de février 2003


Éditorial: l'Église mondialisée, Roland Kauffman
Étude biblique: Comment cohabiter avec sept maris quand «l'utopie» du règne de Dieu deviendra réalité?

Les articles
 

Agenda
Parmi les livres
BONHOEFFER, la lucidité de la foi. Henry MOTTU, «Dietrich BONHOEFFER», Éditions du Cerf, Paris 2002, 215 pages. Philippe AUBERT

Mémoires d’un philosophe protestant. Georges GUSDORF, «Le crépuscule des illusions», La table Ronde, Collection: La petite vermillon, octobre 2002, 392 pages. Jean-Paul SORG


Le dossier: l'assemblée générale de la Cevaa à Porto-Novo au Bénin
un dossier préparé et illustré par Albert Huber, envoyé spécial

Mémoire, De la CEVAA à la Cevaa Alain Rey, Secrétaire Général de la Cevaa

Témoignage, Vous avez dit Cevaa ? Elisabetta Ribet, Italie

Regard sur l’Assemblée générale de la Cevaa, Vers un renouveau du travail communautaire Anani Kuadjovi-Ayedewou, secrétaire Cevaa chargé de la communication

Exhortation, Chrétiens de tous les pays… Christiane Agboton, présidente de la Cevaa, 31.10.2002

Méditation, Lève-toi et tiens toi au milieu, Simon Dossou président de l’Eglise Protestante Méthodiste du Bénin

3 questions à Simon Dossou, président de l’Eglise Protestante Méthodiste du Bénin, La division ne fait le bien de personne. Propos recueillis par Albert Huber

3 questions à Edmond Razafimahefa, président de la FJKM : l’Eglise réformée de Madagascar, Manifester la présence des Eglises dans la société malgache… Propos recueillis par Albert Huber

3 questions à Louis Eric Kasovimoin, secrétaire général de l’Eglise Evangélique en Nouvelle Calédonie et aux Iles Loyauté. Faire des réunions sans fin ou faire de la mission ? Propos recueillis par Albert Huber

3 questions à Miguel Angel Cabrera et Alma Malan de l’Eglise évangélique vaudoise du Rio de la Plata (Uruguay et Argentine). Retrouver une utopie de l’espérance. Propos recueillis par Albert Huber

Point de vue sur la crise en Côte d’Ivoire. Le faux prétexte de l’ivoirité. Anani Kuadjovi-Ayedewou, secrétaire Cevaa chargé de la communication

Une nouvelle présidente pour la Cevaa, Femme, Africaine et laïque Albert Huber

Les tribulations de 2 envoyés Cevaa au culte de  Djêgan Kpêvi Albert Huber

Une rencontre avec le ministre de la Culture du Bénin, Etre chrétien dans la société : un combat Albert Huber relu par Amos Elegbe
La radio, un média entre persuasion et propagande en Afrique Raphaël Houessou
Bénin : comment ça va avec la douleur Albert Huber



Éditorial, l'Église mondialisée
Davos, Porto Allegre, Rio, Johannesburg, Kyoto, des noms qui évoquent les grandes idées qui traversent le monde d'aujourd'hui. Forum économique mondial de Davos, Forum social mondial de Porto Allegre, Sommets de la terre de Rio et de Johannesburg, Protocole de Kyoto, dans le monde moderne les idées circulent, se discutent, se négocient lors de ces grandes rencontres qui cherchent à coordonner, canaliser ce que l'on appelle depuis peu la Mondialisation.
Phénomène que l'on accuse facilement de tous les maux de nos sociétés en oubliant tout aussi facilement que depuis la fabrication des indiennes mulhousiennes, l'industrie est mondialisée. Depuis le seizième siècle, les économies européennes sont dépendantes des routes commerciales entre l'Orient et l'Occident, entre le Nouveau Monde et l’Ancien.
Les Églises semblent parfois un peu distancées par ces questions, on les entends peu. Si parfois des initiatives locales fleurissent dans les paroisses, c’est pour rassurer ou pour mobiliser. Convaincre des menaces de la mondialisation sur nos emplois, ou à l’inverse rassurer  sur ses effets finalement bénéfiques. Mais être «pour» ou «contre» la mondialisation sont en réalité deux faces d’une même erreur. Ce n’est pas être fataliste que de remarquer que la mondialisation est une réalité aussi évidente que la neige en hiver. La seule question qui importe est en fait de savoir ce que nous faisons dans ces conditions.

À côté de Davos et de Porto Allegre, il y a eu Porto Novo au Bénin, l’assemblée générale de la Cevaa. Une rencontre parmi les nombreuses autres à travers le monde où les Églises se retrouvent pour dialoguer en recherchant une véritable solidarité. Le temps n’est plus à la mission du Nord vers le Sud mais à la mission de tous vers tous. Il ne s’agit plus d’apporter seulement l’Évangile mais avec lui le partage, l’engagement et le développement. L'Église n'a pas attendu pour engager sa propre mondialisation, elle est universelle ou elle n'est pas. Ancrée dans le local, dans la proximité, dans l'intimité, la foi s'ouvre à la globalité, à la place publique, à la préoccupation de l'autre. À Porto Novo, il n'y eut ni Église riche, ni Église pauvre, ni Église du nord, ni Église du sud, ni Église missionnaire ni Église de mission mais une égale conscience d'un destin et d'une mission commune.

Au creux des mains en prière, c'est le monde qui est contenu.

