Genèse 16, 1-4 ; 15
Romains 8, 12-17
La couvade de Saraï et l'homme adopté
Saint-Paul
2 mars 2003
Roland Kauffmann
Le récit de la Genèse que nous venons d’entendre nous raconte de manière extrêmement surprenante la naissance d’Ismaël, fils d’Abram, ancêtre des ismaéliens autrement dit des musulmans. Suivant un usage ancien en vigueur dans les tribus nomades sémites nombreuses en ce temps-là à errer dans les déserts de Mésopotamie, Saraï, femme légitime d’Abram qui ne peut avoir d’enfants délègue sa fonction reproductrice à sa servante Agar. Elle invite son mari à s’approcher de sa servante pour que celle-ci lui donne un fils.Il faut remarquer tout de suite qu’il ne s’agit pas d’un fils d’Agar pour Abram. Le projet de Saraï est bien d’avoir un fils pour elle. L’infertilité dans ces peuplades était comprise comme un signe de malédiction divine. Une femme qui ne peut avoir d’enfant est rejetée des dieux et des hommes. Aujourd’hui encore dans certaines peuplades culturellement attardées, la stérile est maudite. On peut la répudier sans problème de conscience. Ceux d’entre nous qui ont vu le film « Kadosch » se souviennent que c’est encore aujourd’hui le cas chez les juifs fanatiques. Ce rejet de la stérile n’est pas comme le croient les purs, le signe d’une obéissance à Dieu et à ses décrets. C’est au contraire le signe d’une pente naturelle commune à toute l’humanité barbare.
Au temps de la barbarie originelle, la femme n’a de valeur que parce qu’elle est capable de reproduire l’humain à l’identique, de donner des fils aux patriarches, comme des brebis, elles ne comptent que par le nombre de petits qu’elles portent. Or notre récit est extraordinaire de modernité car nous y voyons justement l’émergence de la personnalité de la femme en-dehors de sa fonction naturelle et biologique de reproductrice. Dans l’histoire de l’humanité, c’est un moment essentiel qui se joue dans le destin de Saraï. Elle est stérile et pourtant son mari, Abram continue de l’aimer et au contraire des autres clans pour qui l’infertilité est une malédiction de Dieu, le couple comprend la situation de Saraï non comme une fatalité, encore moins comme une punition mais plutôt comme une décision de Dieu point final !
Il n’y a là plus de jugement, plus de malédiction mais une position relativement neutre. Non seulement Saraï et Abram savent que ce n’est plus la nature qui décide de leur destin mais le Dieu qui les a fait quitter leur pays. La biologie, le corps, la nature deviennent secondaires après le décret divin. Plus encore, non seulement Saraï n’est plus considérée comme maudite, à exclure, à rejeter mais en plus on peut s’arranger avec la décision divine.« Puisque Dieu en a décidé ainsi, approche toi de ma servante, j’aurai un enfant par elle ». Étrange désinvolture que celle de Saraï qui se sait fondée à contourner le décret de Dieu. Elle aura un enfant en utilisant sa servante. Cet enfant ne sera pas celui d’Agar, l’égyptienne mais bien celui d’Abram et de Saraï. Ils n’inventent rien de moins que le concept de mère porteuse. C’est un contrat moral entre eux, une décision intime qui ne peut être l’objet d’un jugement moral à priori.
Pour montrer concrètement que l’enfant est le sien, le Talmud raconte que Saraï au moment de la naissance de l’enfant s’est mise au-dessus d’Agar. L’enfant Ismaël est passé par les cuisses de sa mère biologique et dans le même mouvement par les cuisses de sa mère légitime, celle qui a voulu sa naissance. C’est Agar qui donne un fils à Abram mais cet enfant est de droit à Saraï. Ce n’est pas un enfant adultérin mais l’héritier légitime du patriarche. Encore une fois, tout cela n’a rien à voir avec la nature ou avec l’ordre des choses. À partir du moment où Saraï a pris la décision, la chose arrive. Toute naissance est d’abord une affaire de parole. Le passage de l’enfant par les deux cuisses, celles des deux mères montre concrètement que toute naissance est avant tout une affaire d’adoption. Ismaël est adopté par l’épouse légitime d’Abram. C’est une innovation majeure dans l’histoire humaine que de montrer ainsi que l’identité d’un individu ne dépend en rien de son origine naturelle, biologique, voire même par extension sociale. Ismaël est enfant d’une égyptienne, d’une étrangère, et pourtant le voilà de plein droit héritier du chef de famille. Rien, ni le sang, ni l’honneur, ni la nature, ni le sol, rien de ce qui a affaire avec les racines originaires n’a d’importance confronté à la parole par laquelle l’enfant est pris pour elle par Saraï.
