Sans doute aussi parce qu'à chaque fois que l'on pense avoir trouvé la réponse, l'on se rend compte que ce n'est pas encore tout à fait ça. Tous les jours commencent avec cette question de la foi, tous les jours, les doutes viennent obscurcir nos réponses. Celui qui croit sans douter, il faut l'inviter à la prudence et l'humilité ; celui qui doute sans jamais croire, il faut l'inviter à la confiance et à l'audace.
Il arrive aussi que parfois l'on pense avoir eu un jour la foi et l'avoir
perdue par les circonstances de la vie, les épreuves et les difficultés.
Un peu comme si elle était un capital que l'on dépense. On
en a d'abord beaucoup dans sa jeunesse et au fil du temps, elle s'use et
on en vient à dire "je n'ai plus la foi", "je ne peux plus croire"
peu importe la raison qui nous fait raisonner ainsi. Mais je crois qu'il
y en deux principales : la déception et la culpabilité.
La déception, c'est au moment d'une épreuve, lorsque
le secours que l'on attend de Dieu ne vient pas, que nos prières
ne sont pas exaucées comme l'on espérait. La culpabilité,
c'est au moment où nous faisons quelque chose de grave à
nos propres yeux ou à ceux des autres, que ce soit contre nous-mêmes,
contre nos prochains ou contre Dieu. Déçus ou coupables nous
ne pouvons plus croire, nous avons épuisés les ressources
de la foi.
Il y a encore un autre cas de figure : parfois l'on ne ressent plus les effets de la foi. On les sentait dans le passé, cette force, cette confiance, cette assurance… on ne les a plus aujourd'hui. Un peu comme un médicament qui ne fait plus effet. Et comme on ne voit plus trace de la foi dans nos vies, l'on pense qu'on ne l'a plus.
Mais revient toujours notre question : qu'est ce que la foi ?
La foi n'est rien sans le doute. C'est au fil des réponses partielles que nous trouvons à nos doutes que se construit notre foi. C'est au moment même où nous doutons que nous croyons car c'est à ce moment là que l'on se rend compte que la foi n'est justement pas un capital placé sur un compte épargne, ni un remède contre les difficultés de la vie, ni un médicament chargé d'apaiser nos souffrances ou de nous doper. C'est au moment de nos déceptions que nous pouvons commencer à accepter que la volonté de Dieu soit différente de la notre, là nous croyons. C'est au moment de nos culpabilités que nous reconnaissons la foi. En effet celle ci a pour premier effet sans aucun doute, la repentance : se rendre compte que l'on est pécheur. Se sentir coupable, ce n'est pas avoir perdu la foi mais au contraire en éprouver l'effet.
Mais qu'est ce que la foi ?
C'est une question que je me pose aussi lorsque je fais le catéchisme particulièrement : la foi serait elle dans l'intelligence que pourraient acquérir les enfants de la culture chrétienne ? Suffit-il d'apprendre des faits, des événements. La foi, est-ce de croire dans la doctrine de l'Église ? est ce de croire à la Trinité ? à la résurrection ? aux sacrements ? est-ce de croire à l'Église ? est-ce adhérer entièrement à la confession de foi que nous appelons le "symbole des apôtres" en disant que celui qui n'accepte pas cette confession de foi n'a pas la foi ?
Et d'abord peut-on seulement dire que l'on "a" la foi ? Quelle présomption que de penser posséder le don de Dieu ! Jean nous ramène à la réalité, il n'utilise jamais ce verbe "avoir" en ce qui concerne la foi mais toujours des verbes dynamiques "être" et "aimer".
Il répond tout de suite à notre question : croire "c'est être né de Dieu", c'est à dire que c'est Dieu l'auteur de notre foi. Que c'est lui qui nous fait croire et cela même si nous pensons que notre foi est faible ou inexistante car pour vraiment "être", inutile d'"avoir" une foi parfaite, mais bien plus une foi "vraie", simple et humble qui reconnaisse l'homme Jésus comme étant le Christ, choisi par Dieu.
Même si elle ne nous semble pas avoir d'effet concret ou sensibles, même si elle semble éteinte et morte, la foi est toujours là comme le feu est là même si il n'y a plus de flamme, comme l'arbre en hiver est toujours vivant bien qu'il n'ait plus de feuilles.