Roland Kauffmann



 
 
Méditation: Comment cohabiter avec sept maris quand «l'utopie» du règne de Dieu deviendra réalité?
Alors s'approchèrent quelques Sadducéens. Les Sadducéens contestent qu’il y ait une résurrection. Ils lui posèrent cette question: «Maître, Moïse a écrit pour nous: Si un homme a un frère marié qui meurt sans enfants, qu'il épouse la veuve et donne descendance à son frère. Or il y avait sept frères. Le premier prit femme et mourut sans enfant. Le second, puis le troisième épousèrent la femme, et ainsi tous les sept; ils moururent sans laisser d'enfant. Finalement la femme mourut aussi. Eh bien! Cette femme, à la résurrection, duquel d'entre eux sera-t-elle la femme, puisque les sept l'ont eue pour femme?»
Jésus leur dit: «Ceux qui appartiennent à ce monde-ci prennent femme ou mari. Mais ceux qui ont été jugés dignes d'avoir part au monde à venir et à la résurrection des morts ne prennent ni femme ni mari. C'est qu'ils ne peuvent plus mourir, car ils sont pareils aux anges: ils sont fils de Dieu puisqu'ils sont fils de la résurrection. Et que les morts doivent ressusciter, Moïse lui-même l'a indiqué dans le récit du buisson ardent, quand il appelle le Seigneur le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac et le Dieu de Jacob.
Dieu n'est pas le Dieu des morts, mais des vivants, car tous sont vivants pour lui».
Quelques scribes, prenant la parole, dirent: «Maître, tu as bien parlé». Car ils n'osaient plus l'interroger sur rien.
Luc 20, 27-40 (TOB)


Nous voici déjà au mois de février; les périodes liturgiques de l'Avent, de Noël et de l'Épiphanie sont derrière nous. C'est désormais vers Pâques que nos regards de croyants se tournent. Aussi proposerai-je a nos lecteurs de commencer à explorer dès à présent le texte de Luc 20. Ils découvriront comment, avant l'épreuve de Pâques qui a été un examen de passage décisif, notre Seigneur annonçait déjà notre espérance ultime, la résurrection.
Dès le départ de la controverse, Luc nous présente sans détour l'opinion des Sadducéens, ce courant politico-religieux souvent considéré comme une secte juive à l'époque de Jésus. Il est vrai, ses partisans ne croyaient guère à la résurrection des morts, contrairement à Jésus et aux pharisiens. Nous assistons à une confrontation qui va donc bien au delà d'une simple joute langagière: ce sont bel et bien deux théologies qui s'affrontent sur un sujet très sérieux en dépit du caractère très fantaisiste de l'exemple cité par les Sadducéens.

Le lévirat: une tradition à ne pas figer pour l'éternité.

La pratique matrimoniale qui régit le mariage dont il est ici question est celle du lévirat, «yabam» en hébreu. Si les sept frères avaient pris successivement en mariage la veuve laissée par l'aîné de la fratrie, c'était dans le but de lui assurer une descendance. Nous savons tous que dans l'Ancienne Alliance, la promesse de Dieu à son peuple passait par la pérennité de celui-ci. Dès lors on comprend qu'avec cette manière d'appréhender la vie, il fallait qu'il y ait toujours au moins un rejeton qui survive au couple. Les six frères cadets ont donc mené une vie conjugale parfaitement conforme à la tradition mosaïque. Mais étant donné que Jésus est partisan de ceux qui croient en la résurrection, le voilà invité par dérision à dire pour qui sera cette femme au jour où les morts reviendront à la vie!

Pour répondre à cette question de fond, Jésus fait deux distinctions subtiles: d'une part entre ce qui se passe dans ce monde physique, et d'autre part ce qui adviendra dans l'univers spirituel à venir.

En ce bas monde où vivent des êtres en chair et en os, le mariage a un sens parce qu'il permet aux générations qui suivent de faire librement le choix de leur relation avec Dieu. Par contre, après la mort - et plus singulièrement celle de notre cas d'école - la femme aux sept maris subira une mutation qui la transformera en un nouvel état. Ce nouvel état ne sera pas une résurrection matérielle comme semblent l'ironiser les Sadducéens. Seulement, pour parvenir à ce nouvel état, faudra-t-il encore être appelé par la grâce pour s'installer dans l'immortalité! Et c'est bien là que le mariage devient du superflu.

Cette lumière apporté par Jésus sur le sort réservé aux croyants après la mort - et ceci bien avant même son épreuve pascale - montre que l'espérance offerte par Dieu était voulue depuis longtemps comme le signe d'un amour salvateur. Ici Jésus nous le rappelle à demi-mot en évoquant, dans la mémoire religieuse et collective de ses détracteurs, l'une des pointes du récit du buisson ardent: «Je suis le Dieu de ton père, le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac et le Dieu de Jacob» (Exode 3, 6).

La référence à un prophète qui fait l'unanimité.

Dans la citation qui précède nous constatons que Dieu se révèle et se présente à Moïse en se référant à ses ancêtres - très longtemps disparus physiquement - mais vivants pour lui, leur créateur, celui qui donne la vie!

C'est dire qu'il s'intéresse encore a ces patriarches pour les désigner nommément, invitant de la sorte Moïse à prendre sa place dans l'histoire des vivants; cette histoire que lui, Dieu, conduit inéluctablement.

On remarquera au passage que dans cette polémique, les deux parties se sont implicitement accordées sur Moïse comme figure emblématique. Du reste, n'était-ce pas ce prophète incontesté que les Sadducéens avaient mis en avant pour ouvrir ce débat à pièges? En acceptant de débattre sur cette base-là, Jésus se montre bon joueur et accepte ainsi de discuter à armes égales. C'était là un moyen de couper court à toute polémique futile sur le choix de l'autorité scripturaire des passages bibliques; car après tout, Jésus aurait pu appuyer sa thèse doctrinale tout aussi bien sur Ésaïe (26, 19) ou sur Daniel (12, 2-3) par exemple.

De tout cela quelle leçon tirer pour notre espérance aujourd'hui?

En fait ce questionnement en cache un autre: le souci de savoir si pour notre époque, tellement bardée de connaissances scientifiques (la biotique, l’A.D.N., les génomes, le clonage, etc.) ceux qui sont morts dans la foi, comme les martyrs ou les personnes qui nous ont quitté après une existence «bien vécue» tout simplement en Christ, sont encore vivants pour Dieu… et pour nous? Il y a là, je crois, des interrogations religieusement légitimes. Elles devraient inciter les croyants modernes à adopter une autre compréhension de la vie que celle qui est admise ordinairement. Jésus l'a fait pour son temps en actualisant la foi en un Dieu qui fait vivre au delà de la mort, parce que ce Dieu unique est le détenteur de toute forme de vie, quel que soit le poids du deuil qui nous pèse ou nous trouble affectivement.

