1 Rois 19, 1-8
Élie sous le genêt isolé ou…
les héros sont fatigués… !
Saint-Marc
3/2/02
Roland Kauffmann
1 Achab rapporta à Jézabel tout ce qu'avait fait Élie, et comment il avait tué par l'épée tous les prophètes.
2 Jézabel envoya un messager à Élie, pour lui dire: Que les dieux me traitent dans toute leur rigueur, si demain, à cette heure, je ne fais de ta vie ce que tu as fait de la vie de chacun d'eux!
3 Élie, voyant cela, se leva et s'en alla, pour sauver sa vie. Il arriva à Beer Schéba, qui appartient à Juda, et il y laissa son serviteur.
4 Pour lui, il alla dans le désert où, après une journée de marche, il s'assit sous un genêt, et demanda la mort, en disant: C'est assez! Maintenant, Éternel, prends mon âme, car je ne suis pas meilleur que mes pères.
5 Il se coucha et s'endormit sous un genêt. Et voici, un ange le toucha, et lui dit: Lève-toi, mange.
6 Il regarda, et il y avait à son chevet un gâteau cuit sur des pierres chauffées et une cruche d'eau. Il mangea et but, puis se recoucha.
7 L'ange de l'Éternel vint une seconde fois, le toucha, et dit: Lève-toi, mange, car le chemin est trop long pour toi.
8 Il se leva, mangea et but; et avec la force que lui donna cette nourriture, il marcha quarante jours et quarante nuits jusqu'à la montagne de Dieu, à Horeb.
Nous voilà replongé dans une époque dont nous avons oublié jusqu’au moindre souvenir, celui des rois d’Israël dont un des plus fameux a été le roi Achab. Ce roi qui est le premier personnage de notre verset est resté dans les annales d’Israël comme un modèle de corruption, d’impiété et de lâcheté. Non pas à cause de ses actes plus ou moins répréhensible mais à cause de sa femme qui, comme il arrive souvent l’a supplanté dans l’histoire. C’est la trop fameuse Jézabel !Jézabel ! Elle est resté dans l’histoire comme le symbole même de la prostitution. On l’imagine comme une épouvantable mégère qui mène son monde et son roi de mari à la baguette mais il faudrait au contraire voir en elle une femme d’une incomparable beauté, et d’une très grande intelligence. Reine d’Israël qui dirige la politique dans les grandes et les petites affaires, à la fois pour les questions diplomatiques et religieuses. Jézabel n’est pas juive, elle est phénicienne, descendante des rois de Sidon, ville côtière et son accession au trône rappelle au peuple l’époque désolante où Salomon lui-même sur la fin de sa vie s’était détourné de l’Éternel pour bâtir des temples aux divinités phéniciennes, Astarté, Baal et le terrible Molok, avide de sacrifices d’enfants. Salomon, lui le sage, s’était laissé séduire par des femmes étrangères. Pour s’en faire aimer, lui, le grand roi, avait abandonné la foi. De cette trahison était venue la chute du royaume uni de Jérusalem et la séparation en deux royaumes que tout oppose. Comme quoi, cherchez la femme, c’est toujours elle le point faible des grands hommes…
Achab en épousant Jézabel ne fait que suivre Salomon et le peuple d’ailleurs ne lui en tient pas rigueur. Les plus fidèles des israélites vont se presser dans les temples aux divinités que va construire le roi. Ils oublient vite tous leurs serments de fidélité à l’Éternel libérateur pour se soumettre à l’idolâtrie sanguinaire et oppressante de Baal. Et les voilà qui lui font des sacrifices et des offrandes. Il faut dire à leur décharge que tous les rois d’Israël avaient montré le mauvais exemple depuis maintenant six générations. Achab est le septième roi, fils d’Omri, celui qui a construit la capitale : Samarie ! L’histoire de Samarie et du royaume d’Israël n’est qu’une longue suite de crimes et de châtiments. Défaites militaires, maladies, sécheresses se succèderont jusqu’au désastre final de la prise de Samarie et la déportation définitive par les Assyriens. Les 10 tribus du royaume du nord disparaîtront à jamais.
Un peuple bien versatile d’ailleurs que ce peuple d’Israël. Un jour, il se rend au temple de l’Éternel, le lendemain il va voir tel ou tel dieu, à chaque jour son dieu, à chaque besoin particulier sa satisfaction. L’essentiel étant de faire le choix le plus rentable, de servir le dieu le plus fort au bon moment. C’est pourquoi ce peuple est capable d’applaudir quand le feu du ciel est descendu pour brûler le taureau dans la compétition des dieux qui nous est racontée juste avant.
