Ésaïe 43, 1-7
Le baptême signe de l’amour invisible de Dieu
Saint-Marc
7 juillet 02
Roland Kauffmann
Ésaïe 43
1 Ainsi parle maintenant l'Éternel, qui t'a créé, ô Jacob! Celui qui t'a formé, ô Israël! Ne crains rien, car je te rachète, Je t'appelle par ton nom: tu es à moi!
2 Si tu traverses les eaux, je serai avec toi; Et les fleuves, ils ne te submergeront pas; Si tu marches dans le feu, tu ne te brûleras pas, Et la flamme ne t'embrasera pas.
3 Car je suis l'Éternel, ton Dieu, Le Saint d'Israël, ton sauveur; Je donne l'Égypte pour ta rançon, L'Éthiopie et Saba à ta place.
4 Parce que tu as du prix à mes yeux, Parce que tu es honoré et que je t'aime, Je donne des hommes à ta place, Et des peuples pour ta vie.
5 Ne crains rien, car je suis avec toi; Je ramènerai de l'orient ta race, Et je te rassemblerai de l'occident.
6 Je dirai au septentrion: Donne! Et au midi: Ne retiens point! Fais venir mes fils des pays lointains, Et mes filles de l'extrémité de la terre,
7 Tous ceux qui s'appellent de mon nom, Et que j'ai créés pour ma gloire, Que j'ai formés et que j'ai faits.
Le prophète parle de liberté, il parle d’amour, il parle de compassion, il parle de présence de Dieu, il parle de protection miraculeuse. Avec Dieu il deviendrait possible de traverser des rivières sans se mouiller et le feu sans se brûler. Autant d’événements étonnant. Nous ne sommes pas habitués à entendre parler de Dieu comme cela. Nous en parlons plus souvent comme d’un principe éternel, un peu abstrait, qui se trouverait tout là-haut dans le ciel. Nous avons du mal à imaginer que Dieu puisse être présent dans des circonstances aussi triviales et banales que la traversée d’une rivière.Ou alors il peut arriver qu’à l’inverse on s’imagine très bien Dieu comme étant précisément une puissance surnaturelle, quasi magique, à nos côtés. Capable de nous sauver, de faire des miracles en notre faveur, capable de faire en sorte qu’il ne nous arrive rien de mal. Une sorte finalement d’assurance vie, avec Dieu, rien ne peut nous arriver. À la condition cependant que, comme pour toutes les assurances, nous ayons souscrit le contrat. Que nous nous soyons engagés à payer la prime mensuelle, trimestrielle ou annuelle. Il peut arriver que pour certains, le moment du baptême soit ce moment là où on se trouve en présence de son assureur et où on signe le contrat !
À la limite, il est facile de s’engager ce jour-là parce qu’on se dit, de toute façon on n’a pas grand chose à perdre. Cette assurance sur la vie ne coûte pas cher et elle peut rapporter gros. D’autant que le pasteur en bon représentant a expliqué les caractéristiques du contrat, a fait l’article et finalement en a montré tous les avantages. Alors si il suffit d’un peu d’eau pour bénéficier ensuite de tels avantages, pourquoi hésiter ? Bien sûr qu’il faut signer tout de suite.
Entre un Dieu confiné dans le ciel et un Dieu intervenant directement dans nos affaires, lequel choisir ? Où plutôt quelle image de Dieu choisir ? Car bien évidemment qu’il n’y a pas deux Dieu mais deux manières de comprendre nos relations avec lui. Deux manières qui ne sont pas satisfaisantes, vous l’aurez compris. Mais qui le sont cependant plus quand même qu’une troisième manière qui serait possible à la lecture du texte de Matthieu 28. À entendre l’ordre de Jésus qu’il donne à ses disciples, on pourrait penser que la signature du contrat est quasiment une vente forcée. On est obligé de signer, obligé de baptiser. Ou plus exactement, l’Église doit baptiser l’humanité entière, elle doit convertir le monde entier à l’Évangile ! Ne vaudrait-il pas mieux qu’avant de vouloir convertir le monde, les disciples ne se convertissent eux-mêmes et comprennent l’intention de leur maître ?