À l'instar des Sadducéens - mais sur la base de critères différents - les connaissances scientifiques actuelles pourraient nous faire penser que la vie après la mort et auprès de Dieu relève de la pure spéculation spirituelle, sans rapport rationnel avec les lois de la matière. Face à ces argumentations qui peuvent nous faire vaciller sur nos convictions religieuses, les croyants doivent se laisser guider par la foi vers l'espérance qui est notre source d'énergie et notre redynamisation. Cette espérance ultime nous fait vivre au delà des réalités du monde présent: c'est là un pari de la foi sur la puissance et l'amour incommensurables de Dieu. En attendant que tout cela prenne corps, nous pouvons tranquillement poser nos têtes sur cet oreiller tissé de fils inaltérables contenu dans 1 Corinthiens 13, 8 et suivants, dont je résume l'essentiel - à ma façon bien sûr - en ces termes:

L'amour de Dieu est éternel…
La connaissance disparaîtra…
À présent, nous ne connaissons qu'incomplètement,
Mais quand surgira le jour de l'espérance
Nous connaîtrons complètement!


Agenda

Conférence

Bible et culture mercredi 12 février 2003 à 20h30, dans la salle d'honneur de la Société Industrielle de Mulhouse 10, rue de la Bourse.
Maître Théo KLEIN, ancien président du CRIF, "Présent et avenir, Juif en France, Israélien   au   Moyen-Orient"
Max Havelaar
Le hollandais de Sumatra
 
1842. Max Havelaar fait partie de l'administration coloniale néerlandaise en Indonésie. Habituellement, le poste qu'il occupe permet, en quelques années, de s'enrichir considérablement. Or, Max Havelaar refuse de suivre la voie toute tracée de l'exploitation des indigènes, de même qu'il refuse une loyauté au seul roi des Pays-Bas. Il entend être juste face aux populations qui dépendent de sa juridiction, et quand les tensions deviennent conflit, il n'hésite pas à prendre parti pour les opprimés contre l'administration. "Naïf et sincère comme Don Quichotte, je cherchais le combat avec d'autant plus de rage qu'il était inégal." L'histoire passionnante de celui qui a donné un nom au commerce équitable.
Tournée dans la région en février
Riedisheim: Temple, 12 rue de la Marne le mardi 4 à 20h.
Mulhouse: Salle de la Fraternité, rue d'Alsace le samedi 8 à 20h30.
Cernay: Cercle familial, rue de Thann le mercredi 12 à 20h.
Le public rétribue librement les artistes, à la sortie.
Heure Musicale de février
Tous les samedis à 17 h au temple Saint Etienne
Entrée libre – collecte

1.2: TRIO et FLÛTES
Avec le Trio «Passionata» issu de l’ENM de Colmar (2e prix interrégional) composé de Emmanuelle WALTER (chant), Laura SHAMLEY (flûte) et Claude SITTERLIN (piano). Œuvres de DELIBES, OHANA et RAVEL.
Trois flûtistes de l’ENMDT de Mulhouse accompagnés par Patrick FROESCH: Anne-Sophie HARTZER, Christophe EYNIUS et Julie STEIBLE.

8.2: QUINTETTE  «Le Cinq’têtes»
«Le Cinq’têtes» est un quintette international (français, italien, allemand et japonais) qui interprétera de la musique française. Il est composé de: Priscille BLIN, flûte, Élodie ADLER, harpe, Giovanni BARBATO, violon, Keiko YAMAGUCHI, alto, Marthin MARKEN, violoncelle. Œuvres de Jean CRAS, Florent SCHMITT, Jean FRANÇAIX.

15.2: RÉCITAL DE PIANO
Avec Raoul YEHL, de la Musik Hochschule de Saarbrücken (Allemagne). Sonate de HAYDN, Op. 11 de SCHÖENBERG et pièce de Luigo NONO.

22.2: QUINTETTE DE CUIVRES
Quintette international (français-allemand et luxembourgeois) de la Musik Hochschule de Freiburg (Allemagne). Trompettes: Raoul CHRISTOPHE et Thibault FUSTER. Cor: Delphine GAUTHIER-GUICHE. Trombone: Noëlle QUARTIERO. Tuba: Dirk HIRTHE.

Concerts

Jeudi 13.2 à 20h30: Cologne New Philharmonic Orchestra.

Dimanche 16.2 à 17h: Hertfordshire county youth choir, chœur de jeunes anglais.

Cultes du samedi soir
Samedi 15.2 à 18h30 au temple Saint-Étienne. Présentation de l’Association Accès.

A l’occasion du 10ème anniversaire de la Fondation Max Havelaar,
la Compagnie de la Marelle présente :
 « Max Havelaar, le Hollandais de Sumatra » de Jean Naguel
   samedi 8 février salle de la Fraternité à 20h30
 
 
 

Parmi les livres
BONHOEFFER, la lucidité de la foi

Henry MOTTU, «Dietrich BONHOEFFER», Éditions du Cerf, Paris 2002, 215 pages.

