondait plus que le silence de Dieu. Ce Dieu que pourtant le peuple invoquait à grand bruit, multipliant les sacrifices, multipliant les offrandes, versant des torrents de sang frais sur les autels. Le peuple criait à Dieu jour et nuit, il n’arrête pas de chercher la voie, de tendre l’oreille pour entendre la volonté de Dieu. Bien sûr que tous se couvrent de sacs et de cendre. Bien sûr qu’ils se frappent la poitrine en confessant leurs péchés. Évidemment qu’ils renoncent à Satan et à ses œuvres. Naturellement, ils promettent de mener dorénavant une vie droite, saine et pure.

Ils font leur carême !

Période transitoire où on se rachète une conduite avant de retourner à ses affaires, les seules sérieuses et de faire comme si de rien n’était. En continuant cependant de se lamenter sur la lente dégradations des conditions de vie : tout fout le camp, ce n’est plus comme avant, Dieu nous a oublié.

Ce qu’ils oublient cependant, ce que nous oublions aussi trop souvent, c’est que le Dieu de la bible n’a que faire des sacrifices, des repentances, des privations que nous imposons à notre orgueil. Tout cela n’est rien aussi longtemps qu’on opprime, qu’on écrase, qu’on méprise, qu’on se détourne des hommes dans la peine. Aussi longtemps qu’on se résigne à l’injustice des hommes. Aussi longtemps qu’on se contente de demander pardon pour ses propres fautes mais qu’on se refuse à pardonner les fautes des autres. Inutile aujourd’hui de se couvrir de cendre pour s’attacher les faveurs du Bon Dieu. Le Dieu d’Israël n’a d’yeux que pour ceux qui recherchent, partout et toujours, la justice et la liberté.

Voilà la solution que je vous annonçais un peu crânement sans doute mais sincèrement. Car Ésaïe ne fait rien d’autre que le diagnostic de notre monde. Nous nous étonnons de l’inaction de Dieu sans nous rendre compte que nous négligeons de faire ce qui est vraiment important à ses yeux. Que la seule manière de changer le monde, de le rendre meilleur, consiste à renvoyer libres ceux qui ne le sont pas, à partager son pain.

C’est évidemment ce que nous faisons déjà, bien sûr. Sans pour autant voir d’améliorations notables autour de nous. On en vient alors à douter : ce que nous faisons, est ce que cela sert vraiment à quelque chose ? Dans ces phases de découragement, c’est encore Ésaïe qui nous rassure car au jeûne qu’il préconise, au vrai jeûne fait de solidarité, de compassion et d’engagement au profit de l’autre, il associe une promesse. On passe dans cette parole du prophète du silence de Dieu à sa réponse. Lorsque nous le cherchons sans le voir ni le trouver, lorsque même nous en venons à oublier l’objet de notre quête, il reste silencieux. Comme attendant que nous cessions de le chercher dans les sacrifices religieux, dans les manières pieuses. C’est alors que nous nous mettons à l’écoute de nos frères, lorsque nous nous rendons disponibles à leurs besoins, leurs souffrances sans plus juger, critiquer ou condamner, c’est à ce moment là précis que Dieu répond : « me voici ».

Ce qui est extraordinaire dans cette parole d’Ésaïe, c’est la leçon qu’il nous donne : au plus profond de la misère et de l’humiliation, lorsque le dégoût de soi-même peut être trop fort, lorsqu’on se trouve dans une situation comparable à celle de ce peuple confronté au silence de Dieu et à la violence du monde, on ne sort de l’humiliation que par le haut. C’est par un surcroît de générosité, un supplément d’attention, une dose supplémentaire de compassion, en bref un supplément d’âme que notre société retrouvera son équilibre. Et cela est vrai pour chacun d’entre. Lorsque les soucis et les questions sans réponse s’accumulent jusqu’à obscurcir l’avenir, jusqu’à énerver le présent, ce n’est jamais en se complaisant au désespoir qu’on s’en sort mais bien au contraire en se détournant de soi-même et en se jetant à corps perdu au service de l’autre, du plus faible, du plus anxieux.

Carême protestant que ce jeûne qui s’ouvre. Puisse-t-il être pour chacun un moyen de se grandir.

Roland Kauffmann

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