L'avènement de l'homme

19
novembre 2006


Marc 13, 24-32

(24)  « Mais en ces jours-là, après cette détresse, le soleil s’obscurcira, la lune ne brillera plus, (25) les étoiles se mettront à tomber du ciel et les puissances qui sont dans les cieux seront ébranlées. (26) Alors on verra le Fils de l’homme venir, entouré de nuées, dans la plénitude de la puissance et de la gloire. (27) Alors il enverra les anges et, des quatre vents, de l’extrémité de la terre à l’extrémité du ciel il rassemblera ses élus.

 (28) « Comprenez cette comparaison empruntée au figuier : dès que ses rameaux deviennent tendres et que poussent ses feuilles, vous reconnaissez que l’été est proche. (29) De même, vous aussi, quand vous verrez cela arriver, sachez que le Fils de l’homme est proche, qu’il est à vos portes. (30) En vérité je vous le déclare, cette génération ne passera pas que tout cela n‘arrive. (31) Le ciel et la terre passeront, mes paroles ne passeront pas. (32) Mais ce jour ou cette heure, nul ne les connaît, ni les anges du ciel, ni le Fils, personne sinon le Père. »

         Ce genre de texte déployé entre le ciel et la terre, la fin du monde et la nouvelle création avec l’intervention d’anges et de puissances célestes est de type apocalyptique. Apocalypse est le nom donné au dernier livre de la Bible, mais d’autres textes relèvent de ce même genre littéraire. Les premières mesures de cette grande symphonie cosmique se trouvent dans le livre de Daniel dans des chapitres rédigés en araméen vers 164 avant Jésus-Christ. Désabusés que nous sommes vis-à-vis des forces cosmiques ou des interventions venues des grands ailleurs galactiques, ces textes pourraient servir à bien des films à  effets spéciaux. Il est probable que ces images aient été déjà présentes dans les textes de Zoroastre, on les trouve aussi en abondance dans les textes juifs entre les deux testaments avec une richesse de détails, et la mention de noms désignant des hiérarchies angéliques. Ces descriptions des cieux ont aussi intéressé les musulmans philosophes ou poètes soufis.

             Il serait vain de se détourner de ce genre de texte parce qu’ils correspondraient à une époque pré-scientifique ou à un univers religieux qui serait éloigné de ce que nous connaissons. Depuis que l’homme est sur terre et pourvu de parole et de mémoire, il s’interroge sur sa raison d’être et aussi sur le temps : combien de temps reste-t-il non seulement pour la vie propre de chacun, mais aussi pour la planète entière ? Et depuis le désastre de la dernière guerre cette interrogation est devenue plus pressante. Les textes bibliques nous ont habitués non pas à attendre la fin de tout, mais à des retours en responsabilité et en humanité. L’histoire du monde ne se réduit pas à un unique scénario, un scénario-catastrophe en quelque sorte. L’accomplissement de l’homme, aperçu en Jésus, fait avancer, de générations en générations,  vers plus de justice et de bienveillance. Dans ce même temps grandit aussi l’impatience des hommes de bonne volonté. A voir notre planète, nous n’en sommes plus aux estimations des évangélistes qui autrefois s’inquiétaient des peuples « qui n’avaient pas encore été touchés par l’Evangile » comme si le baptême donné à des peuples entiers devait avoir des effets quasi génétiques. Dans les siècles passés on pensait que les chrétiens étaient déterminés par le prince qui les gouvernait : tel roi, telle religion.. Aujourd’hui nous avons accédé dans nos régions d’Europe à une pratique de la liberté qui était inconnue alors.

