Exode 32, 7-14
Vengeance ou repentance de Dieu ?
Saint-Marc
5/05/02
Roland Kauffmann
7 L'Éternel dit à Moïse: Va, descends; car ton peuple, que tu as fait sortir du pays
d'Égypte, s'est corrompu.
8 Ils se sont promptement écartés de la voie que je leur avais prescrite; ils se sont fait un veau en fonte, ils se sont prosternés devant lui, ils lui ont offert des sacrifices, et ils ont dit: Israël! voici ton dieu, qui t'a fait sortir du pays d'Égypte.
9 L'Éternel dit à Moïse: Je vois que ce peuple est un peuple au cou raide.
10 Maintenant laisse-moi; ma colère va s'enflammer contre eux, et je les consumerai; mais je ferai de toi une grande nation.
11 Moïse implora l'Éternel, son Dieu, et dit: Pourquoi, ô Éternel! ta colère s'enflammerait-elle contre ton peuple, que tu as fait sortir du pays d'Égypte par une grande puissance et par une main forte?
12 Pourquoi les Égyptiens diraient-ils: C'est pour leur malheur qu'il les a fait sortir, c'est pour les tuer dans les montagnes, et pour les exterminer de dessus la terre? Reviens de l'ardeur de ta colère, et repens-toi du mal que tu veux faire à ton peuple.
13 Souviens-toi d'Abraham, d'Isaac et d'Israël, tes serviteurs, auxquels tu as dit, en
jurant par toi-même: Je multiplierai votre postérité comme les étoiles du ciel, je donnerai à vos descendants tout ce pays dont j'ai parlé, et ils le posséderont à jamais.
14 Et l'Éternel se repentit du mal qu'il avait déclaré vouloir faire à son peuple.
À quoi bon tout cela ? À quoi bon tous les efforts de l’existence si c’est pour en arriver là ? À quoi ont servi les miracles ? Les prodiges ? Le courage de Moïse ? Pourquoi est-il allé voir Pharaon ? Pourquoi la destruction s’est-elle abattue sur l’Égypte ? Pourquoi a-t-il coupé la mer en deux si c’est pour finir dans la désolation du désert ?Voilà un homme, Moïse, qui ne demandait rien à personne si ce n’est de vivre sa vie tranquillement en menant ses moutons dans les collines de Madian et de rester avec sa femme, ses enfants. Il était heureux en ce temps-là. Certes il avait du fuir la cour du Pharaon pour une mauvaise histoire de meurtre, il avait perdu les privilèges des princes royaux mais la vie qu’il menait avait ceci de sublime qu’elle était libre. Et tranquille jusqu’à ce jour où Dieu lui avait parlé dans ce fameux buisson qui brûlait sans se consumer. Ce jour là, sa vie avait basculé, une voix l’avait appelé et renvoyé en Égypte pour la libération de ses frères qui criaient de douleur sous le poids de la colère de Pharaon.
Ils en avaient vu ensemble des choses, lui et ce peuple. Au début, ils ne l’avaient pas cru, ils s’étaient demandé qui était cet hurluberlu qui leur parlaient d’un Dieu du désert. D’un Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob ! Certes les grands ancêtres adoraient bien un Dieu étrange mais c’était il y a for longtemps et de nos jours, les dieux égyptiens avaient gagné. Pourquoi donc ce Moïse viendrait-il nous déranger ? C’est vrai que la vie est dure mais au moins la gamelle est pleine ! C’est vrai que les égyptiens sont mauvais et acharnés contre nous mais c’est normal, nous ne sommes que des étrangers dans ce pays d’Égypte et nous devons nous plier à leurs lois. D’ailleurs leurs dieux ne sont pas si méchants, il y en a un pour chacun. Les dieux à forme humaine et visage d’animal disent mieux la réalité de l’homme que ne prétend le faire ce dieu invisible et inconnu dont nous parle ce Moïse…
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Telle avait été la réaction du peuple d’Israël quand Moïse s’était présenté à eux ! Mais finalement ils s’étaient habitués à lui, à ses fureurs, à ses passions, à ses manies. Ils s’étaient même laissés convaincre par l’appel du grand large, ils étaient prêts à courir à l’aventure, à quitter l’Égypte, ses marmites et ses dieux pour le grand inconnu du désert ! Mais tout ça c’est bien beau. C’est sympa ce qu’il nous dit, il parle bien, son Dieu nous a sauvé de l’armée du Pharaon, il est puissant mais un peu sauvage, ce Dieu là ne parle qu’à Moïse, aucun d’entre nous ne l’entends, il a tendance à nous oublier. Et qui sait ce que Moïse va encore ramener, depuis quarante jours qu’il est là-haut sur la montagne, il va encore nous revenir avec une nouvelle lubie.Ils ne croyaient pas si bien dire. Car Moïse dans son dialogue avec Dieu s’apprête à redescendre et ce qu’il ramène avec lui n’est rien d’autre que la Loi. Le peuple n’en avait pas encore et ils allaient voir ce qu’ils allaient voir. La Loi gravée de la main même de Dieu leur servirait de trame pour la vie, on n’en avait jamais vu aucune d’aussi forte, d’aussi belle, d’aussi généreuse. La Loi qu’il allait leur amener les libérerait à jamais de tous les esclaves, ils ne seraient à jamais que les serviteurs du Dieu de la liberté. Comme ce sera beau !