Né en 1906, le théologien Dietrich BONHOEFFER sera pendu aux côtés de l'amiral CANARIS et d'autres conjurés engagés dans un projet d'attentat contre HITLER. Une simple biographie de BONHOEFFER serait déjà en elle-même passionnante. On y découvrirait les travers d'une bourgeoisie qui fermera bien vite les yeux sur la montée de l'idéologie nazie, des «Armes des KRUPP» au «Bal des Maudits», le cinéma en moins. On y trouverait aussi ces allemands qui, au nom de leur foi, mais aussi simplement à cause de l'idée qu'ils se faisaient de leur pays, n'hésiteront pas à payer de leur vie leur résistance à HITLER. Le monde de BONHOEFFER est un «crépuscule des dieux». Il aurait put être celui des prestigieuses et confortables universités de théologie, la carrière semblait toute tracée. Oui mais voilà, de quelles traces s'agissait-il? À force de spéculer sur les limites de la «Raison Pure» ou la place de la «Raison dans l'Histoire», la pensée occidentale se pavanait dans une magnifique abstraction qu'aucunes données extérieures ne venaient bouleverser. Idem pour la théologie qui ne sortait de sa scolastique que pour tomber dans les travers du relativisme ou des néo-orthodoxies. Seule une certaine production artistique aurait pu rappeler aux Maîtres-Penseurs, que toutes leurs théories, leurs vérités vraies et définitives buttaient sur un principe incontournable, celui d'humanité. Une humanité qui dans son histoire collective, comme dans le destin particulier de ses individualités, possède le bon comme le mauvais génie de défaire dans les faits, ce que la raison théorique a imaginé dans le confort de l'abstraction. Sur un tel sujet, on ne peut que recommander la lecture du livre posthume du philosophe Georges GUSDORF, dont le lecteur trouvera une recension ci-contre.

Dans ce monde à l'agonie, on pouvait penser l'Église comme une institution quasi fusionnelle avec l’État; le ministère pastoral était au moins autant une distinction honorifique qu'une vocation. Ce qui fait certainement la force de l’œuvre de BONHOEFFER, c'est qu'elle prend forme dans un monde qui s'écroule. Certes, les circonstances font qu'elle est morcelée, BARTH dira contradictoire, mais c'est justement une œuvre biographique par excellence. Une écriture, une graphie, qui naît des épreuves, mais aussi du courage de la chair, la bio. Cependant, nous sommes aux antipodes d'une théologie de la catastrophe, d'une apocalyptique moderne qui s'en remettrait à Dieu lorsque tout est perdu. Avec BONHOEFFER, nous sommes en présence d'une théologie de la lucidité et c'est tout le mérite de MOTTU que d'en faire la démonstration page après page.

Au centre de la pensée de BONHOEFFER, une question qui reste fondamentale pour le christianisme qui est le nôtre: «Qui est le Christ pour nous aujourd'hui?». Comment Jésus peut-il devenir le «Seigneur fraternel» dans un monde sans Dieu devenu majeur? C'est à partir de cette question que BONHOEFFER parlera d'un christianisme non-religieux. La formule fera couler beaucoup d'encre. Il nous semble légitime d'écarter l'interprétation directement issue de l'opposition barthienne entre foi et religion. Opposition qui, soit-dit en passant, ne fonctionne qu'à l'intérieur des concepts et du vocabulaire propres à la tradition chrétienne. BONHOEFFER, mieux que BARTH, comprend qu'il sera désormais nécessaire de s'adresser à des hommes et à des femmes qui n'auront pas d'antécédents religieux classiques comme une pratique régulière, une tradition familiale, des souvenirs de catéchisme, ou plus simplement une culture religieuse. C'est à ce prix que la Parole peut devenir une Parole créatrice, une Parole sans assurance, que rien ne viendrait protéger, pas plus une institution qu'une tradition, une Parole dont la pertinence passerait par sa spontanéité et sa fragilité liée à l'humain. Tout comme MOTTU, on doit se demander si face au phénomène de sécularisation qui, sur un plan sociologique, se solde par un retour en force du sacré et de l’irrationnel, le christianisme non-religieux de BONHOEFFER n'est pas une erreur. Dans un tel débat il faut s'entendre sur la signification des mots et des concepts. BONHOEFFER avait pressenti qu'en dépit des apparences ou des gesticulations, il n'y aurait pas de retour à une perception religieuse du réel; en cela, il est bien l'héritier du rationalisme allemand des Lumières. On peut penser que pour lui, la révolte romantique n'était que le chant du cygne. Le monde est devenu majeur et il s'est doté lui-même des instruments nécessaires à sa compréhension. Si, dans le meilleur des cas, Dieu reste une hypothèse plausible, elle n'est cependant plus nécessaire.

C'est un fait, encore faudrait-il que le réel ne devienne pas une nouvelle idéologie totalitaire, auto-justificatrice d'un monde totalement fermé à la grâce dont les règles immuables transformeraient l'homme en mécanique de la Nature et en pantin de l'Histoire. Entre la reconnaissance et la formulation du réel et l'acceptation de sa logique, il y a un pas que la Bible nous exhorte à ne pas franchir. Depuis DARWIN, nous savons quel est le moteur de l'évolution des espèces: la sélection des plus forts au détriment des plus faibles. La Bible le sait aussi, mais des premières lignes de l'Ancien Testament aux dernières de l'Apocalypse, c'est là contre qu'elle s’élève et qu'elle témoigne.

Philippe AUBERT

Mémoires d’un philosophe protestant

Georges GUSDORF, «Le crépuscule des illusions», La table Ronde, Collection: La petite vermillon, octobre 2002, 392 pages.

Quelle mémoire garder de Georges GUSDORF? Quelle place pour lui dans une histoire de la philosophie française au XXe siècle? Trois importants philosophes protestants seraient appelés à y figurer: Jacques ELLUL, Paul RICOEUR et lui-même, le moins connu comme tel, mais à l’œuvre tout aussi considérable et conséquente, dont ressort une monumentale, en 14 épais volumes, histoire des «sciences de l'homme», à propos desquelles il posait la question fondamentale: sont-elles des sciences humaines? Parmi la vingtaine d'autres ouvrages qu'il avait régulièrement produits, au rythme d'un ou deux par an, ne mentionnons que «La découverte de soi» (1948), «Mythe et Métaphysique» (1984, 2e édition) et, par ailleurs, ses réflexions fort impertinentes, polémiques et prophétiques, sur la pédagogie («Pourquoi des professeurs?», 1963) et l'université («L'université en question», 1964). Deux ans après son décès, en octobre 2000, à l'âge de 88 ans, un livre autobiographique inattendu, autant littéraire que philosophique, sous-titré «mémoires intempestifs», tente aujourd'hui de rappeler le professeur GUSDORF (qui enseigna à l'université de Strasbourg durant une trentaine d'années) à notre bon souvenir et le projette au seuil de ce nouveau siècle, pour nous proposer son témoignage sur l'ancien qu'il lui arrivait de qualifier d'atroce - et il pourrait bien nous sembler déjà que celui qui commence ne méritera pas un meilleur qualificatif…

