Cantiques des cantiques 2/1-7
Croquer la pomme…
Mariage
de Guy Woelfel
et Claire Loidreau
Dijon 19 juillet 2003Roland Kauffmann
1 Je suis un narcisse de Saron, Un lis des vallées. -
2 Comme un lis au milieu des épines, Telle est mon amie parmi les jeunes filles. -
3 Comme un pommier au milieu des arbres de la forêt, Tel est mon bien-aimé parmi les jeunes hommes. J'ai désiré m'asseoir à son ombre, Et son fruit est doux à mon palais.
4 Il m'a fait entrer dans la maison du vin; Et la bannière qu'il déploie sur moi, c'est l'amour.
5 Soutenez-moi avec des gâteaux de raisins, Fortifiez-moi avec des pommes; Car je suis malade d'amour.
6 Que sa main gauche soit sous ma tête, Et que sa droite m'embrasse!
7 Je vous en conjure, filles de Jérusalem, Par les gazelles et les biches des champs, Ne réveillez pas, ne réveillez pas l'amour, Avant qu'elle le veuille.« Dites-le avec des fleurs », le slogan préféré des fleuristes et de la fête des mères semble avoir été inventé par l’auteur de ce livre poétique que l'on appelle Cantique des Cantiques. Salomon, roi d’Israël était considéré dans tout l’orient ancien comme un sage. C’est un peu l’image de ce qu’on appellera plus tard, un « roi philosophe ». On pourrait le comparer à l’empereur romain Marc-Aurèle qui après la bataille se livrait à des méditations stoïciennes. Au cours de son règne, Salomon a bâti le temple de Jérusalem dans un sursaut de piété, ensuite il a beaucoup médité sur le sens de la vie, le sens du pouvoir, de la violence et de l’amour. On le connaît ainsi comme l’auteur de l’Écclésiaste, c’est de lui que vient la phrase fameuse « vanité des vanités, tout n’est que vanités ».
Sur la fin de sa vie, il a passé beaucoup de temps en compagnie de jeunes filles dont il chante ici les charmes. Dans la tradition chrétienne, on a souvent considéré que le Cantique des Cantiques était une allégorie des relations entre Dieu et son peuple. C’est sans doute vrai… au second degré. Au premier degré, c’est le récit des amours entre un homme et une femme. Il faut l’entendre comme un dialogue. La (jeune) fille est encore dans sa famille, son amant rôde de nuit autour de la maison. Version biblique de Roméo et Juliette et autres amours de la littérature. À tour de rôle l’amante et l’amant chante les avantages de l’autre. Elle le compare à une vigne enivrante, à une citadelle puissante. Il la compare à une jument… (c’est un compliment !) à un jardin, à un torrent de parfums. Ils décrivent leurs corps et leur passion dans un défoulement érotique qui a parfois choqué de pieux lecteurs…
Dans notre passage il est question de fleurs : ici l’amoureux compare sa bien aimée à narcisse au milieu des épines, là elle répond en le comparant à un pommier. De la fleur au fruit la métaphore est éclatante.
Même si le symbolisme sous-jacent à cette description nous est devenue un peu étranger aujourd’hui. Au point même que certains d’entre vous pourraient trouver étrange que pour un mariage, nous ayons choisi avec Claire et Guy de méditer sur de pareilles « mauvaises graines ».
Nous avons coutume de nos jours de déclarer notre amour avec un magnifique bouquet de roses rouges. D’ailleurs je suis sûr que Guy y a pensé, sinon il lui reste quelques instants pour envoyer quelqu’un en chercher… Mais la rose est une invention récente, elle commence à fleurir au cours de ce moyen-âge avec le « Roman de la Rose » justement. Dans l’ancienne civilisation égyptienne, c’est le Lotus qui est synonyme d’amour et de vie. Dans la civilisation grecque et orientale, c’est le Narcisse, cette plante a aujourd’hui une mauvaise réputation. C’est d’elle que provient par exemple le mot « narcotique », elle est toxique en effet et recèle des substances dont vous imaginez le résultat…
Vous connaissez également le mythe : Narcisse jeune et beau garçon qui tombe amoureux de sa propre image, de son reflet dans le fleuve, et en vient à ne plus être capable de s’en détacher. Une obsession de soi que l'on appelle le narcissisme. Narcisse ne peut plus faire la différence entre son reflet et la réalité. Il est hypnotisé par sa propre image Ce mythe a contribué à dévaloriser le narcisse dans l’imaginaire chrétien. On en oublie la richesse du mythe qui nous apprend que ce n’est précisément jamais en se regardant que l'on parvient à se connaître.
Notre identité nous est donnée par le regard de l’autre. De celui ou celle dont on accepte, reconnaît et même recherche l’altérité. Narcisse représente l’idéal mais un idéal que contrairement au mythe on trouve en-dehors de soi. C’est Claire qui représente l’idéal de Guy et non pas Guy lui-même. Claire est devenu le meilleur miroir qu’il n’aura jamais. Celui qui montrera ses points noirs mais aussi ses meilleurs côtés. Celui qui l’empêchera de se couper en se rasant et qui lui dira fidèlement ce qu’il en est de son moral. Voilà en quoi le narcisse est une métaphore du mariage : en soulignant l’importance vitale de l’altérité, on se marie toujours avec quelqu’un qui nous ressemble et en même temps qui est fondamentalement différent de nous. C’est dans l’équilibre entre ces ressemblances et ces différences que se niche et se construit l’amour.
