Matthieu 22, 15-22,
les deux faces de la même pièce
 
 
 
 
 
Saint-Marc
14 juillet 02
 

Roland Kauffmann


15   Alors les pharisiens allèrent se consulter sur les moyens de surprendre Jésus par ses propres paroles.
16   Ils envoyèrent auprès de lui leurs disciples avec les Hérodiens, qui dirent: Maître, nous savons que tu es vrai, et que tu enseignes la voie de Dieu selon la vérité, sans t'inquiéter de personne, car tu ne regardes pas à l'apparence des hommes.
17   Dis-nous donc ce qu'il t'en semble: est-il permis, ou non, de payer le tribut à César?
18   Jésus, connaissant leur méchanceté, répondit: Pourquoi me tentez-vous, hypocrites?
19   Montrez-moi la monnaie avec laquelle on paie le tribut. Et ils lui présentèrent un denier.
20   Il leur demanda: De qui sont cette effigie et cette inscription?
21   De César, lui répondirent-ils. Alors il leur dit: Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu.
22   Étonnés de ce qu'ils entendaient, ils le quittèrent, et s'en allèrent.
 
 

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Aujourd’hui 14 juillet, nous sommes dans une sorte de dilemme. Au moment même où nous avons commencé ce culte débutait le traditionnel défilé militaire sur les Champs Élysées. Occasion de fierté pour tous ceux qui aiment les beaux uniformes et les chevaux des Gardes Républicains, qui derrière les drapeaux se souviennent des victoires napoléoniennes, des grandes guerres ou des opérations humanitaires aux quatre coins du monde. Même si il y a quelque chose de folklorique à voir défiler le chef de l’État devant les troupes, ce folklore est réjouissant. Comme des enfants, on aime jouer aux petits soldats de plomb et voir passer les missiles qui doivent nous défendre.

Mais le dilemme tient au fait que nous sommes aujourd’hui dimanche et la question s’est posée à la télévision publique : que faut-il privilégier ? La messe dominicale ou le défilé républicain ? Difficile question quand on se laisse ainsi prendre en piège de la légitimité. Certains pensent qu’il faut garder la messe plutôt que le défilé car la messe célèbre la paix et l’harmonie entre tous les hommes tandis que le défilé est quand même une démonstration de puissance. D’autres préféraient le défilé pour son caractère républicain et laïc. Les responsables de la télévision ont tranché : ce sera la messe ! Mais retransmise depuis un bâtiment de la Marine… ! Ainsi on aura fait un habile compromis en satisfaisant tout le monde et on pourra même arguer de la parole de Jésus car on aura rendu à Dieu ce qui est à Dieu (la messe) et à César ce qui est à César (le bateau).

Belle ruse en réalité pour éviter tout conflit entre ces deux intérêts à priori contradictoires ou en tout cas présenté comme tels par les tenants de l’un ou de l’autre. Conflit qui est justement le but recherché par les Pharisiens lorsqu’ils posent la question à Jésus : est-il permis de payer l’impôt à César ? Question aussi tordue que « plutôt le défilé que la messe ? ». C’est une question tordue parce qu’elle confond volontairement l’autorisation et l’obligation. Elle se place sur deux registres : l’impôt est par définition obligatoire, sinon ce n’est pas un impôt, on ne peut y déroger, on doit le payer. Aujourd’hui sous peine d’amende, hier sous peine de prison voire de mort. Mais est-il permis de se soumettre à cette obligation ou au nom de la fidélité à la Loi de Moïse faut-il risquer sa vie ? Car il ne saurait y avoir en Israël un autre roi que celui institué par Dieu. Or César est un roi étranger, païen, plus proche des idoles que de Dieu. N’est-ce pas être idolâtre que de lui payer l’impôt ? Un dilemme autrement plus sérieux que notre problème de défilé ou de messe…

