PENTECÔTE 2002

Serge Guilim

Exode 3 : Moïse faisait paître le troupeau de son beau-père Jéthro (…) Il mena le troupeau au-delà du désert et parvint à la montagne de Dieu, à l’Horeb. (2) l’ange du Seigneur lui apparut dans une flamme de feu, du milieu du buisson. Il regarda : le buisson était en feu et le buisson n’était pas dévoré.

ACTES 2 : Alors leur apparurent comme des langues de feu qui se partageaient et il s’en posa sur chacun d’eux. (4) Ils furent tous remplis d’Esprit Saint et se mirent à parler d’autres langues, comme l’esprit leur donnait de s’exprimer.
 

La Pentecôte, c’est la fête de l’esprit, du langage, de la reconnaissance des autres. Elle ne saurait être comme on l’entend vulgairement sur notre territoire, une fête bleu-blanc-rouge qui exclurait qui que ce soit – l’arc-en-ciel conviendrait mieux - c’est la fête des étrangers parmi nous, ceux que nous avons fait venir pour des raisons industrielles, et ceux qui sont parvenus ici dans un pays de violence où ils se retrouvent parqués dans des camps en attendant de les envoyer dans d’autres ailleurs au gré d’administrations sans états d’âmes.
 
Pentecôte n’est pas la fête singulière de l’origine ethnique de quelques-uns, c’est la reconnaissance de l’identité ethnique de tous les vivants, n’en déplaisent à ceux qui se croient supérieurs en raison de leur langue ou de leur aspect physique ou de toutes autres particularités. Nous sommes aussi proches des Aborigènes méprisés du fond de l’Australie que des anciens esclaves en voie de retour à la dignité aux USA, nous sommes aussi proches de Tchèchènes persécutés en Russie que de Russes ou de Chinois incapables de respecter le premier article de la déclaration des droits de l’homme ; nous sommes aussi proches des intégristes qui chaque jour assassinent en Algérie que des anciens tortionnaires du Viet-Nam ou d’Algérie qui pérorent encore dans notre presse.


 C’est à la fois notre joie de nous sentir si proches des autres et notre désespoir de nous demander s’il n’y a pas en nous, dans les aspects les plus nocturnes de l’être, quelque chose de commun. Nous voudrions être un seul monde, une seule humanité et en même temps nous redoutons d’être proches de ce qui jusqu’à maintenant à fait de cette humanité un monde de déchirements et de larmes.

 Et pourtant Pentecôte c’est la seule, la véritable fête de l’humanité. Celle où l’on peut s’entendre non pas en raison d’une idéologie qui nous mèneraient rapidement aux mêmes crimes qu’hier mais à la même joyeuse reconnaissance dont témoigne le récit du livre des Actes. Entre nous et l’Evangile, il y a un écart. Cet écart pourrait bien venir d’une conception de soi et des autres que je dirai “ matérialiste ” non par opposition aux anciennes idéologies qui se définissaient ainsi, mais au sens où nous croyons parfois nous adresser à des personnes dont le caractère est immuable, comme le seraient la pierre, la brique, le béton. Nous admettons bien que nous sommes en chemin et cependant nous perdons parfois de vue que les autres sont aussi en chemin. Pas de la même façon, pas le même chemin. La parole adressée aux autres n’est pas que parole d’affirmation de soi, mais aussi ouverture, question qui permet à l’autre de s’avancer. “ Avance ! ” disait Jésus à Pierre qui mourrait de frousse. Il s’agissait alors de marcher sur l’eau des angoisses et des incertitudes comme Jésus le faisait.

 Le ciel de Pentecôte s’illumine tout à coup de mille feux, et ce ne sont pas les étoiles mais l'intelligence qui vient aux vivants d’une proximité qu’ils ne soupçonnaient pas. Ce n’est pas vraiment une histoire de dictionnaires et d’Assimil universel : chacun comprend l’autre comme il ne l’aurait jamais espéré. Chacun se comprend sur la terre autrement. Le visage de l’autre n’est plus inquiétant comme pouvait l’être l’eau des angoisses de Pierre.

La relation humaine n’est pas un rapport entre des objets immuables, entre des caractères une fois pour toutes fixés, entre des appartenances inoxydables, imperméables à tout esprit critique, la parole de chacun, selon ces images de la fête juive des semaines (pente-kostas) est comme surmontée d’une parole qui dérange les certitudes établies. La flamme qui surmonte les témoins ne grille nullement les cheveux, tout comme le feu du Sinaï ne brûle pas le buisson de Moïse. Sur quelle musique faudra-t-il chanter la merveille de l’unité humaine et de la proximité du monde pour ne pas lever le soupçon de je ne sais quel meilleur des mondes où chacun serait programmé dès sa naissance ? L’universalisme évoqué par le récit de la Pentecôte comme il l’est aussi dans les prédications d’Esaïe n’est pas celui d’une nation ou d’un empire. Les flammes de l’esprit de Pentecôte illumine la face de tous par-delà toutes les distinctions que l’on pourrait observer. Le Nom de Dieu est manifesté à Moïse par le phénomène d’un arbuste qui se met à brûler spontanément, l’Esprit qui sort l’humanité de toute religiosité aliénante, de toute culture oppressive, fait sortir l’homme d’une nouvelle Egypte, d’un nouveau lieu d’étouffement : les 613 commandements d’une religion, les croyances en une élection, l’apprentissage obsessionnel d’une écriture, les prières infinies devant les restes supposés du Temple de Jérusalem.