L’homme d’aujourd’hui, comme Ismaël, ne dépend absolument pas de sa nature. Il n’est enchaîné par aucunes des forces obscures de la biologie. Il ne peut se prévaloir d’aucun privilège de par son origine. À l’inverse il n’est déterminé par aucune sorte de fatalité liée à cette origine. Dans la décision courageuse de Saraï, se trouve déjà l’affirmation fondamentale de l’Évangile qu’il n’y a plus ni blanc ni noir, ni riche ni pauvre, ni libre ni esclave ni homme ni femme mais uniquement les enfants d’une parole.
Parole d’adoption que l’apôtre Paul nous répète à son tour. Toute notre histoire religieuse depuis les origines avec Abram jusqu’à aujourd’hui est l’histoire de la découverte progressive de cette réalité. L’humanité esclave de sa terreur religieuse, soumise à tous les déterminismes de la magie ou de la nature ne peut se comprendre qu’en opposition avec les pouvoirs surnaturels. Confrontée à des réalités qu’elle ne peut comprendre, l’humanité s’est complu dans ce que Paul appelle un « esprit de servitude ». Et c’est la grandeur du christianisme que de se vouloir la libération de l’homme de toutes les puissances soit disant surnaturelles qui prétendraient lui dicter sa conduite. L’homme inspiré par Abram et par Paul n’a aucun compte à rendre aux esprits qui prétendent diriger le monde.
Ces esprits seraient-ils même auréolés du prestige de la technique !
Il y a quelque chose de paradoxal dans notre situation présente. Durant les derniers siècles, la religion chrétienne est devenue, à l’inverse de ce qu’elle était à l’origine, un formidable instrument d’oppression sociale et d’obscurantisme. Au point que les sciences et les techniques du 19e et du 20e siècles se sont voulues des moyens d’émancipation de l’aliénation religieuse. Aujourd’hui la science nous paraît menaçante. Les exemples de nos craintes modernes ne manquent malheureusement pas. Qu’il s’agisse de la technologie guerrière massée aujourd’hui dans la Mésopotamie d’Abram. Qu’il s’agisse des manipulations génétiques sur les plantes dont nous ne pouvons imaginer les conséquences dans l’avenir. Qu’il s’agisse du clonage. La science n’est plus aujourd’hui la garantie du progrès humain bien au contraire.
Avec le clonage nous sommes aux antipodes de la naissance d’Ismaël. Permettez moi d’y revenir un instant. Il paraît qu’un enfant serait né, issu d’un clonage au sein d’un groupe religieux, Raël. Les chefs de ce groupe ne sont pas des imbéciles, bien au contraire, en parfait marchands de confusions et d’illusion, ils ont annoncé la naissance le jour de Noël. Ce qui non seulement soulignait un parallèle chrétien évident mais en plus assurait une répercussion médiatique dans le silence de la trêve de Noël. Voilà un enfant fabriqué dans le seul et unique but de satisfaire le désir de permanence de ses parents. Mais qui nous dit seulement que cet enfant existe bien ? Ou en est la preuve ? Suffirait-il que ce groupe fanatique affirme une chose pour qu’elle soit vraie ? Comment se fait-il que nous soyons effrayés par la possibilité du clonage alors même que rien ne vient confirmer cette possibilité. Nous avons peur d’une chose bien avant qu’elle n’arrive. Comme les anciens qui craignaient que le ciel ne leur tombe sur la tête, nous craignons les folies techniciennes. Au point que nous en devenons même prêts à renoncer aux bienfaits de la science et de la technique.
L’enfant cloné n’existe pas, en tout cas pas encore. L’homme aime jouer avec ses peurs. Souvenons nous de l’homme machine, de l’homme artificiel. Imaginer Frankenstein n’a pas suffit à le rendre réel. De même c’est donner un trop grand crédit à la science que de la croire capable de créer un être humain. Pour être un homme ou une femme, il ne suffit pas de cloner des gènes, cela ne peut suffire. La personnalité ne se résume pas un assemblage biologique. Un enfant cloné ne saurait être identique à son modèle. Ce serait faire preuve d’une paradoxale superstition technologique que de croire que tout est contenu dans le patrimoine génétique.
Si l’histoire de la naissance d’Ismaël a aujourd’hui encore quelque chose à nous apprendre, c’est bien à relativiser la puissance technicienne et à ne pas nous laisser enchaîner à nouveau à aucun déterminisme que ce soit. Ce que nous sommes aujourd’hui, et ce que nous serons demain ne dépend en rien de nos capacités. Il ne nous faut pas céder à la crainte mais au contraire regarder l’avenir avec confiance aussi longtemps que nous serons capables de nous en remettre à la seule parole qui compte, celle qui fait de nous des enfants de Dieu.