On n'y apprendra rien sur l'homme privé, son enfance, ses racines, ses ascendants. (C'est par d'autres biais, journalistiques, que nous savons qu'il était né à Bordeaux, en 1912, dans une famille protestante, en effet, et originaire de l'est de la France, comme son nom le laisse soupçonner). Il ne sera question tout de suite que de sa formation philosophique, de ses années à l'École Normale, de ses déboires avec certains professeurs de l'université, de ses admirations pour d’autres (Léon BRUNSCHVICG, Gaston BACHELARD), puis de ses services militaires, au pluriel, de la drôle de guerre se terminant en déroute et suivie pour lui de cinq années de captivité en Allemagne. La longue expérience de la captivité dans un camp d'officiers aura été l'expérience cruciale de sa vie, véritablement fondatrice de sa manière de penser et de juger. Le récit et l'analyse qu'il en fait constituent le chapitre le plus long, 70 pages, et le plus révélateur de ce livre de souvenirs et de bilan intellectuel. Pour échapper au désœuvrement, pour résister à leur façon, les prisonniers réunirent leurs compétences et formèrent une université.
Jamais il n'y eut d'université plus libre, plus ouverte, plus vivante, plus adéquate à son essence que celle-ci… Il en garda une «irrémédiable nostalgie». D'autres prisonniers de guerre, en d'autres camps, ont vécu une expérience semblable, génératrice d'un même paradoxal bonheur. (On comparera avec profit le témoignage de GUSDORF à celui de SARTRE, dont la «captivité altière» a été reconstituée par sa biographe Annie COHEN-SOLAL). Si plus tard, dans la routine de Strasbourg, GUSDORF trouvera l’alma mater tellement insupportable, tellement marâtre, loin de sa vocation fondamentale, c’est parce qu'il avait dans l'esprit le souvenir d'une toute autre université, celle du camp. Là-bas avait régné «un mode de relations en esprit et en vérité», où chacun révélait aux autres «son visage profond». Là-bas aussi, entre les barbelés, il participa dans l'esprit du sacerdoce universel à des pratiques religieuses œcuméniques qui lui firent toucher le mystère de la grâce.

En quoi est-il un philosophe protestant? Quelle justification avons-nous à le présenter ainsi? Lui-même, dans son œuvre, n'a jamais affiché sa foi, il n'avait pas à le faire, mais elle la traverse et l'irrigue; elle est son énergie et son secret. En attestent plus particulièrement la valeur accordée à la vie intérieure, à ce qu'il appelle «les espaces du dedans», et la tension continue, structurante, entre l'impératif de l'humanisme et les données de l'anthropologie. «Il est absurde de proposer une image de l'homme d'où seraient exclues les instances profondes de l'espace du dedans.» Notre civilisation de consommation technicienne est arrivée aujourd'hui à favoriser des habitudes de dissipation et d'exhibition à un tel point que l'idée même de «vie intérieure» en est devenue étrange et révolutionnaire.

Les éléments autobiographiques (autrement dit les protocoles d'expérience) contenus dans «Le crépuscule des Illusions» portent en eux-mêmes une critique de notre époque et en font ainsi un essai de «philosophie de la culture» qui se lit avec délectation. L'auteur a eu très tôt une réputation de «réactionnaire». Charles PORSET, l'ami qui a écrit la préface, signale lui-même «ce je ne sais quoi de réactionnaire» qui s’attachait à ses prises de position, notamment sur l'université. Mais quoi, faut-il aussitôt le disqualifier pour autant? Il a «réagi», c'est vrai, aux sottises, aux délires et aux multiples illusions de son temps, il n'est pas resté bras ballants! Nous autres progressistes pensons généralement beaucoup trop vite. Arrêtons-nous à l'occasion et prenons la peine d'écouter un réactionnaire. Dans la contradiction, nous approfondirons peut-être notre conception du progrès.

Jean-Paul SORG


Mémoire

De la CEVAA à la Cevaa

 
Une précieuse page d’histoire : trente ans de  Mission en Europe, en Afrique, au Pacifique, en Amérique latine…

En 1971, la Mission de Paris laisse la place à la CEVAA, Communauté Évangélique d’Action Apostolique. Il s’agit alors, pour reprendre l’expression de David Bosch , d’un véritable changement de paradigme. L’enjeu était de passer de façon radicale d’un modèle injuste dans la répartition des pouvoirs, des responsabilités et des prises de décisions à un modèle de partage et d’engagement commun dans la proclamation de « l’évangile tout entier dans le monde tout entier ». Dès lors, toutes les Églises étaient missionnaires, l’Europe devenait un champ de mission et les cultures sans distinction s’imposaient comme une chance pour l’évangile.

La CEVAA est née de cette utopie belle et forte. Elle est alors la concrétisation des rêves portés par toute la famille œcuménique depuis la III° assemblée générale du COE de New Delhi en 1961. En 1977, la Mission de Londres suivra le même chemin en créant le « Council for World Mission », puis viendra le tour de la « Vereinigte Evangelische Mission » de Wuppertal qui créera en 1993 une structure communautaire appelée « United in Mission ».

A la fin des années 80, la CEVAA présente quelques signes d’essoufflement. Le modèle n’est pas remis en cause mais le fonctionnement trop administratif et centralisé génère de fortes insatisfactions. Des voix s’élèvent alors et demandent une évaluation. Le Conseil de Morija en 1991 décide que des assises seraient convoquées en vue de refonder la CEVAA. Elles se tiennent en 1996 à Torre-Pellice. Elles appellent à un véritable sursaut dans le sens de plus de participation, plus de transparence, plus de pertinence dans la mission et l’animation théologique, plus d’équité dans la partage : « Ôtons nos masques devant Dieu ! ».

