2 Corinthiens 13, 11-13
Mission impossible
Saint-Marc
26/05/02
Roland Kauffmann
11 Au reste, frères, soyez dans la joie, perfectionnez-vous, consolez-vous, ayez un même sentiment, vivez en paix; et le Dieu d'amour et de paix sera avec vous.
12 Saluez-vous les uns les autres par un saint baiser. Tous les saints vous saluent.
13 Que la grâce du Seigneur Jésus Christ, l'amour de Dieu, et la communion du Saint Esprit, soient avec vous tous!
« Mission impossible », c’est ainsi que l'on pourrait qualifier cette bénédiction finale de Paul dans sa deuxième lettre aux Corinthiens. En effet il leur dit rien de moins que de tendre à la perfection. Or qui aujourd’hui pourrait prétendre y parvenir, à part moi bien sûr… !Il nous parle de choses qu’on aimerait bien mais auxquelles on ne peut que rêver :
La joie, bien sûr qu’on y pense tous, qu’on la désire, qu’on la recherche mais quant à la trouver, c’est une autre histoire.
La perfection, on sait maintenant qu’elle n’est pas de ce monde et c’est d’ailleurs tant mieux, un monde parfait serait aussi ennuyeux qu’un laboratoire pavé de blanc.
La consolation, comment l’obtenir dans un monde où il est normal de s’essuyer les pieds sur les laissés pour compte, sur les exclus, où finalement c’est chacun pour soi et moi pour moi.
L’unité de pensée, comment y parvenir sans sombrer dans le dénivellement des convictions et des valeurs ? Sans se laisser aller aux idéologies de tout poil ?
La paix, elle est devenue tellement rare qu’elle est maintenant révolutionnaire car la guerre est partout, sous de multiples formes, elle est rampante, elle est insidieuse.Par dessus tout, Paul après nous avoir parlé de ces rêveries bien humaines malgré tout, en rajoute encore en nous promettant la grâce, l’amour de Dieu et la communion du Saint-Esprit. Formule traditionnelle de la bénédiction, mais qu’on a tellement entendu qu’on y prête plus guère attention. Certains vont même profiter de ce genre de formule pour prouver que Paul croyait en la trinité puisqu’il parle ici de trois personnes. Cela n’a pourtant aucune espèce d’importance, ce qui compte bien plus, c’est la promesse contenue dans la bénédiction. L’espérance qu’elle contient plus d’ailleurs que sa réalisation. Paul bénit ses disciples de Corinthe, comme il nous bénit nous aussi en nous disant quelle est son espérance pour nous aujourd’hui.
Car il parle de choses qui n’existent pas ou alors seulement de manière diffuse ou confuse. Que savons nous donc de la grâce, de l’amour et de la communion ? Que savons nous donc de Jésus Christ, de Dieu et de l’Esprit ? Paul, en fait, bénit cette Église avec qui il a eu un conflit terrible. Toute la première lettre est consacrée à ce conflit, aux problème entre l’Église et l’apôtre. Divergence de vues, divergence d’opinion jusqu’au point de rupture, Paul se fâche, quitte la ville et s’en va à Éphèse en Asie Mineure, de l’autre côté de la mer d’où il écrit une seconde lettre vengeresse dont les accents de colère ne nous parviennent que par bribes car cette lettre est perdue à jamais, sans doute parce qu’elle contenait plus de larmes que de bénédictions. On en a l’écho dans ce que nous appelons la « deuxième aux Corinthiens » et qui est en fait la « troisième » !
Paul parle de choses qui nous semblent aujourd’hui tellement convenues mais qui n’ont justement pas toujours existé entre lui et l’apôtre. Il parle de joie alors qu’entre eux régnait la tristesse, il parle de perfection alors qu’il était question de faiblesse, il parle de consolation alors qu’il y avait de la discorde, il parle d’unité d’esprit alors qu’il n’était question que de polémiques et de divergences, il parle de paix alors que l’insulte fleurissait. On s’en rend compte que cette troisième lettre est finalement une lettre écrite dans la sérénité. Quand on la lit et relit, il n’y a plus aucune confrontation. Paul fait confiance à ses lecteurs au point de partager avec eux des questions d’intendance, d’organiser une grande collecte au profit des frères de Jérusalem. Cette lettre est des plus calmes du nouveau testament, des plus apaisées, des plus confiantes.
Car il s’est passé quelque chose. Il semble que les larmes et les colères de Paul aient servi à quelque chose car les Corinthiens sont venus à de meilleurs sentiments. Ils se sont rendus compte à force de vivre leur évangile parfait, de vivre dans leur communion extraordinaire, d’être dans la joie permanente que tout cela n’était que du toc, du vent, de l’esbroufe. À force de vivre entre eux, les chrétiens de Corinthe étaient dans la joie mais plus souvent dans celle née du vin doux que dans la joie concrète que l'on éprouve après avoir relevé celui qui était tombé. Dans leur Église extraordinaire où l’Esprit avait versé tant de dons, on avait oublié que l’Église ne s’arrêtait pas à la porte de la ville mais que d’autres Églises existaient, qui n’avaient pas les mêmes dons mais n’en n’étaient pas moins aimées de Dieu. Dans leur communion permanente, les fidèles étaient unis certes mais comme la paille dans le feu. Pour plaire aux autres, être accepté, il fallait se soumettre, se conformer.