 L’histoire suivante était racontée dernièrement à la radio : Un journaliste avait remarqué une personne qui priait devant le Mur de Jérusalem des jours entiers. Il lui demande : “ Pour quoi priez-vous ? ” – “ Pour la paix dans le monde, pour la paix entre Israéliens et Palestiniens, pour ma famille… ” - “ Et, poursuit le journaliste, qu’est-ce que vous éprouvez, qu’est-ce que cela vous fait ? Quelle impression en retirez-vous ? ” Et il répondit : “ J’ai l’impression de parler à un mur. ”

Prière sans réponse comme il existe une poésie sans réponse. Mais cependant réponse en chacun lorsqu’il se déplace et va à la rencontre de son semblable, même s’il est entravé dans les chevaux de frise des traditions, des interdits, des stratégies de la force, des impératifs des conventions sociales. Pentecôte est un événement qui dépasse tout cela et nous met à l’aise pour entrer en relation amicale avec qui que ce soit comme si nous étions à tout moment les véritables créateurs de ce courant amical qui doit apporter toute justice et par là, toute réconciliation.

Dans le désordre du monde et sa violence et voilà que chacun est surmonté d’un signe, comme un petit soleil, comme un morceau de l’arc-en-ciel de l’Alliance. L’Alliance qui était alliance de l’homme encore seul au monde avec l’Imprononçable manifesté à Moïse devient la naissance d’une alliance que les vivants n’auraient pas supposée, n’auraient pas inventée : le chemin de chacun croise les chemins de tous les autres. L’histoire aurait pu être tout autre et la relecture du mythe apostolique nous donne à penser qu’il n’est pas trop tard et que ce signe qui éclaire la nuit de l’homme continue à faire découvrir la commune origine humaine. Ainsi malgré l’éloignement des visages et des regards, malgré les variations infinies des parlers et des cultures, malgré la mémoire douloureuse que chacun peut porter sur les siècles et jusqu’à notre présent millénaire, Pentecôte est comme une promesse que chacun peut porter en lui. Les certitudes d’hier, les religions compliquées avec tant de gestes et de célébrations si bruyantes qu’elles ne permettent pas d’entendre une simple parole. La foule décrite par le récit de Pentecôte cesse tout à coup ce charivari de religions et de commerce mélangés, ces piétinements et ces appels d’une rue à l’autre, et voilà que se fait un grand silence. Comme au temps des prophètes, comme aux temps brûlants de l’histoire des empires, comme au temps d’Ezéchiel, une parole trouve à se faire entendre. Et chacun voit l’autre comme s’il était ce buisson ardent porteur du Nom qui les délivre de leurs maladies religieuses, morales ou intellectuelles. Des Juifs, des Grecs, des sectes méditerranéennes en grand nombre, les Samaritains de Naplouse (combien vivent encore aujourd’hui ?) sans compter les innombrables regroupements autour d’un lieu marqué par le souvenir d’un saint, d’un fondateur de religion, des gens de passages, de voyages et de pélerinages tous sans distinction aucune, chrétiens de demain, musulmans à venir, participants ou non aux croyances en cours, tous, reçoivent cette irisation de l’esprit.

Les nécessités actuelles de l’économie et de la technique font craindre à qui n’est pas sorti de son canton que le monde entier soit sur le point de se ressembler et que nous allions vers un monde d’ennui et de clonage des esprits. Mais si nos portables nous permettent de nous faire signe d’un bout à l’autre de la planète, le véritable signe est celui de notre attention à la parole qui, selon la présence manifestée de l'esprit, nous permet de penser que nous sommes Juif avec
les Juifs quand souffre le premier juif venu, que nous sommes musulmans avec le dernier des musulmans à souffrir sur la terre, que nous sommes avec quiconque, hors de nos paroles, hors de nos déserts, subi l’injustice que celle-ci soit de son propre fait ou du fait de ses victimes. Selon la flamme de Pentecôte il n’y a pas d’étrangers sur la terre – dire que nous sommes tous étrangers sur la terre revient au même. L’identité d’une patrie ou d’une religion ou d’une ethnie n’est que l’illusion cette fois réellement brûlée par la lumière venue d’ailleurs que de nos illusions, mais vivante désormais parmi nous.

Difficile d’imaginer pratiquement un monde sans barrières, des rencontres humaines sans ressentiment, des souvenir de violence d’hier sans conséquences pour l’avenir.  Pour nous, qui entendons à travers cette parole le nom re-créateur du Christ Jésus, la pratique de l’histoire peut encore et toujours devenir autre, la justice peut encore devenir monnaie courante, l’amour peut encore emprunter d’autres cours. Les moissons de demain ne seront peut-être pas faites de gens idéologisés ou catéchisés mais de peuples où la tendresse sera retrouvée et l’amitié devenu le mot de passe de chaque jour.

Serge Guilmin

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