Jésus, encore plus habile que nos programmateurs de télévision détourne le problème en prenant les piégeurs à leur propres jeu. C’est justement parce que les pièces sont ornées de l’effigie de César que l'on peut penser à l’idolâtrie interdite et Jésus retourne l’argument en faisant de cette effigie non pas une image mais un titre de propriété : la pièce est à César rend-la lui. Sous entendu, celle de l’impôt mais aussi toutes les autres… L’impôt est une des utilisations possibles de l’argent et l’hypocrisie serait d’accepter les utilisations agréables malgré l’idolâtrie latente et de refuser les utilisations désagréables en prétextant alors de la fidélité à la Loi. Puisque les Pharisiens ne dédaignent pas l’argent de César pour leur vie quotidienne, il faut aussi qu’ils paient l’impôt. Pour être cohérents, il leur faudrait rejeter absolument toute implication dans l’économie de l’Empire, alors seulement ils pourraient parler d’idolâtrie.

Ce qui est étonnant dans cette histoire, ce n’est pas l’hypocrisie des Pharisiens ni l’habileté de Jésus à leur répondre. De cela nous avons l’habitude. Ce qui est étonnant, c’est que Jésus qui, lui était cohérent, a cautionné l’impôt ! Lui qui pouvait se désintéresser de l’intendance, n’a-t-il pas nourri 5000 hommes sans dépenser un centime ? Lui qui aurait pu, en raison de son désintéressement en appeler à la désobéissance fiscale, réunir ses adeptes dans le désert pour fonder une communauté d’ascètes ne devant rien à personne mais réunissant tous les affamés de la terre, nourris par ses miracles, n’en a rien fait ! Au contraire, il légitime l’impôt par une de ses phrases définitives dont tous les percepteurs ont fait leur devise.

On insiste beaucoup sur « Rendez à César » et on a tendance à oublier que la pointe de Jésus contre les Pharisiens est dans la deuxième partie de la phrase : « à Dieu ce qui est à Dieu. Par là, il entendait non seulement l’hypocrisie matérielle de ceux qui veulent bien utiliser l’argent mais pas payer l’impôt mais aussi et surtout l’hypocrisie spirituelle de ceux qui détournent l’esprit de la Loi de Moïse, qui sous couvert de fidélité à la Loi ne cherchent que leur intérêt personnel. Dans le procès incessant entre Jésus et les Pharisiens que l’Évangile nous raconte, c’est toujours le même problème réel. Ceux qui n’ont que la Loi a la bouche, le respect des rites et des règles et qui dans le même mouvement écrasent leurs frères sous le poids de leur propre péché. Ceux qui obsédés par leur idée de Dieu en oublient les hommes, ceux qui font de leur foi un instrument de puissance, de haine et de mort. Tous ceux qui croient qu’il serait possible de séparer les deux réalités : celle de Dieu et celle de l’homme. Tout l’Évangile tient dans le refus de la séparation : Jésus le répète sans cesse, on ne peut aimer Dieu si on n’aime pas l’homme !

Et c’est bien ce qu’il leur reproche à ces pharisiens. De ne pas rendre à Dieu ce qui lui appartient  car si l’effigie de César se trouve sur les pièces de métal, où se trouve l’effigie de Dieu ? Si le problème des pharisiens était vraiment le refus de toute fausse image qui prétendrait prendre la place de Dieu, ils devraient honorer l’image de Dieu plus que celle de César. Se préoccuper de payer leur tribut à Dieu plutôt que de faire semblant ! Et où se trouve-t-elle donc cette image de Dieu ? Les rois frappent des pièces, Dieu crée un être de chair ! Il n’y a pas d’autre image de Dieu que cet homme qu’il a fait à sa ressemblance nous disait déjà la Genèse.