Rappelons nous le défi : pour mettre fin à une sécheresse et savoir quel dieu la provoque par son courroux, les prêtres de Baal et le prophète de l’Éternel font assaut de prières. Un taureau est placé sur un bûcher, et chacun d’invoquer sa divinité en espérant être le premier à déclencher la manifestation de puissance de son champion. Le prophète de l’Éternel s’en tire mieux que les autres, l’Éternel brûle le taureau et malheur aux vaincus, ils sont égorgés sur le champ par le peuple. Le même peuple qui l’instant d’avant les encensait et se moquait de l’Éternel. Ce même peuple qui égorge les prêtres de Baal, applaudit le prophète et s’incline devant le Dieu qui l’a fait sortir d’Égypte va pourtant encore une fois se retourner. Les bravos sont encore chauds dans la ville ; d’autant que l’Éternel a envoyé la pluie, montrant par là que c’était lui qui avait été la cause de la sécheresse, que déjà Jézabel veut saisir le prophète et l’égorger à son tour et le peuple de se soumettre à la loi du plus fort, en l’occurrence celle de la reine !J’ai beaucoup parlé jusqu’ici des mauvais, des méchants : Achab et Jézabel mais nous n’avons encore rien dit du héros : du prophète de l’Éternel, d’Élie. Celui qui s’est moqué des prêtres de Baal, celui qui incarne la conscience morale d’Israël, celui qui parle au nom de Dieu, celui que la foule acclame en héros parce qu’il a ramené la pluie ! Parlons en de ce héros ! Il est bien fatigué… n’a-t-il pas bonne mine, lui qui ne craint pas les dieux, les forces magiques etc… et qui pourtant s’enfuit à la première menace de Jézabel ? Il n’a même pas le temps de savourer son triomphe, qu’il détale comme un lapin, craignant pour sa vie et court se réfugier de l’autre côté de la frontière, au pays de Juda, comme un vulgaire contrebandier.
À bien y regarder, la fuite semble être un procédé couramment utilisé par les héros bibliques. Jacob s’est enfui devant son frère Ésaü, Moïse s’est enfui devant Pharaon, Joseph et Marie fuiront devant Hérode, Pierre fuira devant la servante qui l’accusera d’être disciple de Jésus. On dirait que quand la vie est en jeu, la fuite s’avère une meilleure solution que la prière. Sans doute parce que le Saint répugne à importuner son Dieu pour faire des miracles. Quoi qu’il en soit, voilà notre Élie qui s’enfuit, et marche non pas un seul jour mais quarante jour et il ne va pas n’importe où ni n’importe comment ! Il se dirige vers le mont Horeb, l’endroit où la Loi a été donnée par Dieu à Moïse et il va mettre quarante jours, le même temps que Moïse a passé en présence de Dieu sur la montagne. Autant d’indications symboliques que le chemin parcouru par Élie n’est pas géographique mais spirituel. Il va de l’impureté, de l’idolâtrie, symbolisée par Samarie et sa reine jusqu’à la pureté, jusqu’à la foi, symbolisée par l’Horeb et son Dieu du désert. En fait c’est d’un retour aux sources qu’il s’agit, il remonte aux origines de la foi d’Israël. Il retourne à la source des valeurs qu’il prétend défendre pour ne justement pas les perdre.
Prophète de Dieu, il aurait pu s’arranger avec Jézabel ! Sorti vainqueur du duel des dieux, il aurait pu profiter de son avantage matériel, de son surcroît de puissance pour s’imposer comme conseiller du roi. Il aurait pu faire passer des réformes religieuses, faire abattre toutes les idoles d’Israël, fermer tous les temples pour qu’il n’y ait plus qu’un seul culte, celui de l’Éternel, le dieu ancestral d’Israël, le maître de la terre et des éléments. Pourquoi n’a-t-il pas poussé son avantage ?
Sans doute parce que son dieu ne serait plus qu’une simple idole lui aussi. Élie a parfaitement compris que le peuple ne l’acclame qu’en raison de la puissance manifesté par son dieu. Ils ont trouvé un produit plus efficace que les autres et ils se comporteront envers lui comme ils se sont comportés avec les idoles, l’envahiront d’offrandes et de sacrifices pour la réussite de leurs petites affaires, la bonne santé de leurs récoltes, la satisfaction de leurs ambitions ou la solution de leurs ennuis. Mais le Dieu d’Élie n’est pas de cette trempe, ce n’est pas un dieu fonctionnaire au service des mesquineries humaines. C’est le Dieu de la Loi, celui qui hausse l’humain plus haut que lui-même, celui qui fait dépasser toutes choses pour ne plus regarder qu’à la justice, à la paix, à l’amour entre les humains.
