Cantiques des cantiques 8, 6-7
Le plus proche des prochainsPrédication de mariage pour
Alexia et Christophe
Saint-Maurice
de Pfastatt
7/9/02
Roland Kauffmann
6 Mets moi comme un sceau sur ton coeur,
comme un sceau sur ton bras;
car l'amour est fort comme la mort,
La jalousie est dure comme le séjour des morts;
Ses fièvres sont des fièvres brûlantes,
Une flamme de l'Éternel.
7 Les grandes eaux ne peuvent éteindre l'amour,
Et les fleuves ne le submergeraient pas;
Quand un homme offrirait tous les biens de sa maison contre l'amour,
On ne ferait que le mépriser.
Qui l’eut crû ? Qui aurait crû que nous en arriverions là ? Qui aurait parié un centime sur les chances de votre couple au début ? C’est avec beaucoup d’émotion que j’évoque cette aube de votre amour, cette sorte de préhistoire déjà bien lointaine à laquelle j’ai eu la chance d’être d’une certaine manière associé. Rappelez vous d’un certain week-end en Moselle avec le groupe de jeunes !Que s’est-il passé ce jour là ? Quels sont les mots que vous vous êtes échangés, quelles tendresses vous êtes vous offertes, quelles promesses vous êtes vous laissés arrachés à ce moment-là ? Nul ne le sait ou ne s’en rappelle parmi ceux qui étaient avec vous lors de ce court séjour à Ars-sur-Moselle ! Mais ce dont moi je me rappelle, c’est que rare devaient être ceux qui pensaient que ça allait durer. Vous ne vous doutiez peut-être pas vous-mêmes et pourtant voilà le résultat de ces mots, de ces gestes, de ces promesses : vous voilà devant l’autel, devant vos familles, devant votre Église, devant Dieu, pour dire cette fois d’autres mots, faire d’autres actes et faire d’autres promesses.
Des promesses cette fois non plus arrachées, cédées comme elles le sont toujours au début d’une histoire d’amour mais librement consenties, mûries, réfléchies. Réfléchies à la lumière d’une vie commune déjà longue malgré votre jeune âge. Six années (au moins) déjà émaillées de péripéties diverses, de joies, de difficultés, de doutes bien souvent et de consolations enfin ! Des années au cours desquelles vous avez appris à vous connaître, à passer de l’autre côté du miroir des apparences pour savoir réellement de quoi l’autre est fait. De quels rêves, de quels projets, de quels idées votre vie est faite. Si à l’époque vous aviez sût ce que vous savez aujourd’hui l’un sur l’autre, peut-être n’auriez vous éprouvé aucune attirance réciproque. Et pourtant vous voilà et j’ai envie de dire que vous n’êtes pas là aujourd’hui à cause de tout ce qui vous rassemble, vous réunit, vous attire mais au contraire aujourd’hui vous dites la vérité de votre amour qui subsiste hier, aujourd’hui et demain malgré ce qui vous sépare, ce qui vous dérange, ce qui vous démange chez l’autre.
L’amour ne naît jamais des ressemblances mais au contraire, il grandit sur le lit des différences.
On ne s’aime pas « à cause de » mais « malgré ». N’y voyez pas là un quelconque pessimisme, une sorte de résignation mais bien plutôt le grand courage de l’amour qui apprend jour après jour à faire une place dans sa vie à quelqu’un d’autre auquel on décide de s’accorder. Au lieu de rester dans la bulle chacun de vos idées, de vos rêves, Alexia et Christophe, vous avez accepté de vous adapter l’un à l’autre, de vous faire l’un à l’autre. Au prix de concessions réciproques, au prix de luttes parfois mais surtout au prix de paroles. À force de parler l’un avec l’autre, vous êtes parvenus à vous entendre et c’est le fruit de cette entente que nous célébrons aujourd’hui avec votre mariage.
Ce qui est vrai pour vous l’est pour nous tous. L’amour ne se trouve pas au fond des lits, l’amour ne se trouve pas dans les comptes en banques, il ne se couche pas dans des contrats notariés (même pour construire une maison…), l’amour n’est pas dans les factures, les carrelages, il n’est pas dans les plaisirs de la vie. On ne fait jamais mieux l’amour qu’avec des mots. Des mots que l'on se donne, que l'on reçoit, que l'on tisse, que l'on même et qu’on emmêle. Des mots qui construisent une histoire, la vôtre et la nôtre. Des mots tendres, des mots durs, des mots secrets et des mots comme aujourd’hui dits devant le monde entier. L’amour disparaît quand il n’a plus de mots pour se dire, l’amour se défait quand il ne se parle plus et on ne s’aime plus quand on ne peut plus se dire, dire tout ce qui nous pèse, nous détruit. Aussi longtemps que les mots sont là pour endiguer le flot des difficultés de la vie, alors les paroles du poète deviennent réalité : même les fleuves ne pourraient submerger l’amour !