Mais le peuple pendant ce temps, se disait : Tiens Moïse n’est plus là, de toute façon, vous savez bien que c’est un rêveur, il ne nous écoute pas, il n’en fait qu’à la tête de son Dieu invisible, il ne nous comprend pas, il n’accepte pas nos peurs, nos frustrations, nos angoisses, nos colères. Au désordre de la vie, aux barrières que nous dressons les uns entre les autres, il ne se résigne jamais, il est décalé, il n’a rien compris. Alors jetons nous dans les bras de celui qui nous comprend, qui nous écoute, qui nous flatte, qui nous aime, faisons nous un dieu qui nous comprendra, nous écoutera, nous flattera, nous aimera. Donnons ce que nous avons de meilleur et comme les Égyptiens, faisons nous un dieu mais comme les peuples que nous avons rencontré depuis, donnons lui une forme animale. Une image de la prospérité que nous espérons, de la fécondité, de la viande, faisons nous un veau en or et nous serons heureux. Bien sûr que nous savons qu’il n’est rien, qu’il n’est fait que de nos haines et de nos rancœurs, de nos misères et de nos pleurs ! Mais au moins il est à nous et nous aimons entendre ce qu’il nous dira car c’est la voix de notre cœur.
Voilà ce qui est arrivé à Moïse. Lui qui sans relâche s’approchait de Dieu et du peuple pour donner vie à son rêve qu’on peut déjà appeler de liberté, d’égalité et de fraternité se retrouve confronté à l’inverse. Lui qui ne vit et ne parle que de Dieu, de ce qui élève, construit, soulève l’homme, se retrouve confronté à ce qui l’abaisse, le détruit, le rabat, à l’idole de la haine, de la misère et de la peur. Alors qu’il a tout fait pour ces gens, les voilà qui les rejettent, lui et son Dieu, pour se donner à bras ouvert à ceux qui ne veulent que la destruction, la guerre de tous contre tous, la puissance des puissants et la fatalité de la condition. Pendant qu’il était là sur la montagne, à parler avec Dieu de ce pays de lait et de miel, de ce pays promis, de ce royaume de la paix et de l’amour où tous les hommes seraient libres et égaux, ses frères se donnaient un dieu. Un autre dieu, une idole faite de préférence nationale, d’exclusion, un dieu fait de tous leurs égoïsmes, de toutes leurs petites manies, un dieu qui leur ressemble. Mais qui ressemble d’abord à ce qu’ils ont de petit, de vicieux, de mesquin. Un dieu qui excuse leurs faiblesses, qui donne une forme à leurs haines, un dieu qui s’adapte et utilise même toutes bassesses. Un dieu qui justifie la lutte des forts contre les faibles, qui ne parle aux pauvres que pour les séduire avant de les donner aux puissants, qui ne parle aux faibles que pour les tromper avant de les réduire à l’esclavage des passions des forts.
Et voilà le rêve de Moïse qui s’écroule ! Bon ben on arrête tout et on recommence ailleurs. Tant pis ! Ce peuple est finalement incurable, il ne souvient pas, il n’est pas capable d’entendre la voix de la raison. Dans la voix de son veau d’or, il n’entend pas le bruit des armes de l’Égyptien puisque son veau est à lui et lui ressemble. Il ne voit pas la peste brune parce qu’elle est couverte de bonhomie. Il ne voit pas l’ensorcellement parce qu’il est caché par les promesses de vent. Mais derrière l’affiche bonasse, derrière la croûte d’or, ne se cache, ni plus ni moins, que la mort !
