1 corinthiens 9, 24-27
Saint Marc 8 février 98
24 Ne savez-vous pas que ceux qui courent dans le stade courent tous, mais qu'un seul remporte le prix ? Courez de manière à le remporter. 25 Tous ceux qui combattent s'imposent toute espèce d'abstinences, et ils le font pour obtenir une couronne corruptible; mais nous, faisons-le pour une couronne incorruptible. 26 Moi donc, je cours, non pas comme à l'aventure; je frappe, non pas comme battant l'air. 27 Mais je traite durement mon corps et je le tiens assujetti, de peur d'être moi-même rejeté, après avoir prêché aux autres.
Courir dans le stade
Bien que n'étant pas particulièrement friand de football, je n'ai pas pu échapper à un événement récent extrêmement important au point que tout le monde en a parlé. Il s'agit de l'inauguration du fameux "grand stade de France" et de la non moins fameuse et prochaine coupe du monde de football. Rassurez vous je ne vais pas vous en parler. Il y simplement une chose qui m'a frappé, c'est le gigantisme de ce stade : 80 000 personnes, il faut imaginer une telle foule !
Et ce fait m'a fait réfléchir sur un phénomène assez marquant : ce besoin de grandeur que nous avons tous. Il ne se reflète pas seulement dans l'architecture sportive mais dans notre vie quotidienne, nous sommes tous conditionnés d'une certaine façon pour être des champions.
Etre des champions
Qui n'a jamais rêvé en effet, alors qu'il était enfant de remporter une coupe prestigieuse ? Qui ne s'est jamais pris pour un sportif célèbre ? Ces héros des temps modernes sont un peu nos modèles. On se prend parfois à s'imaginer être leurs amis, leurs égaux. Une légitime fierté nous prend lorsque nous pensons être proches d'eux. (Cf Roxana MARACINEANU la championne mulhousienne…) un peu comme si nous participions à leur gloire, par procuration sans doute mais quand même…
Et les jeunes sont les premiers à s'identifier ainsi à des modèles, la plupart sportifs mais aussi parfois, c'est plus rares à des scientifiques de renom. Ils veulent eux aussi être les meilleurs.
C'est en fait notre société elle même qui es entièrement polarisée, dans tous les domaines, sur le culte de la performance. Qu'il s'agisse de compétitions sportives, de concours de beauté ou d'orthographe (cf les dico d'or de B. Pivot), concurrence industrielle, technique, scientifique, rivalités professionnelles, etc… dans tous les domaines de la vie, la performance est attendue, espérée et récompensée.
Meilleur ouvrier, meilleur sportif, meilleur acteur et pourquoi pas un jour meilleur chrétien ? Tous les jours on distribue des Oscars ou des médailles de concours agricoles, l'on achète les vins médaillés des foires aux vins. Nous sommes prêts à payer plus chers les produits qui ont reçu une telle distinction ! Alors pourquoi ne pourrait-on pas décerner un Oscar au meilleur catéchumènes ? une distinction au meilleur conseiller, au plus actif, au plus serviable ? ou encore un ruban au donateur le plus généreux ?
Et notre texte du jour semble bien aller dans le même sens. Voilà Paul qui reprend la même analogie du stade pour désigner la vie chrétienne. Là aussi il s'agirait d'être le meilleur, de courir comme il nous y invite "de manière à obtenir le prix", la récompense.
Les exigences de la vie, exigences de la foi ?
Paul utilise cette image du stade parce qu'il s'adresse à des Grecs et comme vous le savez, les Grecs étaient d'heureux hommes car ils ne travaillaient pas, les esclaves … et les femmes s'en chargeaient ! Ils pouvaient donc consacrer leur temps aux loisirs sportifs, intellectuels ou politique. Tout le monde faisait du sport et cherchait à être le meilleur.
S'il y a un domaine où il s'agit d'être le meilleur aujourd'hui c'est bien celui du travail ou des études. C'est là que les exigences, les concours sont les plus forts, les plus contraignants. Ce sont dans ces domaines que nous sommes prêts, comme Paul nous y invite, à accepter "toutes espèces d'abstinence", de sacrifice.
Viser une couronne
Tout le monde ne court pas sur les stades mais tout le monde travaille, ou presque…à l'usine, au bureau, à l'école. Et tout le monde tend à l'excellence, pour différentes raisons - un chef exigeant, appât du gain, ambition, recherche d'une promotion, peur du licenciement ou du redoublement. Et même si ce n'est pas le cas sur le lieu de travail, nous sommes tous néanmoins sous pression : bricolage, jardinage, ménage, mode du jogging, sports et activités périscolaires.
Tout pousse à ce que chacun fasse le plus, ou en tout cas le mieux, qu'il puisse faire là où il est. Et si cela ne marche pas dans la vie professionnelle ou scolaire on cherche d'autres gratifications dans la vie privée ou publique, dans les associations, dans la paroisse ou dans le groupe de copains. Peu importe la manière, dans la vie publique ou privée, il importe aujourd'hui d'être le meilleur.
Une couronne corruptible
On peut se demander si ces exigences de performance ne se retrouvent pas dans l'Église ou plus exactement dans notre vie de foi. Conditionnés pour réussir, ne transposons nous pas dans notre vie spirituelle les mêmes exigences, les mêmes attitudes et aptitudes de notre vis professionnelle ou scolaire ?
Comparons les deux domaines :
Le travail est une transformation, l'on cherche à maîtriser quelque chose, ne cherchons nous pas souvent à maîtriser Dieu ? Dans les deux cas, il s'agit d'être "bons", performants, les mauvais ouvriers sont licenciés et les mauvais chrétiens montrés du doigt, excommuniés autrefois. Ouvriers, sportifs et chrétiens sont sous surveillance, du contremaître, de l'entraîneur pour les sportifs ! du pasteur ? Soyons réalistes, dans l'Église comme au stade ou à l'usine, on attend des résultats, des actes !