"Je suis à mon Bien-Aimé, et vers moi se porte son désir." (Cantique des Cantiques, VII, 11)
Ce texte du cantique des cantiques que vous avez choisi n’évoque pas vraiment la solidité de l’amour qui résisterait à tout les aléas de la vie. Car l’amour, n’en déplaise aux romantiques, n’est pas solide, il n’est pas intangible, il n’est pas donné une fois pour toute sans crainte, sans risques. Se serait faire injure à tous ceux qui se sont aimés un jour et qui ont vu disparaître dans la douleur ce qu’ils croyaient acquis une fois pour toute. L’amour de Dieu seul est éternel, insoluble dans le gouffre de l’existence, l’amour entre deux personnes humaines est aussi faibles qu’elles ! Dieu seul est parfait, Dieu seul est entièrement vrai, Dieu seul est parfaitement capable d’aimer toujours sans condition, sans concession, sans reniement.
Les hommes, nous, sommes condamnés à vivre avec nos faiblesses, avec nos mensonges, avec nos défauts. Nous en sommes réduits à vivre avec nous-mêmes tels que nous sommes et non pas tels que nous aimerions être. Mais le poète le sait bien. Lui qui nous parle d’un amour plus fort que la mort sait bien que l’amour est fort en réalité quand il sait laisser l’autre être lui même. L’amour entre deux êtres ne passe pas par le reniement de ce que l'on est mais au contraire par l’acceptation de tout ce que l'on est. Alexia, tu a choisi Christophe tel qu’il est, avec ses défauts, malgré ses défauts (qui sont nombreux). Christophe, tu as choisi Alexia, telle qu’elle est, avec ses défauts (qui sont rares bien évidemment… comme il sied aux femmes). Vous avez l’un et l’autre choisi de ne plus exister tout seul mais d’exister l’un avec l’autre.
Le poète qui décrit l’amour fort comme la mort, ne nous en décrit pas la force mais l’amertume. Qu’y-a-t-il de plus amer, de plus dur que la mort ? Qu’-y-a-t-il qui s’impose avec plus d’évidence, de peine que la fin de la vie ? Il y a quelque chose de surprenant que de mettre bord à bord ces deux réalités contradictoires : l’amour, avec toutes ses forces de vie, lié à la mort, avec ses forces de dissolution. Sans doute veut-il dire qu’il n’y a en réalité que deux choses qui comptent vraiment dans la vie d’un homme, sa mort qui résout toutes choses et dit plus que la vérité sur la vie et la manière dont il parvient à aimer, ce qui est la vie elle-même. L’homme sait qu’il vit parce qu’il sait aussi qu’il va mourir, cette conscience de la mort est déterminante pour savoir que l'on est un homme. De même, l’homme n’existe pas en-dehors de l’amour. Comme la mort est constitutive de l’être humain, ainsi de l’amour qui en dit plus sur nous que toutes les illusions ou les apparences que nous voudrions mettre en avant.
Il dit l’importance de l’amour, il en dit ensuite seulement la force, la capacité à résister même à la mort mais il nous manque encore quelque chose : nous donne-t-il la clé pour s’aimer ?
Certainement pas ! C’est à chacun de nous qu’il revient de l’inventer mais il nous en donne au moins son idée : Mets-moi comme un sceau sur ton cœur, comme un sceau sur ton bras. Le sceau, c’est ce qui permet d’authentifier quelque chose, qui signe un document, qui en dit l’origine, qui en dit la vérité. Faire de l’être aimé son sceau, c’est accepter que l’autre soit d’une certaine manière la signature de sa propre vie, ce qui lui donne son authenticité. C’est admettre que l'on ne se voit jamais mieux qu’à travers le regard de la personne qui nous aime. C’est accepter de ne plus se juger soi-même, s’évaluer, se comprendre soi-même mais se comprendre par l’autre. Reconnaître que l’autre, celui que l'on aime et qui nous aime en sait plus long que nous sur nous-même. Alexia, Christophe en sait plus sur toi que toi-même. Christophe, si tu veux te connaître, regardes-toi dans les yeux d’Alexia.
À l’homme qui se cherche et s’oublie sans jamais se trouver, le poète répète : si tu veux savoir qui tu es vraiment, cherche dans les yeux de celui ou celle qui t’aime.
Cette image du sceau est sans doute à l’origine de notre alliance, celle que l'on porte au doigt et qui sert de signe extérieur d’un amour partagé. Cette alliance que vous allez vous échanger tout à l’heure et qui signe, en même temps qu’elle signale, votre union. Quand vous regarderez vos mains, l’autre sera présent à vos pensées, vous guidera et vous accompagnera même dans l’absence.
Vous vous rappellerez ainsi que si notre Seigneur nous apprend à aimer notre prochain, désormais vous êtes l’un pour l’autre le plus proche des prochains