Actes 17/16-34
Athènes et Jérusalem, un échec heureux
Saint-Marc
21/04/02
Roland Kauffmann
16 Comme Paul les attendait à Athènes, il sentait au dedans de lui son esprit s'irriter, à la vue de cette ville pleine d'idoles.
17 Il s'entretenait donc dans la synagogue avec les Juifs et les hommes craignant Dieu, et sur la place publique chaque jour avec ceux qu'il rencontrait.
18 Quelques philosophes épicuriens et stoïciens se mirent à parler avec lui. Et les uns disaient: Que veut dire ce discoureur? D'autres, l'entendant annoncer Jésus et la résurrection, disaient: Il semble qu'il annonce des divinités étrangères.
19 Alors ils le prirent, et le menèrent à l'Aréopage, en disant: Pourrions-nous savoir quelle est cette nouvelle doctrine que tu enseignes?
20 Car tu nous fais entendre des choses étranges. Nous voudrions donc savoir ce que cela peut être.
21 Or, tous les Athéniens et les étrangers demeurant à Athènes ne passaient leur temps qu'à dire ou à écouter des nouvelles.
22 Paul, debout au milieu de l'Aréopage, dit: Hommes Athéniens, je vous trouve à tous égards extrêmement religieux.
23 Car, en parcourant votre ville et en considérant les objets de votre dévotion, j'ai même découvert un autel avec cette inscription: A un dieu inconnu! Ce que vous révérez sans le connaître, c'est ce que je vous annonce.
24 Le Dieu qui a fait le monde et tout ce qui s'y trouve, étant le Seigneur du ciel et de la terre, n'habite point dans des temples faits de main d'homme;
25 il n'est point servi par des mains humaines, comme s'il avait besoin de quoi que ce soit, lui qui donne à tous la vie, la respiration, et toutes choses.
26 Il a fait que tous les hommes, sortis d'un seul sang, habitassent sur toute la surface de la terre, ayant déterminé la durée des temps et les bornes de leur demeure;
27 il a voulu qu'ils cherchassent le Seigneur, et qu'ils s'efforçassent de le trouver en tâtonnant, bien qu'il ne soit pas loin de chacun de nous,
28 car en lui nous avons la vie, le mouvement, et l'être. C'est ce qu'ont dit aussi quelques-uns de vos poètes: De lui nous sommes la race...
29 Ainsi donc, étant la race de Dieu, nous ne devons pas croire que la divinité soit semblable à de l'or, à de l'argent, ou à de la pierre, sculptés par l'art et l'industrie de l'homme.
30 Dieu, sans tenir compte des temps d'ignorance, annonce maintenant à tous les hommes, en tous lieux, qu'ils aient à se repentir,
31 parce qu'il a fixé un jour où il jugera le monde selon la justice, par l'homme qu'il a désigné, ce dont il a donné à tous une preuve certaine en le ressuscitant des morts...
32 Lorsqu'ils entendirent parler de résurrection des morts, les uns se moquèrent, et les autres dirent: Nous t'entendrons là-dessus une autre fois.
33 Ainsi Paul se retira du milieu d'eux.
34 Quelques-uns néanmoins s'attachèrent à lui et crurent, Denys l'aréopagite, une femme nommée Damaris, et d'autres avec eux.
Il existait à Athènes une maison de réunion des Juifs, une communauté Juive devait être établie là depuis un certain temps. Dans cette maison, Paul parle avec les autres Juifs de la résurrection de Jésus. Vives querelle mais Paul n’a pas besoin de traducteur. Il parle le même langage, il s’adresse à des gens qui ont au départ la même foi que lui. Il n’a pas besoin d’enseigner la foi en un seul Dieu ni la doctrine de la création. Il parle de la Torah et des Prophètes, cette parole de Dieu où il cherche à montrer tout ce qui fait référence à Jésus et montre en même temps qu’il est le Messie attendu par le peuple. Mais ces discussions sont houleuses et à chaque fois que Paul rencontre un Juif dans la rue, la discussion reprend. Mais lorsqu’il est dans la rue, Paul remarque sans cesse les statues des dieux grecs alors forcément, lui Juif orthodoxe, ça l’énerve ; Il ne peut supporter toutes ces idoles, cette prolifération de dieux à l’image de l’homme. Et cela lui fait un nouveau sujet de conversation avec les juifs qu’il rencontre, voilà au moins un point sur lequel ils sont d’accord.