Ésaïe, lorsqu’il parle au peuple d’Israël, lorsqu’il lui parle de rachat ne pense pas comme nous au rachat éventuel de points de retraite. Il parle à des gens qui savent ce que c’est qu’être esclave ! Au sens propre ! Au cours de son histoire le peuple, bien sûr, a été esclave en Égypte mais ensuite il a été dominé, réduit en servitude par bien d’autres peuples tous plus puissants que lui. L’expérience collective du peuple juif est celle de l’esclavage, de la détresse face à l’ennemi, de l’impossible liberté. Car pour être libéré, quand on esclave, il faut être racheté. Il faut que quelqu’un puisse payer le prix que le maître fixe. Mais quelle est la valeur d’une vie ? On ne saurait la fixer alors à plus forte raison d’un peuple entier…
De cette expérience collective, les juifs ont tiré une expérience individuelle. De l’esclavage collectif, ils ont compris que c’était à l’échelle du peuple la même expérience de tout homme. Tout homme, de ce temps-là comme du nôtre est confronté à des servitudes, des choses qui s’imposent à lui, dont il ne peut se défaire tout simplement parce qu’il n’en a pas le pouvoir. C’est l’expérience que quoiqu’on en pense, nous ne sommes pas maître de nos vies. Parce que s’y imposent des évènements parfois dramatiques, aussi terribles que ces fleuves qui nous submergent ou ces incendies qui nous dévorent. Que voudriez-vous faire contre un fleuve qui vous emporte ? Rien, on subit et on se noie. Que faire contre l’incendie sinon fuir dans l’espoir de ne pas être rattrapé ? Sinon rien, on est fasciné et on se brûle !
C’est de cela que parle Ésaïe ! Et lorsqu’il parle, ses auditeurs ont bien présent à l’esprit les cavaliers ennemis tuant tout ce qui bouge sur leur passage, ils voient les chariots qui les entraîne vers la déportation, ils voient les flammes noyant Jérusalem et le fleuve dont parle le prophète, ils sont sur ses rives, sur les rives de l’Euphrate où ils vivent désormais l’exil. Mais en entendant Ésaïe, ils voient aussi tout le cortège des soucis de la vie. L’accumulation de ces petits rien qui finissent par faire une plaie. Ils voient aussi le cortège de ces morts qui n’en finissent pas de peser sur notre mémoire, le souvenir de ces querelles permanentes au sein parfois de nos familles. Ils voient la déchirure des couples, des familles. Ceux qui écoutent Ésaïe voient leur avenir bouché comme une montagne qui les écrase. Ils voient leur vie s’en aller sans qu’ils puissent avoir aucune prise sur elle et les emporter comme le fleuve emporte la poussière pour que finalement tout se consume dans les flammes de l’oubli.
Voilà ce qu’ils voient, ces juifs du temps jadis, qui entendent Ésaïe. Voilà ce que nous pouvons voir nous aussi, chrétiens du temps d’aujourd’hui qui l’entendons à notre tour.
Mais que résonne seulement cette parole : « Sois sans crainte » pour que nous comprenions mieux ce qui est en train de se passer. Au moment du baptême d’Amandine et de Chloé, nous n’étions pas devant un assureur qui nous faisait signer un contrat d’assurance vie. Nous n’étions pas non plus en train d’obéir aveuglément à un ordre dont nous ne comprenons plus rien. Nous n’avons pas non plus accompli un rite magique censé inscrire le nom de nos enfants dans un grand livre. Nous n’avons rien fait de tout cela. Nous avons « seulement » dit que ces enfants ont leur place dans le ciel, dans le cœur même de Dieu car c’est à lui qu’ils appartiennent et non pas aux puissances de la mort. Ils sont nés pour la vie et pas pour la mort, la vie est leur destinée et pas la souffrance !