L'amour de Dieu, c'est l'amour du monde
Pourtant il ne faut certainement pas s'en contenter et se satisfaire d'être comme un arbre en hiver. Car le second verbe dynamique qu'utilise Jean pour parler de la foi, c'est "aimer". Aimer Dieu et son prochain, nous le savons et plus encore nous savons en quoi cela consiste.
La vraie foi est facile à reconnaître ; ceux qui se persuadent faussement qu'ils ont la foi ou cherchent à le faire croire : aiment-ils vraiment ? Nous ne pouvons dire que nous aimons Dieu que nous ne voyons pas si en même temps nous n'aimons pas les hommes que nous voyons. Cette évidence aussi c'est Jean qui nous la montre.
Aimer à la manière que le Christ nous a enseigné : pratiquer le pardon ou plus exactement la miséricorde, c'est à dire reconnaître en chaque homme un être aimé de Dieu. Et qui donc ne peut être condamné, ne peut être rejeté. Ne jamais oublier que ce que nous donnons aux autres, Dieu nous le rendra au centuple. Il ne s'agit pas d'argent mais d'un vieux mot oublié de tous : la compassion. Si nous sommes compatissants, Dieu le sera envers nous.
Aimer à la manière que le Christ nous a enseigné : rechercher la justice dans toutes les situations que nous sommes appelés à vivre, c'est à dire chercher à rétablir chaque être humain dans sa dignité. Qu'il soit affamé, sans abri, exclus, expulsé, objet de toutes les haines et causes de toutes les peurs, chaque fois qu'un être humain, partout dans le monde ou dans notre quartier est humilié par la misère matérielle ou morale, nous devons tenter de le relever.
La foi au service du monde
Jean exprime cet amour de manière énigmatique lorsqu'il nous parle de cette victoire sur le monde qu'est notre foi. Comment pouvons triompher du monde ? Nous en faisons partie et en sommes chacun pour notre part, responsables. Il me semble que "triompher du monde" c'est lui rendre service.
Comment va le monde aujourd'hui, nous serons d'accord pour dire qu'il ne va pas très bien mais qu'est ce qui lui manque le plus ? Le progrès technique ou matériel ? je ne le crois pas. On voit tous les jours s'accumuler de nouvelles découvertes et pourtant, le monde d'aujourd'hui est-il plus civilisé, plus humain, que celui d'hier ? Le véritable progrès moral dont notre société a besoin, c'est celui de la justice et de la compassion que notre foi peut lui offrir.
Permettez moi une parenthèse, Baudelaire, le poète disait déjà en son temps "Demandez à tout bon français qui lit tous les jours son journal dans son estaminet, ce qu'il entend par progrès, il répondra que c'est la vapeur, l'électricité et l'éclairage au gaz, miracles inconnus aux romains et qui démontrent notre supériorité par rapport aux anciens ; tant il s'est fait de ténèbres dans ce malheureux cerveau et tant les choses de l'ordre matériel et de l'ordre spirituel s'y sont bizarrement confondues !"
"Celui qui croit que Jésus est le fils de Dieu", pour reprendre la définition que donne Jean du chrétien, a pour tâche essentielle de rappeler au monde que le véritable progrès ne peut être que spirituel, que moral. Et c'est cela le triomphe de la foi sur le monde.
J'en prendrai pour conclure un exemple célèbre, et pas si lointain, celui d'Albert Schweitzer. Au nom de quoi est-il parti au Gabon ? Sinon parce que du fait de sa foi, il ne pouvait accepter l'évolution du monde dans lequel il vivait, ne pouvait se résoudre à la misère spirituelle et physique dans laquelle le colonialisme missionnaire avait fait sombrer les peuples d'Afrique. Au nom de sa foi en Christ, il a fait ce geste un peu fou de tout abandonner. Il ne s'est pas contenter d'avoir de bonnes intentions, ni de contempler Dieu, il a fait un geste de foi. En n'étant pas soumis à l'ordre du monde, et parce qu'il avait été saisi par une vérité plus forte que le monde, il s'est rendu serviteur des plus faibles.
Je ne veut pas dire que nous devrions tous faire comme lui et fonder
des hôpitaux partout dans le monde mais qu'à son exemple et
en osant vivre, là où nous sommes, la compassion et la justice
nous rendons un grand service au monde et ainsi nous ne subissons plus
le monde mais nous en triomphons.