Athènes à cette époque est une gigantesque place publique où tout se sait et tout se discute. Alors forcément un jour que Paul devait s’adresser à un groupe de juifs au détour d’une rue, l’un ou l’autre Athénien l’a entendu et se demande ce que ce « semeur de graine », ce discoureur veut bien dire lorsqu’il critique les dieux et qu’il parle de quelqu’un d’autre. Et c’est ainsi que Paul est invité, ou plutôt forcé, sommé, de s’expliquer devant les Athéniens à l’Aéropage. Et c’est là que les problèmes commencent, il n’y a plus de point commun entre lui et ses auditeurs. Les philosophes grecs ignorent tout de l’idée Hébraïque de création. Pour eux, l’univers est divin et éternel. Il n’a ni commencement ni fin, il est cyclique, les saisons reviennent et comme elles les phases de l’Univers se répètent indéfiniment. La philosophie grecque a pour but d’aider l’homme à rester serein en toute circonstance. Ainsi les disciples d’Epicure se réconfortaient des malheurs de la vie en niant tout esprit supérieur, ils désiraient jouir de la vie en évitant absolument tout ce qui peut faire souffrir. Les Stoïciens, eux croyaient en la raison, vrai maître du monde, agissant dans tout l’univers et dont chaque homme possède une parcelle qui doit diriger sa vie. Ces moralistes s’abstenaient de désirer et supportaient « stoïquement » tout ce que le sort leur envoyait. C’est devant ces gens là, des matérialistes purs et des idéalistes purs que Paul va annoncer l’évangile.
La pensée juive est à l’exact opposé de ces deux tendances philosophiques.
Aux Épicuriens elle reprochera l’attachement excessif à ce qu’elle juge être des réalités subalternes. Ce qui compte pour le juif, à l’opposé de l’Épicurien, c’est la fidélité à une norme morale plutôt que la satisfaction des besoins de l’existence. Pour le juif, élevé à l’ombre de la Loi, la fin ne peut jamais justifier les moyens. C’est à dire qu’il faut d’abord respecter la morale, la Loi quitte à se priver des biens de la terre. En résumé, mieux vaut être pauvre et honnête que riche et malhonnête.
Aux stoïciens elle reprochera la naïveté devant la réalité de la vie. À force de croire qu’il y aurait une parcelle de divinité en l’homme, on en arrive finalement à excuser tous les comportements et à relativiser précisément l’idée de jugement. Puisqu’en nous se trouve une âme éternelle, ce que nous faisons de bien ne vient pas de nous, vient de Dieu en nous. Et à l’inverse ce que nous faisons de mal n’est pas de notre faute mais d’une faiblesse de la divinité en nous. Aux Stoïciens, le juif renvoie l’idée déprimante de la responsabilité individuelle et collective, rien de ce qui nous arrive dans la vie ne se décide ailleurs que dans nos actes.
Et Paul attaque tout de suite ses auditeurs lorsqu’il commence par parler de Dieu Unique et créateur de l’univers et de tous les êtres qui s’y trouvent. Les grecs ne pouvaient pas l’entendre, l’idée même de création leur était tellement étrangère qu’elle en était absurde. De même, cela n’avait aucun sens pour eux de parler d’un jugement de l’homme par le créateur unique et encore moins de l’idée d’une éventuelle résurrection. Paul part d’une constatation, il constate la piété des grecs qui dressent des autels même à des dieux inconnus et « voilà, c’est de ce Dieu qui vous est encore inconnu que je vous parle ».
Pour présenter cette foi dans la création, Paul reprend une critique très ancienne, qui remonte aux psaumes, la critique des religions païennes. Dieu n’habite pas dans des temples faits par la main de l’homme. Il n’a besoin de rien et ne peut être représenté par des statues de pierre ou de métal. Lorsque Paul parle de résurrection, il provoque en plus de l’incompréhension, un immense éclat de rire. Il y a là un malentendu profond entre Paul et les philosophes, ceux-ci ont l’habitude d’entendre parler de couples divins, alors ils croient comprendre que Paul parle d’un nouveau Dieu : Jésus et de son épouse, Résurrection. Cela n’a aucun sens pour des philosophes qui enseignent depuis des siècles que l’univers est divin, incréé, sans évolution, sans histoire et toujours identique à lui-même. Dans le passé, de mémoire d’homme, nul ne s’est relevé d’entre les morts et donc dans l’avenir, c’est impossible puisque l’avenir est identique au passé. Il n’y a jamais rien de nouveau dans l’univers qui reste toujours identique à lui même répétitif et cyclique. Les philosophes considéraient que la nouveauté était impossible.
Aujourd’hui encore nombre de nos contemporains croient qu’il en est de même. Il se croient rationalistes et confondent la raison avec l’immobilisme ou bien ils se croient pieux et confondent la création avec un univers figé et immuable. Les uns et les autres sont dans la confusion, ils confondent finalement Dieu avec la matière. Que cette matière soit finalement la nature ou l’histoire, Dieu est ravalé à n’être qu’un être supérieur parmi d’autres. Même les idéalistes, ceux qui croient à un esprit supérieur qui dirige le monde n’échappent pas à cette confusion, Dieu fait toujours partie du monde. Et ce que Paul affirme et qu’il nous faut rappeler sans cesse lorsque nous parlons du Dieu créateur, c’est qu’il est indépendant de la matière. Paul nous dit « c’est par lui que nous avons la vie, le mouvement et l’être », il n’est pas le moteur de la voiture, c’est lui qui nous a donné le moteur, il ne fait pas partie de la voiture. Paul le dit autrement, « il n’habite pas dans des maisons faites de main d’homme ».