Composer avec Jézabel aurait été de fine politique mais aurait corrompu l’idéal. L’Éternel n’aurait plus été le même dieu, il aurait été ravalé au rang de potion magique que l'on boit si besoin est. Voilà ce que signifie cette fuite d’Élie vers l’Horeb ! Ne jamais renoncer à ce qui est beau, grand et fort en l’homme et dans ses convictions, ne jamais se trahir soi-même, ne jamais se détruire soi-même !
Mais comprendre cela n’a pas été facile pour le pauvre Élie. Il est comme nous, son premier réflexe a été la fuite. Il ne savait pas jusqu’où il irait et quand il s’arrête le premier soir sous son genêt, c’est un homme fourbu, décomposé, écrasé par sa propre lâcheté, un homme qui s’est rendu compte qu’il ne valait pas mieux que les autres. Notre héros n’en est pas un ! Comme tous les hommes de la bible, il est vrai, il est réellement humain, au contraire il est faible et désemparé de lui-même. Son pire ennemi se trouve dans son propre cœur. Pour lui ce dernier coup est le pire.
Après avoir triomphé des idoles, il sombre dans le découragement et la résignation. Il est comme nous. Quand on a réussi quelque chose et qu’aussitôt après il faut toujours tout reprendre comme si de rien n’était. Jusqu’à ce qu’on se dise « à quoi bon tout ça ? À quoi bon ses difficultés, à quoi bon ces luttes pour un idéal plus grand que nous même ? Surtout quand à l’instar d’Élie, on est confronté à Jézabel ou à un peuple versatile toujours prêt à égorger celui qu’il adorait ? Ne vaudrait-il pas mieux tout laisser tomber ? À commencer par la foi, par les convictions les plus intimes, les plus profondes, celles qu’on a mis des années à construire, à éprouver. Quand finalement on se rend compte que tout n’a jamais été qu’une illusion et qu’on ne vaut pas mieux que les autres et surtout qu’on ne vaut pas mieux que soi-même, ne vaut-il pas mieux tout arrêter ? Élie ne vaut pas mieux que les autres, pour lui aussi l’Éternel reste un dieu dont on peut se servir. La mort ne serait-elle pas la solution finale à tout nos soucis ?
C’est en tout cas ce qu’il pense sous son genêt. Élie ne veut plus être prophète, il n’aspire plus qu’à une chose : redevenir un homme comme les autres, un simple habitant de son village, ne plus avoir à se battre contre les plus fort que lui, contre les évidences de la réalité. Il voudrait garder sa foi pour lui dans le secret de sa vie mais sa vie c’est d’être prophète, voilà pourquoi le seul salut, c’est la mort qu’il implore comme une délivrance. Et il s’endort pour un repos tourmenté de rêves.
C’est là qu’il va comprendre que son chemin n’est pas fini ! ce qui n’était qu’une fuite vers le désert du désespoir va devenir un itinéraire spirituel qui lui permettre de découvrir une autre réalité qu’il ne pouvait même pas encore soupçonner. Élie sous son genêt, fatigué, déboussolé, détruit, est en fait entre deux expériences extraordinaires : celle de la puissance de Dieu qui s’est manifesté contre les prêtres et celle de la présence de Dieu qui va se manifester sur la montagne. Il n’a encore rien vu ni rien compris de ce qu’est Dieu. Le plus extraordinaire est encore à venir : voilà que Dieu va s’adresser directement à lui. Sur la montagne, il comprendra que l’Éternel n’est pas le dieu des colères, des tempêtes, des tremblements de terre, du feu. Qu’il n’est pas un vulgaire dieu de convenance, une idole satisfaisante. Que l’Éternel n’est pas dans le tonnerre extravagant mais dans « le son subtil d’un silence » (19, 12).
C’est là qu’il nous faut à notre tour le chercher ! Rester fidèles à nos convictions, à ce qui nous anime, à l’idée que nous nous faisons de l’homme et surtout à l’idée que Dieu se fait de l’homme. Loin des arrangements et des découragements, il nous faut trouver notre genêt pour redonner une nouvelle orientation à notre vie, qu’elle ne soit plus une fuite mais un chemin de foi !