Le ciel, Dieu, autant de mots qui ne désignent pas un endroit ou une personne mais qui désignent pour chacun de nous la dimension de l’éternité. Comment mieux faire comprendre à l’homme que sa vie ne se résume à ce qu’il en voit ? Comment mieux faire comprendre l’idée de l’absolu, de l’infini que par cette image du ciel ? Dans cette image de la bénédiction, dans cette eau du baptême, ce ne sont pas seulement quelques gouttes d’eau, ni quelques paroles en l’air mais tout cela représente cette dimension d’éternité que nous portons tous au creux de nous-mêmes.
Ce n’est pas un contrat que nous avons signé, Ésaïe ne décrit pas l’assurance vie mais il décrit l’alliance entre Dieu et son peuple, entre Dieu et chaque homme. Une parole d’alliance qui est dite par le père. La parole de Dieu à l’homme est la même parole qu’un père qui dit à son enfant « sois sans crainte, je suis là ». Quoi qu’il arrive, je suis là, quoi que tu fasses je serai là car telle est la place du père. Un père ou une mère ne signent pas de contrat avec leur enfant. Ce ne doit pas être « donnant donnant » mais c’est absolument sans condition ! Il ne peut y avoir de conditions à votre amour pour vos enfants. Il ne peut y avoir de clauses d’exclusion de votre soutien, il ne peut y avoir entre vous de petites phrases, tout en bas de la page, de ces petites phrases qui sont trop petites pour être lues mais qui rendent le contrat inutile.
Vous qui êtes des parents, vous ne mégotez pas votre attention à vos enfants. Ce qu’au plus profond de votre cœur, vous leur promettez, c’est d’être là aujourd’hui et demain de telle sorte qu’ils pourront affronter les fleuves qui menacent et les brûlures de la vie. Cette promesse est un pâle reflet de la promesse de Dieu faite à chacun d’entre nous et que nous avons tant de mal à entendre. Sans doute parce que nous ne l’entendons qu’au moment de notre baptême et avons tendance à l’oublier par la suite. Mais quand on se marie on porte un signe qui nous fait nous rappeler de la personne qu’on aime, c’est une alliance. Mais vous savez bien que ce n’est pas l’alliance, l’objet, qui en réalité vous fait souvenir de l’être aimé. Vous vous en souvenez parce que l’autre habite votre cœur. Il en est de même du baptême : c’est
un signe, mais un signe seulement. Un signe qu’on ne voit pas, c’est paradoxal mais que l'on porte en soi. Qui veut nous faire souvenir que notre vie, à travers les difficultés comme à travers les bonheurs est entre les mains du Père éternel. Et si parfois les alliances entre époux peuvent se briser sans qu’on y puisse rien faire, l’alliance entre un enfant et son père ou sa mère, quoique invisible, voire même parfois douloureuse, reste marquée à jamais.
Et si nous avons un devoir, si nous prenons aujourd’hui des engagements devant Dieu ce n’est pas en réalité envers lui que nous devons nous y tenir, pour lui plaire d’une manière ou d’une autre. Mais les devoirs auxquels nous nous engageons sont auprès de nos enfants. Il est de notre pleine et entière responsabilité d’être pour eux des soutiens plutôt que des charges, des tremplins plutôt que des fossés, des alliés plutôt que des adversaires.
Vous vous êtes engagés à leur transmettre non seulement votre amour, voilà une évidence mais aussi vos valeurs, votre compréhension ou votre appréhension de la vie. C’est d’une expérience de vie qu’il s’agit de parler. C’est une qualité de relation entre les hommes qui est ici en jeu. Car baptiser un enfant, c’est lui donner un nom et ce nom ce n’est en réalité ni « Amandine » ni « Chloé » mais c’est entendre le nom que Dieu nous donne : « mon enfant ». C’est porter le nom de Dieu auprès de tous les hommes, voilà ce qui nous engage à être partout et toujours des témoins de son amour.
Nous n’avons pas ce matin signé de contrat mais nous avons rendu un instant visible l’alliance de Dieu avec nous, soyons en désormais dignes et regardons la vie avec la confiance de l’enfant qui tient la main de son père.