À ce petit jeu, les Corinthiens n’ont pas tenu longtemps et c’est tout l’honneur de Paul que de les avoir sans cesse prévenus des risques de l’hypocrisie et de l’égoïsme. De leur avoir fait comprendre, et de nous faire comprendre par la même occasion que la perfection n’est pas dans une recherche éperdue de la pureté doctrinale ou morale mais au contraire dans la main tendue à celui qui souffre. De leur avoir montré que la joie ne pouvait être véritable que si elle prenait vraiment conscience des problèmes du monde pour discerner dans l’océan de malheurs les raisons d’espérer. De leur avoir martelé que l’unité de pensée ne pouvait pas se réaliser au prix de la diversité mais qu’au contraire cette diversité était le gage de la vraie richesse spirituelle de l’Église que Dieu était en train de répandre au tour de la Méditerranée. Il leur a fait comprendre que la paix ne se gagne pas derrière les façades des convenances mais par le respect et la compréhension réciproque.
Aujourd’hui encore nous recherchons la perfection ! Combien de nos amis souffrent dans leur corps et dans leur tête parce qu’ils se trompent de perfection ? Parce qu’ils s’imaginent que la perfection rime avec l’ordre, avec la beauté, avec la richesse, avec la réussite. Combien de dépressions, de fatigue, de peines parce qu’on se regarde soi-même avec des yeux de juges et qu’on se trouve finalement trop petit, trop grand, trop faible, trop pauvre, trop compliqué et j’en passe, continuez la liste…
Mais se connaître soi-même n’est pas une raison pour se juger à l’aune de ce qu’on imagine être la perfection ou de ce que l'on nous dit être la perfection. Plus qu’un état définitif, matériel, palpable, Paul nous dit que la perfection est un élan : « tendez vers ». Comme la flèche tend vers un but, le perfection est plus dans notre
mouvement vers l’autre, vers notre frère, vers notre prochain, vers notre Dieu que dans une définition à-priori.
Aujourd’hui encore on espère l’unité de pensée, comme serait beau un monde où il n’y aurait plus de contradictions, d’oppositions et de confrontations. Un monde où tous vivraient de la même manière, ressentiraient les choses de la même façon, croiraient au même Dieu. Quelle pauvreté pourtant qu’un tel monde ! Paul insiste auprès des Corinthiens pour qu’ils comprennent que le monde est plus beau quand on fait l’effort de vivre avec les contradictions, avec les divergences, dans la diversité et que l'on parvient à les assumer et ne plus en faire une cause de conflit, de rejet de haine. À un monde d’où le mal serait supprimé d’un coup de baguette magique, Paul oppose le monde où le mal est vaincu par la passion de l’autre.
À la communion que le monde propose et que parfois nous érigeons comme modèle dans l’Église, communion entre même croyants, entre parfaits qui se ressemblent, entre béats d’admiration réciproque. À la communion des semblables, des amis qui s’aiment dans l’évidence de leur communauté d’intérêts, Paul oppose la communion de l’Esprit, celle qui réunit des croyants différents, des gens absolument imparfaits, conscients de leurs faiblesse, de l’humilité de leur foi et de la difficulté de leur vie. La communion encore de ceux que rien ne devrait rassembler si ce n’est justement le partage de la grâce. Cette grâce qui n’appartient à aucun d’entre, dont personne n’est le maître hormis le Christ notre Seigneur. Et justement parce qu’elle n’est à personne, nous ne pouvons prétendre, comme le croyaient les Corinthiens, pouvoir tisser des barrières entre ceux qui « en sont » et « ceux qui n’en sont pas », entre ceux qui « méritent » et ceux qui « ne méritent pas ».
Pour finir, un dernier mot sur le verset 12 : « saluez vous les uns les autres par un saint baiser » parce qu’il résume à lui tout seul toute l’ambiguïté de la foi. Certaines Églises ont instauré dans leur liturgie ce « baiser de paix » ou on se donne une poignée à un moment précis de l’office, on se salue, on se regarde. Et on croit alors être fidèle à l’Évangile qui nous dit de faire de la sorte. Alors qu’il n’y a rien de plus triste que le fait qu’il faille attendre le moment prévu par l’ordre du culte pour en arriver à saluer, à regarder, à respecter son voisin. Pire encore si cela est possible lorsque tout cela n’est qu’habitude et convenance.
Que nos baisers de paix soient toujours sincères et c’est alors que le Dieu d’amour et de paix sera parmi nous. C’est à ce moment là que nous accomplirons vraiment notre mission !