Luc 16, 19-31
L’homme riche et le juste Lazare
Saint-Marc
2/02/02
Roland Kauffmann
19 Il y avait un homme riche, qui était vêtu de pourpre et de fin lin, et qui chaque jour menait joyeuse et brillante vie.
20 Un pauvre, nommé Lazare, était couché à sa porte, couvert d'ulcères,
21 et désireux de se rassasier des miettes qui tombaient de la table du riche; et même les chiens venaient encore lécher ses ulcères.
22 Le pauvre mourut, et il fut porté par les anges dans le sein d'Abraham. Le riche mourut aussi, et il fut enseveli.
23 Dans le séjour des morts, il leva les yeux; et, tandis qu'il était en proie aux tourments, il vit de loin Abraham, et Lazare dans son sein.
24 Il s'écria: Père Abraham, aie pitié de moi, et envoie Lazare, pour qu'il trempe le bout de son doigt dans l'eau et me rafraîchisse la langue; car je souffre cruellement dans cette flamme.
25 Abraham répondit: Mon enfant, souviens-toi que tu as reçu tes biens pendant ta vie, et que Lazare a eu les maux pendant la sienne; maintenant il est ici consolé, et toi, tu souffres.
26 D'ailleurs, il y a entre nous et vous un grand abîme, afin que ceux qui voudraient passer d'ici vers vous, ou de là vers nous, ne puissent le faire.
27 Le riche dit: Je te prie donc, père Abraham, d'envoyer Lazare dans la maison de mon père; car j'ai cinq frères.
28 C'est pour qu'il leur atteste ces choses, afin qu'ils ne viennent pas aussi dans ce lieu de tourments.
29 Abraham répondit: Ils ont Moïse et les prophètes; qu'ils les écoutent.
30 Et il dit: Non, père Abraham, mais si quelqu'un des morts va vers eux, ils se repentiront.
31 Et Abraham lui dit: S'ils n'écoutent pas Moïse et les prophètes, ils ne se laisseront pas persuader quand même quelqu'un des morts ressusciterait.
Jésus avait coutume de raconter des histoires à ses auditeurs. À l’aide d’images et d’anecdotes tirées de la vie quotidienne, il leur expliquait simplement des choses compliquées. En procédant de la sorte, il leur parlait d’eux-mêmes, de leurs préoccupations et de leurs angoisses. Le récit que Luc nous a transmis de ce « pauvre Lazare » et de cet homme riche est de la sorte une tentative de réponse à des questions bien concrètes, très existentielles.Au premier abord on comprend de suite de quoi il est question : de la mort et de notre destinée par-delà la frontière. Un thème que nous connaissons bien que celui du renversement des valeurs dans l’autre monde. Un tel qui au cours de sa vie aura souffert sera honoré, tandis que ceux qui auront connu la réussite dans cette vie
seront humiliés. Éternel refrain de l’homme que de croire ainsi à un exaucement ultime, à une sorte de conte de fée post-mortem. Il s’agit bien de consolation avec une telle image. Il devient possible de supporter les pires misères dès l’instant où l'on se persuade qu’une récompense est promise dans les cieux, de l’autre côté de cette frontière infranchissable de la mort.
Et Jésus va précisément utiliser cette image connue pour en changer le sens. Il imagine ce dialogue étonnant entre cet homme riche et Abraham. L’homme riche au cours de sa vie n’a eu qu’indifférence pour la misère de Lazare, il voyait bien cet homme à sa porte mais il s’en détournait sans remord pour s’occuper de ses affaires. L’ordre des choses suit son cours et l’un et l’autre meurent en son temps. C’est alors au tour du riche de souffrir et de Lazare de se réjouir. Mais notre riche ne peut se contenter de l’indifférence. Au contraire, ayant vu ce qui arrive à Lazare, il implore ce qu’il n’a lui-même jamais eu : pitié. Il ne demande pas de rejoindre Lazare mais simplement que l'on allège un instant sa peine. Jésus comme tous les hommes de son temps décrit le royaume des morts comme un lieu de souffrance, de flamme. Il implore mais c’est impossible car entre le lieu où il se trouve et le « sein d’Abraham » où est Lazare, un abîme empêche toute action même si Abraham le voulait bien.
Cette expression « sein d’Abraham » indique bien qu’il ne s’agit pas d’un endroit physique. Y correspond à l’inverse le « séjour des morts ». Ni paradis ni enfer pour Jésus et les siens mais le « sein d’Abraham» et le « séjour des morts », d’un côté un lieu de consolation, de prévenance, d’attention, de l’autre un lieu d’indifférence, d’oubli, de disparition.
Puisque Abraham ne peut rien pour lui, qu’au moins on prévienne la famille : que Lazare retourne sur terre et avertisse ses frères pour qu’ils se repentent et prennent leurs précautions pour ne pas connaître le même sort. Comme nous aimerions aussi que quelqu’un revienne de la mort et nous dise finalement, de manière précise, ce qu’il en est réellement. Que ce mystère soit enfin résolu. Nous saurions enfin comment il nous faut vivre, nous ne serions plus indifférents à la détresse humaine, nous ferions le bien et même plus si nous étions persuadés de notre destin. Et pourtant même cela est impossible, Abraham refuse d’envoyer Lazare. Sans doute parce qu’il ne veut pas abuser de la fascination des hommes pour le merveilleux et le surnaturel. Bien évidemment que si Lazare était revenu sur terre, les frères du riche auraient été impressionnés et auraient changé de vie. Comme nous le ferions si nous avions maintenant des certitudes. Mais Abraham refuse la magie et renvoie l’homme à lui-même : les frères du riche ont la loi et les prophètes, ils savent ce qu’ils doivent faire, comment et pourquoi, qu’ils le fassent.