Depuis 1996, La Cevaa est portée par le souffle du changement venu de Torre-Pellice. Elle s’est engagée dans un nouvel itinéraire, un itinéraire de transformation. Il ne s’agit certainement pas d’un changement de paradigme. Le paradigme du partage et de la communauté reste déterminant et de ce point de vue la continuité n’est pas remise en cause. C’est à l’intérieur de la continuité que vient le changement.

C’est avec les nouveaux statuts adoptés en 1999 au conseil de Maré en Nouvelle-Calédonie qu’émerge une Cevaa renouvelée. On passe alors de la CEVAA, Communauté Évangélique d’Action Apostolique, à la Cevaa, Communauté d'Églises en mission. Mais que l’on ne s’y trompe point, derrière ce changement de patronyme se cachent des transformations profondes !

Ce sont tout d’abord des transformations dans le domaine de la participation et de la prise des décisions. Jusqu’alors, la Cevaa était dirigé par un Conseil où siégeait un représentant par Église membre. On a reproché au Conseil et à juste titre, son opacité, son manque de communication et de réactivité. Désormais, la Cevaa est dirigée par une assemblée générale où siègent deux délégués par Église membre, dont un représentant les femmes ou les jeunes. A ce jour, deux assemblées générales ont été vécues, l’une à Sète en 2000, l’autre à Porto-Novo en 2002. Le recul manque pour faire un véritable bilan mais il est pourtant indéniable que cette forme de rencontre permet une plus grande participation, un salutaire renouvellement dans l’élaboration des décisions et des orientations et une fraîcheur nouvelle dans la définition des objectifs. Il est par ailleurs tout aussi indéniable que la mise en place de l’assemblée générale a renforcé de façon significative le poids des églises du Sud dans le mécanisme de prise de décisions de la Communauté. Dans l’ancien conseil de la Cevaa sur 26 délégués votants, 12 représentaient les Églises du Nord et 14 celles du Sud. Avec les nouveaux statuts, le nombre des délégués votants est passé à 56, dont 24 du Nord et 32 du Sud. Le système d’assemblée générale renforce donc la position des Églises du Sud et se traduit par un double effet. D’une part, il renvoie les Églises du Sud à une plus grande responsabilité et il impose d’autre part aux délégués des Églises membres de rechercher en permanence les conditions d’un cheminement commun. Les uns et les autres sont captifs, condamnés a vivre dans un « nous ».

Ce sont ensuite des transformations dans la domaine du partage des ressources. Jusqu’à présent 20% des contributions venant des Églises de la Cevaa étaient redistribués aux Églises membres sous la forme d’une dotation globale. L’assemblée générale de Sète en 2000 décidait de modifier complètement ce système de dotation globale et d’affecter ces ressources selon le principe d’un financement apporté à des projets missionnaires clairement définis et clairement assumés par les Églises. La raison initiale de ce changement était de garantir plus de transparence dans la gestion des ressources. Mais très vite, l’enjeu est devenu d’une toute autre importance au point où désormais les programmes missionnaires représentent le cœur de la Cevaa. Il s’agit en effet de renforcer la capacité des Églises membres à vivre la mission que Dieu leur confie, là où elles se trouvent, en situation et en contexte. Cela ne signifie pas que les actions communes seraient abandonnées. Au contraire ! Elles sont au service des Eglises, elles renforcent la dynamique créatrice des Eglises engagées dans la mission de Dieu.

Ce travail de refondation de la Cevaa a par ailleurs permis d’initier d’autres changements. Ils touchent les domaines de la communication à travers les nouveaux médias, de l’organisation des commissions et de la restructuration du secrétariat, de l’élargissement de la Communauté. Ces chantiers sont désormais ouverts mais il est bien évident qu’ils ne sont possibles que parce que la clarification est en chemin.

L’assemblée générale de Sète avait été déterminante. L’assemblée de Porto-Novo vient comme une confirmation. Elle restera comme un repère décisif dans l’itinéraire qui est celui de la Cevaa depuis les Assises de Torre-Pellice. C’est une étape sur le chemin, une étape d’approfondissement dans les options nouvelles. Désormais, la trace est plus claire, les objectifs plus précis. L’horizon se dégage vraiment. Certes, le chemin reste long et le travail considérable. Mais sur ce chemin, Porto-Novo est un véritable encouragement !

Alain Rey
Secrétaire Général de la Cevaa
 

Témoignage

Vous avez dit Cevaa ?

 
« La Cevaa n’est pas une mission d’assistance nord-sud qui sent une odeur rance de naphtaline coloniale » lance le pasteur Elisabetta Ribet, jeune déléguée de l’Eglise vaudoise et méthodiste d’Italie. Elle participait pour la première fois à une Assemblée générale de la Communauté d’Eglises en Mission. Un regard latin, particulièrement chaleureux…

Terre d’Afrique. Grasse, rouge, grouillante de vie, d’espoir, de douleur. Plantes d’Afrique chargées de fruits gonflés et juteux. Gens d’Afrique, la vie sur les routes, les jeux qui parlent. Eglise Protestante Méthodiste du Bénin, blessée par un violent conflit intérieur et généreuse, courageuse. A cause de la crise à Madagascar, en six mois, elle a organisé tout ce qu’il fallait pour accueillir les frères et les sœurs de la Cevaa.

En avion déjà, les premières retrouvailles : “Mais, vous êtes aussi sur ce vol ? Comment ça, de Tahiti, il faut passer par Paris pour se rendre au Bénin ?” Les surprises de la mondialisation, c’est aussi cela. Grands sourires, embrassades et exclamations, éclats de rire. Les autres passagers comprennent qu’il se passe quelque chose de différent de la routine. C’est une façon de témoigner, aussi. Nous arrivons à Cotonou tard un soir, loin des premiers froids de l’automne européen, en plein milieu des trente degrés humides de l’Afrique de l’Ouest. Nous sommes ensuite accueillis au centre Songhai, à Porto-Novo.

