2 Corinthiens 5, 14-21
Le plus difficile à faire…
Saint-Marc
28/3/02
vendredi saint
Roland Kauffmann
14 Car l'amour de Christ nous presse, parce que nous estimons que, si un seul est mort pour tous, tous donc sont morts;
15 et qu'il est mort pour tous, afin que ceux qui vivent ne vivent plus pour eux-mêmes, mais pour celui qui est mort et ressuscité pour eux.
16 Ainsi, dès maintenant, nous ne connaissons personne selon la chair; et si nous avons connu Christ selon la chair, maintenant nous ne le connaissons plus de cette manière.
17 Si quelqu'un est en Christ, il est une nouvelle créature. Les choses anciennes sont passées; voici, toutes choses sont devenues nouvelles.
18 Et tout cela vient de Dieu, qui nous a réconciliés avec lui par Christ, et qui nous a donné le ministère de la réconciliation.
19 Car Dieu était en Christ, réconciliant le monde avec lui-même, en tenir compte aux hommes de leurs fautes, et il a mis en nous la parole de la réconciliation.
20 Nous sommes donc ambassadeurs pour Christ, comme si Dieu exhortait par nous; nous vous en supplions au nom de Christ: Soyez réconciliés avec Dieu!
21 Celui qui n'a pas connu le péché, il l'a fait devenir péché pour nous, afin que nous devenions en lui justice de Dieu.
Quel serait notre rêve si nous étions tout-puissant ? Que ferions nous si nous avions le pouvoir ? Que ferions nous si nous avions la richesse, la force, la beauté ? Toutes ces choses qui permettent de réussir sa vie, d’être heureux, de vivre bien. Que ferions nous de notre vie si nous étions absolument maîtres ? Je suis persuadé que beaucoup d’entre nous, comme moi d’ailleurs, partiraient dans les pays chauds, vers les îles du soleil, histoire de profiter de tous les plaisirs de l’existence. Nous penserions tous d’abord à nous-mêmes, à nous faire plaisir. Au bout d’un certain temps pourtant viendrait l’ennui et nous nous chercherions à nous amuser, à tromper l’ennui. Viendrait finalement la lassitude et nous voilà blasés de tout. Triste fin que celle d’une vie facile et sans histoire. Triste destinée que celle de ceux qui ne cherchent que leur bonheur. Triste existence que celle qui se suffit à elle-même.Si je parle de tristesse, c’est bien parce qu’il s’agit du sentiment qui domine ce jour de vendredi saint. Nous sommes tristes du sort qui a été fait à cet homme Jésus, crucifié injustement. Il n’est que d’entendre les plaintes du prophète Ésaïe qui sonnent comme une repentance : « nous l’avons méprisé, rejeté ». Lui cet homme que les anges du ciel avaient accueilli en fanfare lors de sa naissance, lui qui a guéri des milliers d’hommes, lui qui avait fait lever la semence de l’espérance, le voilà mort et enterré. Triste fin, sans aucun doute, que celle de ce rêveur qui croyait que les hommes pouvaient vivre autrement. Triste sort pour celui qui n’avait que le royaume de Dieu à la bouche. Triste existence finalement que celle qui s’achève par un si grand fiasco.
Les anges l’avaient accueilli, les hommes l’ont crucifié… et sur la terre ce ne sont pas les anges qui commandent mais bien les hommes !
Évidemment qu’aujourd’hui nous sommes sous le coup de la tristesse. À cause des occasions ratées, on pourrait se dire « si seulement on l’avait écouté ! » « si seulement on ne l’avait pas crucifié, le monde aurait pris une autre voie ! ». Sans doute et pourtant ne sommes nous pas une fois de plus en train de nous apitoyer sur nous-mêmes plutôt que sur lui ? Parce que finalement qui est le plus à plaindre ce matin fatal où Jésus monte sur la croix ? Est-ce lui, qui est allé jusqu’au bout de son rêve ? Où n’est ce pas plutôt ses bourreaux dont la foi est morte ?
Voilà un homme qui se trouvait dans la situation dont je parlais au début. Un homme qui avait tous les pouvoirs que son père lui avait donné. Un homme qui pouvait faire des miracles, contrôler les éléments du ciel et de la terre. Mais un homme qui n’était pas parti se faire bronzer au soleil des Bahamas… Il est vrai que les vacances n’étaient pas encore à la mode. Petite boutade qui souligne l’essentiel, lui qui aurait pu se tailler un royaume à sa mesure, lui qui est le fils de Dieu, lui qui aurait pu sans problème réunir ses fidèles et sans aller au plus profond du désert pour disserter ensemble sur la métaphysique, sur les caractéristiques de Dieu, cet homme là ne s’est défilé. Il n’a pas déserté le monde, il n’a pas quitté ceux qui avaient vraiment besoin de lui.