          La venue du Fils de l’Homme, pour reprendre le mythe biblique, se caractérise en premier lieu par une condition proprement inouïe, une liberté qui n’est pas limitée par le bon (ou le mauvais) vouloir de qui détient le pouvoir. C’est bien le résultat des allées et venues entre l’Evangile et les pouvoirs, la relève d’une critique marquée par l’impatience et l’attente d’un homme qui aurait quelque traits communs avec le Messie des Ecritures plutôt qu’avec les puissants antérieurs, c’est bien ce sentiment d’être non pas à la fin de tout, mais dans l’advent, dans la proche venue d’un temps où l’on ne parlera plus de bruits de guerre, d’oppression et d’atteinte aux droits humains ni non plus d’un commerce qui ne serait pas organisé de telle sorte qu’il soit un service (l’urgent service pour qu’advienne la survie de populations très nombreuses.) Comme si chacun devenait en mesure d’entendre les paroles d’un jeune chanteur : « Vous pouvez me rendre libre, vous pouvez me mettre debout ». Oui ce pouvoir est dévolu à quiconque entrevoit le devenir du monde comme le projet de l’homme nouveau et non comme un programme qui serait le bien-être des uns aux dépens de l’oppression des autres. La parole évangélique devrait depuis longtemps nous alerter : les catastrophes décrites dans les scénarii de fin de monde sont surmontées, dépassées par un « combien plus » par une exigence plus grande encore d’un vivre-ensemble que nul n’a su encore envisager.

          L’approche de l’homme n’est pas celle d’un surhomme, mais de celui qui répond à chacun, qui rend libre et qui met debout celui qui n’attendait nulle grâce.

          Quand nous regardons l’histoire des peuples on peut se dire que chaque génération a connu des catastrophes d’origine humaines ou naturelle. Chaque fois des chrétiens lisant les textes à la lettre pouvaient y voir « le commencement de la fin ». Mais ne laissons pas ces grandes frayeurs être l’apanage des sectes en tout genre qui ont éloigné bien des protestants de l’esprit de la Réforme. L’attente du Fils de l’homme (une expression araméenne qui veut simplement dire « l’homme ») n’est en aucune façon une attente angoissée et passive. Elle est bien au contraire faite de ces modestes avancées que chacun peut expérimenter à chaque communication de cette joie qui n’est pas enfermée dans ce que l’on appelle sans trop de précision « la vie intérieure ». L’homme, la femme, s’approchent dans leur véritable stature à chaque fois que des relations de justice, d’estime, de reconnaissance de l’autre sont rétablies, et cela non point dans une rêverie idéologique dépourvue de fiabilité, mais dans la vérité de chaque jour. La vérité qui est comme chacun sait la révélation qui restitue à chacun son véritable visage. Apocalypse, il faut s’en souvenir veut dire « dévoilement ». Le voile c’est la grande équivoque des appartenances collectives. Parce qu’on appartient à tel peuple on appartient en même temps à telle religion, à telle langue, à tel discours stéréotypée... Cujus regio,ejus religio :  (telle religion du prince, telle celle du pays) La formule luthérienne, dans son contexte, la paix d’Augsbourg en 1555, reconnaissait la liberté religieuse des luthériens. Mais on a pu voir par la suite, dans la mesure où subsistaient des systèmes monarchiques de droit divin quelle somme d’injustices cela a représenté pour tous ceux qui ne partageaient pas la religion ou la culture du prince. Le dévoilement c’est pour chaque individu la découverte de soi, de son droit à la parole, à la santé, à la culture, au fonctionnement des institutions.

          La parole biblique, pour ce qui concerne l’existence des peuples n’est pas inconditionnellement adossée aux lois des empires et cela justement parce que la vérité de tout vivant c’est la révélation de sa responsabilité dans le cours des choses. La méditation biblique n’est pas destinée à garder l’homme dans une attitude de silence et de soumission mais dans la permanente protestation que réclame la condition des mal lotis de tant de vivants sacrifiés à la fureur des pouvoirs qui veulent être sans partage et sans critique ou à celle d’un profit sans limites.

          Le fils de l’homme, l’homme enfin, adviendra dans la mesure où nous ne nous comprendrons plus dans une course aux champs d’influences, à la gloire mythique des moments historiques regardés comme définitifs et qui, en fait, tout comme la Révolution mise en scène par Ariane Mnouchkine, passait concrètement sous le nez des plus démunis. L’homme adviendra dans la mesure où ne sera pas perdu de vue le cheminement de Jésus regardé comme le Christ et adossé à toute la somme d’expériences et de réflexions venue des Ecritures hébraïques. Jésus regardé comme le fils de l’Homme demeure au centre de l’histoire des vivants. Les vivants ne vivent pas seulement de pain, d’histoires mythologisées, mais de cette perspective ouverte de la vérité en Christ.

                     

                                                                       Serge Guilmin, Aurillac, 19 novembre 2006

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