La première surprise agréable est de constater qu’il y a des Eglises pour lesquelles “Cevaa” n’est pas tout simplement un sigle parmi d’autres, avec un petit accent exotique de tam-tam et d’ukulélé. Bien sur, l’Assemblée générale, composée de deux délégués par Eglise (indépendamment de la taille de l’Eglise même), rassemble des personnes qui se connaissent parfois depuis des décennies, qui ont derrière elles une longue marche commune tout au long de la planète. Comme d’habitude, il faut du “vécu” pour qu’on ait envie de traverser des continents juste pour une dizaine de jours d’Assemblée, huit ou neuf heures de réunion par jour et plein de moustiques paludéens partout. Par rapport à cela, la Cevaa n’est pas différente des autres associations d’Eglises.

Si je pense aux débats, aux études bibliques, aux programmations des activités, aux échanges de nouvelles et aux réflexions, je me suis rendue compte que j’ai été frappée pas l’emploi de la première personne du pluriel dans les prises de parole. Non pas un “nous” opposé à un “eux” indéfini, mais plutôt un “nous” inclusif : des cultures, des dénominations, des sexes, des âges. “Nous, les Eglises.”

L’Assemblée générale s’est déroulée à l’abri d’un texte biblique, lu et étudié plusieurs fois pendant les dix jours de travail : la guérison de l’homme à la main sèche (Lc 6). Selon les points de vue, ce texte a eu des dizaines de lectures possibles et d’actualisation du message biblique. La main paralysée, qui n’est pas le corps tout entier, mais une partie, et une partie fort importante. La main symbolise la paralysie physique et celle que nos Eglises vivent et subissent. Le débat autour du sabbat, les mots que Jésus adresse à l’homme - “Lève-toi, tiens-toi debout au milieu ! ” - c’est retrouver le courage, les énergies, retrouver sa dignité, ne pas craindre la visibilité. Une poignée de versets qui ont été le terrain sur lequel se sont enracinés les travaux de l’Assemblée générale : car il ne s’agit pas simplement d’agir ensemble dans un agréable climat de coopération. Le fondement qui porte ensemble les Eglises de la Cevaa, c’est le message chrétien, la volonté de vivre l’Evangile de l’espoir tous ensemble, ici et maintenant.

Pour notre réalité en Italie et en Europe, je trouve que la Cevaa est importante, en tant que contribution théologique et pratique pour construire des nouveaux modèles de relation entre sociétés et cultures. À partir du principe de partage, qui n’est pas seulement un facteur dynamique et économique. Il ne s’agit pas simplement d’avoir une caisse commune à laquelle chaque Eglise participe et chaque Eglise puise. La caisse commune collecte bien plus que cela : on partage la fatigue, les soucis concernant la situation sociale, politique, médicale ; on projette ensemble la façon dont on veut et on peut témoigner chez soi de l’Evangile qui nous unit au-delà des conflits et des différences. “La Cevaa” ce n’est pas mission d’assistance nord-sud qui sent une odeur rance de naphtaline coloniale. Elle est couleur et saveur d’une espérance au-delà des barrières ; elle est envie et engagement de créer des courants de personnes, de témoignages, d’échanges. De partout vers partout.

Elisabetta Ribet
Italie
 

Regard sur l’Assemblée générale de la Cevaa

Vers un renouveau du travail communautaire

 
Cela s’est passé à Porto-Novo au Bénin du 31 octobre au 8 novembre 2002. Voici les temps forts de l’Assemblée générale de la Cevaa, communauté d’Eglises en Mission, en présence de quelques 80 participants venus d’Europe, d’Afrique, du Pacifique et d’Amérique latine.

Au temple de la cité de Grâce à Porto-Novo, comme à Gbeto à Cotonou, les chrétiens de l’Eglise Protestante Méthodiste de Bénin ont su montrer leur capacité d’accueil et de mobilisation. Pendant ces deux cultes de trois heures, tant à l’ouverture qu’à la clôture de l’Assemblée générale, les délégués se sont  mêlés à la joie et la louange de plus deux mille participants. La légendaire ambiance des cultes qui caractérise les Eglises d’Afrique a ponctué ces deux moments de célébration. Chants et danses au son de la fanfare, sur des airs repris en chœur par les chrétiens drapés de tissus multicolores au motif  du logo de l’Eglise, ont imprimé à ces moments une ambiance de joie et de fête. Moins festifs mais dans la sérénité, les travaux  de l’Assemblée générale qui se sont déroulés au centre Songhaï de Porto-Novo, ont confirmé les nouvelles orientations de la Communauté et ouvert des perspectives mobilisatrices pour l’avenir.

Les programmes missionnaires
Ils conditionnent désormais l’action de toutes les Eglises membres. Lancés par l’Assemblée générale de Sète en 2000, les programmes missionnaires ont convaincu par leur pertinence.  Ils sont désormais au cœur des activités de la Cevaa. Toutes les actions des Eglises membres doivent dès lors montrer cet engagement à servir les plus démunis de nos sociétés. Les séminaires régionaux prévus pour leur mise en place dans les Eglises se sont révélés très positifs à plusieurs égards. Ils ont eu le mérite, entre autres, de réveiller la conscience missionnaire des participants et de faire réfléchir les Eglises sur leur pratique de la mission, dans leur contexte. Il s’agit pour la Communauté et les Eglises de mieux gérer les ressources dont elles disposent afin de répondre aux défis sociaux, religieux et spirituels qui se posent à elles.