Et même si l'on ne gagne pas, si la tâche n'est pas faite, il faut au moins s'investir à fond, tout donner.
Et pourtant, Paul si il reprend l'image du sport, de la performance, en donne tout de suite le mesure. Il sait bien que telle est notre condition à l'époque comme aujourd'hui (il suffit de se rappeler le véritable culte que vouaient les grecs à la performance sportive) mais il en saisit bien la portée : tout cela n'est que du vent. Tout cela est une poursuite d'une récompense "corruptible", c'est à dire passagère et relative. La vie de foi s'attache à une autre récompense, "incorruptible" c'est à dire permanente. Et de ce fait relègue les autres performances dans le domaine de l'accessoire.
une couronne incorruptible.
Ou plus exactement permet de changer de critères, de normes et d'exigences.
Si Paul utilise cette expression étrange "je cours mais pas à l'aventure, je donne des coups de poings mais pas dans l'air", il veut dire par là qu'il n'est pas à la poursuite du vent. Réussite sociale, succès et honneurs lui importent peu. Il n'a aucun souci du résultat. À aucun moment de son ministère, il n'a évalué les progrès des Églises qu'il avait fondé par le nombre de conversions, de miracles réalisés, ni même par la taille. Jamais Paul ne s'est permis de croire qu'il pouvait maîtriser Dieu, le tester.
Tout entier tendu vers un seul et unique but, la proclamation de l'évangile de réconciliation entre Dieu et les hommes. Cette réconciliation sera pour lui le seul critère valable de la foi. Ce n'est pas dans la grandeur, ni dans la force mais dans la simple humilité du serviteur que se trouve la profondeur de la foi.
Et lorsqu'il nous dit de courir de manière à obtenir le prix, il s'agit de faire tous nos efforts non pas pour être meilleurs que les autres mais en tant que personnes réconciliée avec Dieu. C'est à dire qui n'ont plus peur de l'avenir ni du présent, qui ne sont plus abattues par le poids des fautes passées ou présentes, qui ne sont inquiètes de leur réussite, enfin libérée des exigences de performance à tout prix.
L'Église si elle a bien sur besoin de l'engagement des ses membres, de leur disponibilité, de leur générosité à l'effort, de leur persévérance, de leur courage et de leur force est aussi un lieu où chacun doit pouvoir trouver du repos. Respirer, vivre l'espace d'un moment d'une autre manière, se rendre compte de la vanité des normes qui nous sont imposées et remettre l'espace d'un instant au centre les préoccupations essentielles à tout être humain.
Il s'agit pour chacun de se retrouver en Église voire de se découvrir comme étant déjà réconcilié avec Dieu. Partager les espérances d'une communauté où justement la réussite et les performances n'ont strictement aucune espèce d'importance puisque dans le christ, il n'y a plus ni juifs ni grecs, ni riches ni pauvres, il n'y a plus non plus de forts ni de faibles, de bons ni de mauvais. Il n'y a plus en Christ que des créatures de Dieu, humbles et fidèles autant qu'il leur est donné de l'être.
Se faire tout à tous !
Mais alors que faire de cette dernière phrase de l'apôtre ? "je traite durement mon corps et je le tiens en bride, de peur, après avoir prêché aux autres d'être moi-même disqualifié".
Comment donc pourrait-il être disqualifié de la course, lui le plus grand des apôtres, serviteur infatigable qui a parcouru les mers pour répandre la nouvelle ? Il devrait être arbitre ou juge ! Et bien non ! Devant cette Église de Corinthe, cette Église de Grecs, très fière de ses succès, du nombre de ses fidèles et de ses miracles, Paul ne rentre pas dans leur débat. Il ne compare pas ses exploits avec les leurs, il ne se mesure pas à eux, ne cherche justement pas à leur montrer qu'il est meilleur qu'eux parce qu'il est en avance dans la course à l'évangile.
Au contraire, ses succès ne sont eux aussi que du vent. Sans cesse la tentation est là pour lui également de croire qu'il faut être le meilleur, tentation de se draper dans sa dignité d'apôtre, dans sa bonne conscience de croyant. De croire qu'il faut impressionner qu'il pour convaincre, commander pour être obéi, craint pour être respecté. Voilà quelle est sa nature, voilà ce que son corps, c'est à dire son orgueil et sa propre suffisance voudraient bien, avoir quelques honneurs. Mais Paul résiste à tout cela, et pourquoi donc ?
Pour le comprendre, il faut remonter un peu en amont de notre texte, au verset 19 "car bien que je sois libre à l'égard de tous, je me suis rendu le serviteur de tous…avec les juifs, j'ai été comme Juif… avec ceux qui sont sans loi (les incroyants) comme sans loi… J'ai été faible avec les faibles… je me suis fait tout à tous…". Et tout cela dans un seul but, les gagner à l'évangile. Voilà l'important, il nous faut bien comprendre que la réconciliation avec Dieu conduit à une réconciliation de l'humanité entière avec elle-même.
C'est à dire que peu importe que l'on soit croyant, incroyant, que l'on ait une foi forte ou faible. Performant ou incompétent, victorieux ou perdant, juste ou injuste, l'essentiel, le critère de notre vie, c'est la conscience que christ vit pour nous et avec nous. Voilà à quoi doivent tendre tous nos efforts, à enrichir cette conscience et à vivre dans tous les domaines de notre existence avec cette foi simple, cette tranquille assurance que notre bonheur, notre salut, ne se trouve pas dans la réussite ou la grandeur mais dans l'humble cheminement de la foi.