Moïse a tout lieu d’être découragé, dépité, enragé même de voir que si on laisse faire le peuple, il se donne lui-même à sa perte ! Comme nous pouvons l’être aujourd’hui de voir resurgir la bête que l'on croyait morte à jamais, nous pourrions être découragé, dépités, enragés même de voir que ce pourquoi nos anciens ont lutté au prix de leur vie est lâchement abandonné aujourd’hui. À voir reniés et foulés au pied les rêves de l’Évangile par une cohorte de menteurs au nom d’une idéologie de la haine, il y a tout lieu de baisser les bras et de s’en résigner parce que finalement à quoi bon tout cela ?
Mais avez-vous remarqué que je vous parle de Moïse ? Alors que celui qui se laisse aller à la colère, au découragement, à l’abattement, n’est en fait nul autre que Dieu ? Moïse ne se rend compte de rien, tout à son bonheur de parler avec Dieu, il ne sait rien de ce qui se passe en-bas. Mais Dieu, lui le sait, il sait que le peuple s’est corrompu, qu’il s’est donné à ce qui le ronge, à ce qui le mine, à ce qui le nie. Et c’est Dieu qui s’apprête à la vengeance. Puisqu’ils préfèrent la haine, la mort et le mépris, ils n’auront que ce qu’ils méritent, ils n’auront que ce qu’ils cherchent, puisqu’ils ont fait le mal, le mal les détruira, c’est la règle, c’est la loi de la vie. À tout ce que l’homme fait doit répondre une sanction, une punition. Cet homme mauvais qui se laisse toujours séduire par le mensonge et par ce qu’il a de plus honteux au plus profond de lui ne mérite pas de vivre. Ce n’est pas Moïse, ce n’est pas moi. Ce n’est même pas nous les chrétiens qui sommes aujourd’hui en colère. Mais c’est Dieu lui-même que la Bible nous montre en colère contre ceux qui le rejettent, qui en dressant les hommes les uns contre les autres, les dressent finalement tous contre Lui.
À cela doit répondre la vengeance, à la faute doit répondre la peine, à l’idolâtrie doit répondre la désolation, aux veaux d’or de tous les siècles, d’hier comme d’aujourd’hui doit répondre l’extermination par la colère de l’Éternel. C’est dans l’ordre des choses !
Et pourtant c’est justement ce qui est extraordinaire dans la Bible. Dans une situation d’injustice, elle nous montre Dieu dans sa colère et l’homme dans sa raison. C’est Moïse qui se charge de calmer l’Éternel, de lui rappeler qu’il ne faudrait justement pas qu’on puisse le confondre avec les idoles des peuples. Comme les Égyptiens et les peuples de toute la Mésopotamie se moqueraient de ce Dieu capricieux qui n’auraient sauvé Israël que pour mieux le détruire au milieu du désert. Dialogue surréaliste entre le Dieu créateur de l’univers et un simple homme qui finalement l’emporte et ramène Dieu au calme. Souvent la Bible nous montre ce genre de prière insistante de l’homme de Dieu qui ne prie jamais pour son plaisir mais au nom de la haute idée qu’il se fait de Dieu. Elle le fait pour mieux nous faire comprendre le caractère de ce Dieu sur qui l’ordre naturel des choses, l’implacable logique de la faute et de sa punition, ne l’emporte pas. Au contraire, Dieu, l’Éternel, n’est pas comme l’idole, rien ne peut le dominer, le contraindre, même pas la loi. À un Dieu qui se venge, la Bible oppose un Dieu qui se repent !
À une image de Dieu qui nous convient parce qu’elle nous ressemble, image faite de condamnation, faite de rejet, faite de mépris de la différence, de l’autre au nom d’on ne saurait quel idéal de la vie, de la Nation, à ce Dieu qui voudrait la mort du pêcheur, l’extermination du peuple corrompu, le récit biblique oppose l’image d’un Dieu tout au contraire de nous. Qui à la haine répond par l’amour, qui au rejet répond par l’accueil, qui au mépris répond par le respect, qui à la mort répond par la vie. À ce qui va dans le sens de la haine, de l’intolérance, de l’intégrisme, du fascisme, du nationalisme, répond par une parole de paix. À ceux qui veulent détruire les valeurs de notre société en l’entraînant dans la spirale de l’exclusion, de la négation de la dignité humaine, de l’avilissement aux dieux de ce monde, ce dialogue secret sur la montagne entre un homme et Dieu oppose l’inlassable lutte pour la liberté de tous, l’égalité de chacun et la fraternité qui révèle Dieu plus que toutes les prières.
Ne perdons pas courage mais aujourd’hui et demain ne cédons pas au veau d’or !