Si il avait été comme nous, nul doute qu’avec sa supériorité morale, il se serait plu à fonder un monastère dans la montagne où des milliers de pèlerins seraient venus entendre sa parole. Il aurait enseigné de belles idées, de belles phrases. Qui d’ailleurs lui auraient certainement survécu, pieusement recueillies par les adeptes. L’histoire des religions est pleine de ces maîtres de sagesse dont aujourd’hui encore on écoute les dires.
Mais Jésus n’est pas de cette trempe là. Malgré sa force, malgré sa sagesse, malgré sa dignité, il va au cœur du monde. Là où il sait que l’issue lui sera fatale. Car il ne peut en être autrement. L’homme et la parole de Dieu sont incompatibles. L’homme ne peut entendre Dieu et vivre. L’homme ne peut supporter la présence même de Dieu. Entre Dieu et l’homme, c’est la guerre, l’un des deux doit mourir et le plus souvent c’est l’homme, normal !
Et pourtant Israël est de ce point de vue là dans une situation particulière. Un peu comme une trêve qui a été conclue il y a bien longtemps : une alliance entre Dieu et le peuple d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. Une sorte d’équilibre entre les forces, d’armistice, signée par un certain Moïse. Cette trêve délimitait précisément les territoires de l’un et de l’autre. Ce qui est à Dieu et ce qui est à l’homme. Elle définissait également les devoirs de l’homme pour ne pas craindre le courroux de Dieu car l’alliance comportait un grand nombre de sanction. Elle était certes « éternelle » mais en même temps « conditionnelle ».
Or Jésus rompt cet équilibre. Il vient mettre le royaume de Dieu au cœur de chaque homme, il transgresse la frontière qui sépare l’humain du divin. Il dépasse toutes les idées que l’homme se fait de Dieu. Il donne un autre sens à ce que l’homme veut dire. Pour Jésus, il ne peut y avoir d’homme sans Dieu, pas plus que de Dieu sans l’homme. Il est venu annoncer la reddition sans condition de Dieu qui ne garde plus rigueur à l’homme de ses torts mais au contraire lui tend la main pour une réunion de leurs royaumes respectifs. Le plus fort des deux adversaires prend de lui-même l’initiative de la paix, renonce à toutes ses prétentions et veut faire de son ennemi son propre frère.
Et on s’étonne que les hommes n’aient rien compris à l’intention de Jésus, à celle même de Dieu. Les hommes qui ont jugé, condamné et crucifié Jésus n’étaient pas plus mauvais que nous. Ils n’étaient pas moins croyants que nous, au contraire sans doute. Ne les jugeons pas car aucun d’entre nous ne pourrait se comparer à leur fidélité à la Loi de Moïse. Ne les condamnons pas non plus. Car il y a fort à parier qu’à leur place nous aurions fait exactement la même chose. Habitués que nous sommes, comme eux, à comprendre Dieu et l’homme comme deux réalités antagonistes, opposées l’une à l’autre. Confortés que nous sommes par l’idée d’une soumission totale et radicale de l’homme à Dieu. Tranquillisés que nous sommes par l’idée d’une séparation absolue entre ce qui est de Dieu et ce qui est de l’homme. À chacun ses affaires : « faisons ce que Dieu nous commande dans la mesure du possible ! mais pour le reste soyons lucides, réalistes et pragmatiques ! ». Le royaume de Dieu est pour demain, un autre jour, ailleurs. Ici, c’est encore notre règne, celui de la force, de la haine, de la bétise.
Regardons autour de nous et nous pourrons constater que partout dans le monde mais aussi dans notre société et sans doute aussi dans notre Église, nous vivons comme séparés de Dieu. Comme si pour être croyant, il nous fallait absolument mourir à l’humanité, à tout ce qui fait la vie. Et comme nous ne voulons pas y renoncer complètement, nous nous contentons d’être de demi-croyants, de petits croyants. C’est la pente naturelle de l’humanité que d’opérer cette distinction entre Dieu et l’homme. Et c’est à cause de cette pente que nous avons compris les paroles de Paul d’une manière sans doute erronée.
