Zacharie 4, 6
Comment peut naître la foi aujourd’hui ?
Saint-Marc
19/05/02
Roland Kauffmann
« Ce n’est ni par la puissance ni par la force mais par mon esprit, dit l’Éternel des armées »
Vous connaissez sans aucun doute l’acteur de théâtre Fabrice Luchini. Vous savez celui qui parle avec tellement d’emphase qu’on le croirait en représentation permanente, en train de déclamer les grands classiques. Interviewé récemment il disait une chose extraordinaire à propos du théâtre et de son spectacle actuel en particulier. En parlant des spectateurs, il disait « c’est un miracle qu’ils soient là ! ». Comment se fait-il qu’aujourd’hui avec toutes les offres de spectacles et de divertissement, avec toutes les occupations des gens, tous les engagements socio- professionnel de tout le monde, comment se fait-il que certains trouvent encore la force de venir au théâtre après leur journée de travail ? Il décrivait si parfaitement la scène : le mari qui rentre du travail et à qui l’épouse annonce qu’ils sortent au théâtre voir Luchini jouer Louis Jouvet…, il racontait la déception du mari qui voudrait rester chez lui, qui trouve toutes les bonnes raisons de ne pas y aller et qui finalement cède !De ce petit miracle, constitué par le fait que les gens viennent voir son spectacle plutôt que d’aller au cinéma, Luchini tire un grand respect de son public : puisqu’ils ont fait l’effort de venir jusqu’à nous, offrons leur au moins le plus sincère de nous-même.
C’est là que je trouve la première ressemblance entre le théâtre et le culte de l’Église. Votre présence à vous tous aujourd’hui relève aussi du miracle. Celle de chacun d’entre nous, qui ce matin aurait eu mille et mille autre chose à faire et qui pourtant est là. Ceux pour qui le dimanche ne se concevrait pas sans culte et ceux pour qui y venir constitue un effort. Votre présence à tous est un miracle ! Mais pourquoi donc êtes-vous là ? Pourquoi donc demander le baptême, pourquoi donc demander à être accueillie dans l’Église ? pourquoi donc venir écouter un pasteur dont la parole est sujette à caution ? pourquoi donc venir dans une assemblée qui n’est pas forcément sensationnelle ni spectaculaire ? Par quel miracle en êtes vous là, en êtes vous arrivé à être là, vous tous ?
Cela revient à poser la question de la foi ! Car c’est sans doute le dénominateur commun entre nous tous que cette question de la foi ! Non que tous ici nous ayons la foi, je pense même que ce n’est pas le cas, mais tous nous sommes concernés par elle. À des degrés très divers, nous sommes nous-mêmes questionnés, remis en question, bousculés parfois, dérangés souvent, réconfortés toujours. Mais d’où vient-elle cette foi ? Ou plutôt d’où vient cette interrogation existentielle sur les choses de la vie et de la mort que nous appelons la foi chrétienne ? Comment se fait-il que nous vivions en nous posant des questions sur le sens de notre vie et sur notre destinée plutôt qu’en nous laissant aller dans le flot continu de l’existence ? Autrement comment se fait-il que nous ne contentions pas des réponses toutes faites mais que nous continuons à nous poser les question ?
La foi, vous le savez aussi bien que moi, ne se décrète pas, elle ne se décide pas, elle ne s’acquiert pas. On ne peut pas se dire à un moment donné de sa vie : « voilà à partir de maintenant je crois ! ». La foi est un lent processus de maturation qui va d’une question jusqu’à une réponse. Et il ne faudrait pas renverser l’ordre des choses en donnant les réponses avant même d’avoir posé les questions !
La foi est un risque, parce qu’au moment où l'on croit, on ne peut savoir si on continue de croire l’instant suivant. Il est par exemple très facile de se dire chrétien lorsque toutes les conditions sont favorables, lorsque la vie s’enchaîne de manière harmonieuse et facile. C’est autre chose de continuer à croire au plus profond des difficultés de l’existence ! C’est une chose de croire quand cela apporte un réconfort, c’est autre chose de continuer à croire quand on assiste désespéré au naufrage de tant d’existences dans le monde.
Lorsque la Bible nous dit que la foi est un don, elle n’imagine pas un Dieu absolu qui déciderait arbitrairement à qui il donnerait la foi et à qui il ne la donnerait pas. Elle exprime simplement ce sentiment que nous ressentons tous de l’inexplicable de la foi. Aucun d’entre nous ne trouverait les mots pour expliquer parfaitement et de la manière la plus claire, la plus argumentée possible, quelle est sa foi ! Car c’est une réalité de plus intime. Nous pouvons en rendre compte, nous pouvons confesser notre foi et dire que nous sommes croyants ou incroyant mais qui pourrait sonder les reins et les cœurs pour comprendre de l’intérieur pourquoi nous le sommes ?
La foi est « donnée », justement parce qu’elle ne pourrait pas venir de nous-même. Si elle nous était naturelle, évidente, sans discussion, sans interrogation et sans contestation, elle nous enfermerait dans la pire des prisons, celle de nos passions et de nos aveuglement. Nous croirions alors en un dieu qui nous ressemblerait, nous approuverait dans tout ce que nous ferions. Un dieu qui ne serait que l’ombre de notre vie !