Dans ce dialogue entre le riche et Abraham se joue quelque chose d’essentiel de notre rapport à la vie et à la mort. Nous avons l’habitude de réfléchir à nos actes en fonction des catégories du bien ou du mal, à partir d’une norme morale. Nous sommes tous des gens pétris de logique : « si nous faisons ceci ou cela… alors… le séjour des morts ou le sein d’Abraham… ». À chaque action doit correspondre un résultat. Et c’est ce que refuse justement Abraham : l’action bonne ne doit pas être motivée par le résultat qu’on en espère. Il ne faudrait pas que les frères du riche respectent la loi et les prophètes simplement pour éviter le séjour des morts. Si faire le bien n’a d’autre motivation que la peur de la punition, cela ne sert à rien.
Si aujourd’hui que nous sommes confrontés à elle, nous regardons la mort avec des yeux craintifs, dans la peur éternelle du jugement dernier dont nous sortirons pas intacts, nous ne ferons jamais rien de notre vie. Tout le bien que nous pourrions faire, si il ne cherche qu’à nous éviter la sanction des flammes de l’enfer est profondément inutile. Car qu’est ce qui est en jeu dans l’histoire du riche et de Lazare ? Quelle est la crête qui sépare les deux hommes ? Sinon l’indifférence !
Le problème du riche n’était pas d’être riche ! Notre problème n’est pas d’être ceci ou cela, de faire ceci ou cela. Notre problème c’est d’être concerné par ce qui arrive à l’autre, à notre prochain, à notre frère. Une action bonne qui n’aurait pour but que de nous approcher du « sein dAbraham » n’en serait pas moins indifférente à l’autre, coupable elle aussi d’égoïsme, d’indifférence. C’est le résumé de la Loi et des prophètes que de se préoccuper de ce qui arrive à l’autre. Non pour le contrôler, le juger, le reprendre mais pour l’aider, le soutenir, le nourrir.
Le désintérêt doit être notre règle ! S’intéresser aux personnes en se désintéressant de nous-même, aux situations dans lesquelles elles se trouvent réellement, concrètement, à la porte de l’existence parfois. Se rendre compte que l’accomplissement de la vie, la satisfaction intellectuelle ou spirituelle ne s’obtient pas quand on se regarde dans un miroir mais seulement quand on en vient à panser les blessés de la vie.
Combien de Lazare aux portails de nos vies ? Sans abri, sans pain, sans parole, sans papiers, sans droits ! Couverts des ulcères modernes, ceux qui brisent l’âme plus encore que le corps, qui n’attendent rien de plus que les miettes de notre tranquillité ? Aujourd’hui nous nous retrouvons pour un repas mais ce qui compte ce n’est pas tellement cela. Bien sûr que nous donnons de notre bien, de notre superflu. Mais ce qui compte c’est bien plus que cela corresponde à une véritable préoccupation du destin de l’autre, à une véritable motivation au bien de l’autre, au bien de Lazare.
Dans cette histoire, nous ne sommes pas Lazare mais le riche. C’est à la mesure de l’attention que nous aurons eu pour les autres que se joue notre propre jugement. Celui que nous avons sur nous-même et celui de Dieu. Tout se joue dans l’amour que nous essayons de manifester. Il est impossible de prétendre aimer Dieu qu’on ne voit pas, dont on ne sait que peu de choses si par ailleurs on n’aime l’homme que l'on voit, dont on connaît la réalité de la vie. C’est aussi le refus de toutes les hypocrisies religieuses ou nées de la bonne conscience de ceux qui pensent accomplir leurs devoirs lorsqu’ils se contentent d’être « croyant ». Finalement notre récit cherche à nous faire comprendre le point de vue de Lazare, le sentiment de tous ceux qui sont écrasés par la vie et qui savent qu’il y a une justice qui dépasse notre entendement
Aujourd’hui ce sont les enfants des resto du cœur, hier la banque alimentaire, c’était ATD Quart-Monde, c’est l’Aide aux Demandeurs d’Asile. Tout au long de mon ministère dans cette paroisse, je n’aurais eu de cesse de vous faire partager cette préoccupation fondamentale. Au combien plus importante que celle concernant notre propre destin. En ce qui nous concerne les uns et les autres, nous connaissons des aléas, des difficultés matérielles, spirituelles. Des angoisses, des anxiétés pour notre propre avenir, pour celui de nos enfants, de nos proches, ces inquiétudes sont légitimes. Mais la foi n’est autre chose que de reconnaître notre richesse. Richesse dont nous ne sommes pas les maîtres car elle nous vient de la confiance résolue que tout ce qui nous concerne est entre les mains de Dieu, du maître de la vie, de l’histoire et de l’avenir. Le notre et celui du monde !
C’est reconnaître que nous n’avons rien que nous n’ayons reçu. C’est savoir de la manière la plus intime, la plus profonde, que notre place est au sein d’Abraham. Mais de cette confiance, de cette certitude doit naître le refus de toute forme d’indifférence, de désintérêt à l’autre, d’oubli de l’autre. Dieu lui-même n’est pas indifférent à notre sort, comment pourrions nous l’être du sort des gens bien réels que nous rencontrons chaque jour ?
C’est là toute la loi et les prophètes !