En relisant tout ce chapitre de Matthieu, on s’aperçoit que cet épisode de la pièce s’insère dans une controverse générale de Jésus face aux représentants de la foi. Il commence par la parabole des Noces qui stigmatise l’incompréhension de l’Évangile par les juifs. Ensuite notre épisode avec les Pharisiens, suivi d’une autre controverse à propos de la résurrection avec l’autre école de maîtres religieux, les Sadducéens. Toute ces controverses ont en commun de vouloir dissocier la fidélité à Dieu et l’amour de l’homme, de comprendre la réalité comme divisée entre d’un côté la réalité de Dieu et de l’autre celle de l’homme. Dieu et César pour les Pharisiens, morts et vivants pour les Saducéens. Et elles se terminent par la même conclusion : l’affirmation de l’unité fondamentale de la Loi, des commandements et des prophètes. À ceux qui voudraient opposer Dieu et César, Jésus renvoie les deux commandements qui chacun désignent un aspect de la réalité : « tu aimeras le Seigneur, tu aimeras ton prochain ». Deux commandements qui pour lui et pour nous sont semblables, on ne peut distinguer l’un de l’autre. On ne peut respecter l’un sans l’autre. Mépriser Dieu revient à mépriser l’homme, mépriser l’homme revient à mépriser Dieu.

Et « rendre à César » tient du même mouvement que « rendre à Dieu ». Car finalement que symbolise « César » sinon le droit, la loi que se donnent les hommes pour vivre ensemble ? Bien sûr que l'on peut objecter que le pouvoir des empereurs romains était un pouvoir dictatorial. Dans l’esprit de beaucoup d’ailleurs, c’est le type même de pouvoir usurpé, absolu et inique. Bien sûr que les Romains étaient les envahisseurs mais leur loi, la Paix Romaine établissaient la protection de tous dans l’Empire. Elle était la condition même de la survie du peuple juif. La loi de César est comme toute les lois, arbitraire, mais elle a le mérite de défendre le faible contre le fort. C’est le propre de la loi, qu’elle soit de César ou républicaine, que d’être la négation de l’autre loi, celle de la jungle où le fort écrase toujours le faible.

Dans la question des Pharisiens, il faut entendre aussi cette contestation de la prétention des hommes à se doter de lois qui leur soient propres. Est-il permis d’obéir à la loi de César ? est-il permis d’obéir à la loi de la République ? Voilà ce qui se trouve derrière la question de l’impôt ! Avec la même ambiguïté, comme s’il était besoin d’autorisation pour une obligation. Et Jésus en répondant comme il le fait désamorce toutes les prétentions au fanatisme religieux. Bien sûr qu’il faut respecter la loi de César dans la mesure où elle participe du même projet que la loi de Dieu, permettre aux hommes de vivre ensemble dans la paix et le respect. Jésus institue ici le respect de la loi au nom même de l’Évangile. Il souligne que la loi est une bonne chose parce qu’elle défend les intérêts de chacun contre les appétits de tous. En acceptant l’impôt dû à César, Jésus rejette du même coup tous ceux qui prétendraient imposer au monde la loi de leur foi. Les Pharisiens symbolisent ici ceux qui, au nom de leur particularité, rejettent la loi qui se veut universelle. Ils en veulent les avantages mais pas les contraintes. La loi, l’impôt, « César », sont des réalités nécessaires dont il ne saurait être question de se démettre au nom de la foi chrétienne.

La messe ou le défilé ? La foi ou l’obéissance ? La loi de Moïse ou la loi de César ? Dieu ou l’homme ? Les deux ! Réalités inséparables dont l’essence est justement d’être le dépassement et la réalisation l’une de l’autre.

Tout au long de mon ministère parmi vous, je n’aurais eu de cesse d’insister sur ce point. C’est sans doute ce que certains pourraient me reprocher que d’avoir délaissé les questions « pieuses », la prière, la liturgie, le « saint-esprit » et d’une manière générale ce qui semble proprement religieux. De m’être parfois plus intéressé aux questions sociales ou politiques qu’aux questions spirituelles. Mais c’est parce que je crois profondément que l'on ne peut être croyant qu’en étant immergé dans la réalité du monde mais aussi et dans le même mouvement parce que je crois qu’on ne peut réellement changer le monde qu’en ayant la tête et le cœur dans le Royaume de Dieu.

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