Notre foi dans la création veut dire que nous croyons que Dieu est extérieur au monde, qu’il ne fait pas partie de la nature, ni de l’histoire ; qu’il ne se trouve pas dans une quelconque dimension de notre monde. Nous avons en effet parfois tendance en contemplant les merveilles de la nature à les confondre avec le créateur. Quelle émotion presque religieuse devant un paysage de montagne ou même un simple coucher de soleil. Nous regardons alors la créature et parfois en oublions le créateur. Dieu a voulu que nous le connaissions par sa création certes mais il nous faut veiller devant la beauté du monde à ne jamais y chercher Dieu, certains le trouvent pas dans les fleurs, les arbres ou les petits oiseaux. Ils ne sont en rien différents des Stoïciens qui trouvaient la divinité à l’intérieur de chaque élément de la nature. Quelle émotion aussi devant les prodigieuses possibilités de l’esprit humain, sa spiritualité ou sa profondeur, là encore nous confondons souvent notre esprit avec Dieu. Certains le cherchent dans une quatrième dimension spirituelle et croient l’y trouver au point que des miracles se produisent : guérir du cancer ou du sida parce qu’ils ont le pouvoir de modifier la réalité dans cette fameuse quatrième dimension. Ils parlent alors de libération et de guérison par l’évangile et pourtant ils ne sont en rien différents de ces Epicuriens qui trouvaient la divinité à l’intérieur de la matière. Comme le potier ne se trouve pas à l’intérieur du vase qu’il fabrique, ainsi notre Dieu ne se trouve pas dans sa création.
Paul nous invite à toujours relire la Genèse à la lumière de cette parole « Il a fait sortir d’un seul être tout le genre humain » et d’entendre dans cette parole non l’affirmation d’un Adam face aux Cro-Magnon ou aux Néandertaliens mais bien plus l’affirmation que Dieu est pour l’homme, que l’Univers n’est pas un principe immuable dans lequel l’homme serait un accident, toujours soumis au danger de la disparition. Les philosophes croyaient que l’Univers était là de toute éternité et que l’homme était venu après, et encore qu’il était de diverses origines. À cela, il nous faut opposer que l’homme était le but de la création. Dieu, le seul être éternel voulait créer l’homme et pour que la vie de cet homme soit possible comme il le voulait, il a créé tout ce qui précède.
Mais il faut se rappeler qu’à Athènes comme à Mulhouse aujourd’hui, tous les auditeurs de Paul ne sont pas des philosophes. Plus intéressés aux sophismes des maîtres à penser, plus avides de formules toutes faites, on pourrait aujourd’hui dire de slogan, fussent-ils philosophiques que d’une véritable recherche de la vérité. Des philosophes dignes de ce nom auraient au moins fait l’effort de chercher à comprendre ce que voulait bien dire ce juif sorti de sa synagogue inconnue. Pour eux aussi c’était sans doute la première fois que la voix d’Israël née dans le désert résonnait au milieu du forum. Cette étrange religion dont ils ne savaient rien faisait sa première apparition publique. Et pour eux, peu importe qu’il s’agisse de chrétiens ou de juifs puisqu’ils ignorent toutes les subtilités entre les sectes juives. Il n’y a là qu’un homme, Paul, qui est d’abord juif et ensuite chrétien mais pour les Athéniens, c’est le juif qui les intéresse.
Une occasion manquée des deux côtés. La rencontre entre les deux traditions spirituelles, entre Athènes et Jérusalem, sera pour plus tard. Paul est renvoyé au fond de sa synagogue, à ses débats sans fin avec les autres juifs. Et il n’y aura pas d’Église à Athènes. Et les grecs continueront à ressasser les vieilles gloires de la philosophie et à sombrer dans la recherche des mystères de la vie, dans l’irrationnel. Dont la statue au Dieu inconnu est d’ailleurs symptomatique de la mort de la philosophie. Ce sont les poètes qui font les dieux et non pas les philosophes. La rencontre de ces deux mondes s’est faite sur un malentendu. Paul attendait des philosophes, il ne trouve que des rêveurs. Les Athéniens attendaient un mystique qui les initieraient aux mystères de l’univers selon les rites secrets venus d’Orient. Les uns et les autres se sont trompés. Paul n’a trouvé que de pseudo-penseurs incapables même de réécrire les mythes qui avaient fait la gloire de la pensée grecque.
Le moment n’était pas encore venu pour qu’Athènes et Jérusalem se rencontre. Heureusement d’ailleurs car la pensée chrétienne n’en est encore qu’à ses balbutiements et le pensée grecque est déjà déconfite. Un succès de Paul se jour-là aurait pu conduire le christianisme naissant sur de fausses pistes intellectuelles. De l’échec de Paul naîtra plus tard la grande synthèse des penseurs chrétiens du moyen-âge qui permettra enfin qu’Athènes et Jérusalem, la raison et la foi ne soient plus des ennemies mais au contraires deviennent compatibles l’une avec l’autre.