La métaphore du pommier est au moins aussi troublante dans la bouche du roi philosophe et à nos oreilles. Si la pomme et le pommier n’ont pas le même effet narcotique que le Narcisse, la pomme n’en a pas moins également été dévalorisée par le mythe. Non plus grec cette fois-ci mais hébraïque. Vous avez tous en tête la tentation d’Adam et d’Ève dans le paradis où pour le malheur de l’humanité, la femme invite l’homme à « croquer la pomme ». C’est devenu une image passé dans le langage courant au point que croquer la pomme est devenu synonyme de consommation de l’acte conjugal. Tout va bien quand on est marié mais sinon c’est de la fornication. Il y a donc de la provocation de mauvais goût à évoquer le fruit de la luxure au moment d’un mariage. D’autant que Claire, puisque c’est l’amoureuse qui parle, ne se contente pas d’une pomme mais c’est carrément un pommier…
Mais le mythe est trompeur ou plutôt nous le comprenons de travers. Outre le fait qu’il n’est pas question dans le récit de la Genèse d’une pomme ni d’un pommier mais d’un fruit quelconque, il n’y a aucune allusion dans le récit de la faute originelle à une affaire sexuelle. C’est Saint-Augustin qui, à côté de ses immenses qualités, avait le défaut de détester la sexualité, qui le premier a fait le lien entre le sexe et le péché. C’est la clé de voûte d’un système de pensée qui fait du mariage finalement le lieu d’une sexualité tolérée uniquement en raison de la nécessité de la procréation. Dans l’histoire de l’Église, le corps et ses affaires a toujours été méprisé, dominé, écrasé. Certaines formes du christianisme continuent d’ailleurs cette tradition de rejet et ne conçoivent le mariage que comme le cadre légal.
Or notre amoureuse ici ne parle pas de procréation, elle ne parle pas de la pomme de la Genèse mais bel et bien de plaisir et de douceur. La pomme est « rafraîchissante », elle fait tomber la fièvre de celle qui est « malade d’amour ». Tous ici évoque la confort, le calme, la volupté. Il faut la voir s’allonger au pied de l’arbre par une chaude après-midi d’été et profiter de son ombre protectrice… En même temps le pommier assure la subsistance, la génération. Ses pépins ne sont justement pas synonymes d’ennuis mais au contraire de générations nombreuses et en bonne santé.
La pomme comme métaphore du mariage, il fallait être un fin connaisseur des choses de l’amour et de la vie comme l’était Salomon pour y penser. Dans cet échange intime entre la fille et le roi, il parle pendant qu’elle dort, elle rêve de leur prochaine rencontre. « De grâce n’éveillez pas l’amour », le roi Salomon sait que les dangers sont nombreux sur le chemine de l’amour. À commencer par ces « filles de Jérusalem » dont la jalousie et la haine pourraient détruire leur bonheur. Elles représentent toutes les bonnes et mauvaises raisons qui pourraient empêcher l’union rêvée et désirée. Tout le poème raconte comment les amants vont réussir, ou pas, à éviter les pièges des « filles de Jérusalem ».
Il est encore une dernière métaphore dans ce court passage qui prend une dimension très concrète dans une cérémonie de mariage. Nous avons là sans doute une des premières évocations d’une traditions ancestrale que nous continuons à perpétuer sans nous en rendre compte. Pendant qu’elle dort, il déploie une bannière sur elle. Cette bannière « c’est l’amour ». De la part d’un roi guerrier, avant d’être philosophe, la bannière c’est le drapeau, le panache qui guide la troupe, le signe de ralliement. Lorsque le roi déploie sa bannière sur sa bien aimée, il souligne leur union, il dit « elle est à moi, que nul ne s’en approche ». Métaphore très machiste mais telles étaient les mœurs du temps… et ce signe de ralliement, nous continuons à le porter aujourd’hui sous la forme d’une alliance. Ce petit bout de métal à notre doigt signifie au monde entier que nous sommes lié à un autre. Un lien qui n’est pas seulement un bout de papier légal sans importance réel mais un lien symbolique et existentiel, le lien du choix réciproque. Nos bannières sont aujourd’hui portés à égalité. En portant l’alliance vous soulignerez que vous vous appartenez l’un à l’autre.
Cette bannière, vous vous l’offrirez tout à l’heure après la bénédiction. Mais avant cela je voudrais moi aussi vous faire un cadeau à titre tout à fait personnel. Il s’agit d’un bel assortiment de pommes que j’ai cueilli moi-même… au supermarché. Ne sachant pas lesquelles vous préférez, j’en ai pris de toutes sortes, des douces, des acidulées, des amères, des spéciales tartes, des croquantes. C’est peut-être là un dernier enseignement de notre vieux philosophes, les pommes sont diverses et cette diversité n’est-elle pas une image de la diversité des moments de la vie commune que vous entreprenez. Vous avez déjà connu des moments acidulés, pimentés, fades ou doux. Puissiez-vous toujours dans les (nombreuses) années qui viennent retrouver dans la personne de l’autre le rafraîchissement qui vous sera nécessaire. C’est en tout cas, ce que je vous souhaite de tout cœur, amen !