La foi est « donnée » parce qu’elle vient toujours de l’extérieur. C’est toujours parce qu’une parole est venue jusqu’à nous et a fait son chemin lentement mais sûrement que nous devenons croyant. Cette parole venue d’ailleurs peut avoir les couleurs de la famille ou celle de l’étranger. Elle peut nous être familière, habituelle, ou étrangère, venue de loin ! Aucun d’entre nous ne serait-ici ce matin, si la question de la foi ne s’était posée. Que ce soit au sein de la famille, parfois par une longue histoire, que ce soit par la voix d’un ami ou par une voix étrangère venue même par l’internet !
Mais pour qu’une telle voix porte, qu’elle pose vraiment la question de la foi, il lui faut être en résonance avec une interrogation bien plus profonde, plus personnelle. On ne réagirait pas à l’annonce de l’évangile si cela ne correspondait pas à une quête plus ancienne. Mais pour qu’une telle voix porte, encore lui faut-il également être en cohérence avec une réalité ! La foi ne vient pas seulement de ce que l'on entend mais aussi de ce que l'on voit. Si la réalité ne correspond pas aux paroles comment la foi pourrait-elle naître ?
Le verset de Zacharie que nous avons lu plus haut est particulièrement éclairant sur cette question de la foi. Il en dit bien plus que je ne saurais le faire sur ce long cheminement qui même des premières questions de la vie jusqu’aux premières réponses. Ni par puissance ni par force, nul ne peut contraindre à la foi, ni revendiquer qu’elle soit partagée. Dès l’instant où la foi devrait être obligatoire pour quoi que ce soit, qu’elle devrait être éclatante et affirmée, spectaculaire et ostentatoire, elle se perdrait d’elle-même. Dès le moment où la foi deviendrait une quelconque condition pour quoi que ce soit, dans l’Église ou dans la vie, ou encore dans la mort, elle ne serait plus la foi. Zacharie met le doigt sur la vérité profondément personnelle de la foi qui pour être de Dieu doit être absolument gratuite, absolument libre, sans intérêt, sans justification.
C’est l’Esprit. On disait au début de l’Église le Saint-Esprit, on dirait aujourd’hui un état d’esprit, une mentalité, une tournure d’esprit. Tous les mots de la terre, toutes les connaissances de la vie ne serviraient à rien pour en arriver à la foi. Si par exemple l’existence de Dieu, la résurrection du Christ, étaient scientifiquement prouvés, étaient aussi sûrs que l’est par exemple le fonctionnement de l’électricité, ce ne serait plus la foi. Il n’y aurait plus la nécessité de cette adhésion personnelle au plus profond de l’âme qui nous fait dire avec Luther « Je crois, viens au secours de mon incrédulité ».
Il n’y aurait plus de lieu pour cette maturation intérieure, ce conflit de contradictions entre ce qui nous porte à croire et ce qui nous porte à désespérer. Il n’y aurait plus à s’immerger dans l’Esprit et les choses en deviendraient si simples, si convenue, si mornes, si mortes. Nous n’aurions plus l’occasion de nous opposer en disant « Je ne crois pas », nous n’arriverions plus à trouver la réponse qu’il nous faut à nous, différente de celle qu’il faut à un autre. Si la foi ne venait pas de l’esprit, de ce miracle individuel, elle ne serait pas la foi !
Mais tout le monde croit, la croyance est indissociable de l’être humain. Il est ainsi fait qu’il éprouve le besoin de croire en quelque chose. Peu importe d’ailleurs en quoi, l’essentiel étant de croire et si possible en quelque chose d’efficace et de rentable, de croire en un dieu qui réponde aux sacrifices que l'on fait pour lui. Qui en récompense nous envoie joie, paix et bonheur. Voilà un autre état d’esprit de la foi que de rechercher la satisfaction de soi. Ce n’est pas le nôtre. Ce n’est pas l’esprit qui règne dans notre Église.
Nous ne croyons pas en n’importe quoi ! Nous croyons qu’en Jésus-Christ, Dieu et l’homme sont devenus des réalités compatibles l’une à l’autre. Qu’à partir de Jésus-Christ, ces deux réalités que sont l’homme et Dieu ne peuvent plus être comprises séparément. L’homme n’est pas plus en quête de Dieu pas plus que Dieu n’attende quoi que ce soit de l’homme. L’homme est en quête de lui-même et la réponse à sa question passe par Dieu. Dieu est mystérieux et sa révélation ne passe que par l’homme.
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J’en reviens à Fabrice Luchini qui après avoir parlé de ce miracle permanent et individuel, reprenait une grande phrase de Louis Jouvet : « Si les gens viennent au théâtre c’est pour y apprendre quelque chose de leur propre vie ». Quelle meilleure description de l’Église et de la foi que celle-là ? Nous venons tous ici, nous tous qui sommes en quête de Dieu, pour entendre une parole, parole de Dieu. Une parole qui nous apprend quelque chose de notre propre vie.