Lorsqu’il nous parle de mourir à soi-même. Lorsqu’il nous dit que « puisqu’un seul est mort pour tous, tous sont morts », nous avons tendance à comprendre que ce qui humain en nous, ce qui est de la chair, doit disparaître sans discussion. Lorsqu’il nous dit que nous sommes « de nouvelles créatures », nous comprenons qu’il faut accepter d’être amputés de l’humanité. Car celle-ci ne peut jamais être que mauvaise. Il nous faut renoncer à ce que nous sommes pour enfin plaire à Dieu. Et c’est ainsi que l’Église s’est engagée au cours des siècles dans des mouvements d’ascèse, de jeûnes et de privations, de mortification et de reniement de soi.
Sans comprendre la suite des idées de Paul. Celui-ci a sans doute mieux que quiconque, compris quelle était l’intention de Jésus. D’où venait sa résolution et son courage. Et pourquoi il était impossible qu’il survive à son message. Paul, homme de la Loi, parfaitement rompu au partage entre les questions humaines et les questions divines, a compris que Jésus a fait voler en éclat la séparation radicale de l’homme et de Dieu. En Jésus, l’homme et Dieu sont réunis. Ce n’est plus l’homme qui subit la mort mais c’est Dieu qui accepte de mourir pour que l’homme vive. Voilà la nouveauté de l’Évangile. Il ne faudrait pas le réduire à un beau message moral, à une éthique certes flamboyante. La valeur morale de l’Évangile n’est une coquille de noix si on oublie le fondement même de cet Évangile : la réconciliation opérée par Jésus entre Dieu et l’homme. Réconciliation qui passe par le pardon inconditionnel que Dieu décide d’accorder à l’homme.
À un homme dont la première faute est d’exister puisque rien de ce qu’il fait n’est jamais pur, ni certainement bon, puisqu’il vit dans la relativité. À cet homme là, à nous, Jésus révèle qu’il n’y a plus de d’opposition, plus de conflit entre le divin et l’humain. Que nous pouvons être pleinement des hommes et des femmes, vivre pleinement, intensément, sincèrement la vie qui nous est donnée. La vivre en pleine confiance car nous ne sommes plus morts. Jésus mourant sur la croix, la vie nous devient possible.
Parce qu’il a choisi ce qui était de loin le plus difficile. Parce qu’il n’a pas regardé à son intérêt, à son confort, Jésus nous montre également quelle est la voie droite, la seule qui convienne. C’est encore une fois Paul qui continue de nous l’expliquer : ce à quoi nous sommes morts, la chair qu’il nous faut rejeter, ce n’est pas notre condition humaine mais tout ce qui nous rend précisément inhumain. Tout ce qui nous avilit, nous écrase, nous domine. La chair qu’il faut condamner, c’est l’appétit de pouvoir, le désir de domination, l’envie de possession de l’autre humain. La compulsion à la destruction de tout ce qui est beau, grand et généreux. La foi chrétienne n’est pas une mort à soi-même dans le néant mystique. Mais au contraire une résistance résolue à tout ce qui chercherait à détruire l’homme. Une résistance acharnée parce que fondée sur une mission qui nous est confiée.
Une mission d’importance puisqu’il ne s’agit de rien de moins que d’être tous les ambassadeurs de la réconciliation entre Dieu et les hommes. Et encore si il nous faut l’annoncer aux autres, il nous faut déjà la vivre nous-mêmes. Nous ne sommes pas confondus avec Dieu, nous ne sommes pas Dieu. Mais partout où nous sommes, il est. Partout où nous sommes engagés au nom de l’humanité, partout où nous nous révélons profondément humains, profondément vrai, partout où nous essayons de vivre à la hauteur de notre espérance, il est là. Et cela peut être au plus profond de la colère, au plus profond de la détresse, lorsque nous ne savons plus ce que c’est que de vivre suivant l’esprit. C’est d’ailleurs même à ces moments là, de doute ou de désespoir, que nous pouvons le mieux comprendre que ce qui fait de nous des hommes, c’est de n’être pas oubliés de Dieu.
Un Dieu qui ne nous rejette jamais, qui nous détruit jamais. Pour comprendre cela, rien de plus simple. Imaginez vous avec votre meilleur ami, jusqu’où iriez-vous pour le soutenir, l’aider, le réconforter ? Faites cet examen de conscience, facile et une fois arrivés à la conclusion de vos limites, dites vous que Dieu en ferait encore bien plus pour vous.
Je ne peux que reprendre l’appel de Paul ! Partout, où que vous soyez, quoique vous fassiez dans la nuit de l’existence ou à la lumière de l’Évangile, acceptez la réconciliation que Dieu vous propose. Soyez réconciliés non seulement avec lui mais avec tous les hommes vos frères, et avec vous-mêmes en premier lieu…