Nouvelles adhésions et une Charte
Il est difficile de dire combien de membres la Communauté comptera d’ici quelques années. Mais une chose est certaine, elle va s’agrandir grâce à la levée du moratoire sur de nouvelles adhésions décidée par l’Assemblée générale de Porto-Novo. Il appartient dès maintenant au Conseil exécutif d’examiner les dossiers à soumettre à la prochaine Assemblée générale  2004 qui accordera un temps de probation aux Eglises candidates avant de se prononcer sur leur adhésion définitive en 2006. Ce temps de probation ouvre un cadre de relations de travail et de réflexion  avec les candidates qui seront considérées comme des Eglises associées. Celles qui jouissent aujourd’hui de ce statut (Centrafrique, Ile Maurice, La Réunion, Sénégal) seront les premières à bénéficier de cette mesure comme membres de plein droit. L’adhésion à la Charte de la Cevaa adoptée à Porto-Novo, l’appartenance à une organisation œcuménique (COE, CETA ARM…), l’acceptation des principes de l’animation théologique… constituent certains des critères d’appréciation des demandes. Les Eglises qui ne répondent pas à ces critères ou celles isolées dans des milieux fortement islamiques peuvent néanmoins établir des liens de travail avec la Communauté, sous une forme qui reste à déterminer par le Conseil exécutif.

L’échange de personnes
La Cevaa  se veut un lieu de dialogue, d’échange et de relation. Elle promeut l’échange des personnes dans un monde où la mondialisation tend à isoler les peuples et les individus. La Communauté réaffirme sa conviction que les contacts humains et la mise en relation constituent une réponse alternative à cet isolement. Outre les formes d'échanges existant déjà, elle a donc demandé qu’un accent particulier soit mis sur les échanges de courte durée (de deux semaines à un an). La Communauté exprime ainsi sa volonté d’offrir un nouveau cadre de rencontres et de relations pour les Eglises, les hommes, les femmes et les jeunes.

Un réseau de communication
Ces mises en relation vont se poursuivre par le lancement d’un réseau de communication destiné tant aux Eglises qu’à l’ensemble des partenaires de la Communauté. Intitulé « Réseau, partage, communication », ce projet vise la création d’une grande base de données, véritable plate-forme de communication. Ce réseau offre d’importantes possibilités de travail en commun et d’échange d’informations : gestion commune de projets, formation et groupe de travail à distance... Il va accroître également des possibilités de partage et d’échange, très  prometteuses pour l’entretien des relations. Il inaugure ainsi une nouvelle façon de travailler et de vivre en communauté

Anani Kuadjovi-Ayedewou
secrétaire Cevaa chargé de la communication
 

Exhortation

Chrétiens de tous les pays…

 
Christiane Agboton, la nouvelle président béninoise de la Cevaa, a adressé un message particulièrement énergique à l’occasion du culte d’ouverture de l’Assemblée Générale, au temple de la Cité de Grâce de Porto-Novo, devant plus d’ un millier de fidèles protestants de tout le Bénin.

Bienvenue à cette 2ème Assemblée Générale de la Cevaa, en terre du Bénin, en terre africaine. Le thème de notre rencontre est tiré de Luc 6/8. Le Seigneur y déclare «Lève-toi et tiens-toi debout au milieu. Tends ta main. L’homme le fait et sa main est guérie ».

Nous nous retrouvons avec deux grands axes de réflexion : se tenir debout ; là au milieu ; la paralysie de la main qui est guérie. Qu’est-ce que cela veut dire pour nous en Afrique qu’est-ce que cela signifie pour l’Eglise, pour la Cevaa ?

 L’Afrique, ce continent mal connu qui semblerait être la quintessence de tout ce qui est mal : noir, la misère noire avec plus de 60% vivant avec moins de un dollar par jour. Catastrophes naturelles, éruption des volcans, ou pas si naturelles que cela, sécheresse, déboisement, pollution, des problèmes de démocratie, de mauvaise gouvernance, de chômage …L’Afrique avec des jeunes sans avenir, fuyant vers des cieux plus cléments. L’Afrique avec des femmes surexploitées aux droits bafoués. L’Afrique avec cette terrible pandémie du SIDA qui décime, qui hypothèque l’avenir de régions ou de pays entiers. L’Afrique, aux ressources naturelles, convoitées et pillées par tous. L’Afrique, continent des conflits armés. L’Afrique avec un médecin pour 3.000 personnes…..

Et je pourrais continuer ma litanie, et alors dire que l’Afrique est au-delà de la paralysie, qu’elle est morte et pour les économistes, c’est vrai, elle n’existe presque pas : 1,8 % du commerce mondial, 1 % de l’investissement mondial. L’Afrique ployant sous le poids d’une dette injuste qui annihile tout espoir de développement véritable ! N’en jetez pas plus me direz vous.  Et oui, oui j’arrête là car tous ces fléaux existent sous des formes déguisées partout dans le monde : la pauvreté, liée au partage inéquitable des ressources est partout, au cœur des plus grandes capitales du monde (je pense aux restos du cœur à Paris…), l’injustice, la violation des droits humains, la montée de divers intégrismes, les réflexes identitaires, sécuritaires, le nationalisme frileux, la corruption,… sont de partout et n’ont aucune couleur, ni blanche, ni jaune, ni rouge, ni noire. Ce sont tout simplement les signes d’un monde aux faux dieux. Sniper à Washington, attentats à Bali, prises d’otages à Moscou, crise économique en Argentine, rebellions, en Casamance, des mutineries, en Côte d’Ivoire, des élections difficiles aux Etats-Unis, à Madagascar, le 11 septembre à New-York…

La société sans Dieu court vers sa perte. Et l’Eglise, que fait l’Eglise ? L’Eglise, cette institution jeune ou vieille selon la région d’où l’on est, semble impuissante, comme paralysée. Elle est coincée par des lésions internes : mauvaise organisation, conflits d’intérêt et de personnes, manque de ressources humaines et financières, absence de l’Esprit saint...Elle est comme paralysée, sans voix, face à tous ces maux universels. Que disons-nous, que faisons-nous en France devant la montée de l’extrême droite, en Italie devant le rejet de l’étranger, en Côte-d’Ivoire, à Bangui, en Amérique Latine ; en Suisse, à Mururoa……Où est l’Eglise, avec la bonne nouvelle, comme force de changement? Comment se tenir là, debout au milieu ? Comment obéir à cet ordre de Jésus-Christ : allez, de toutes les nations, faites des disciples ?

Être disciple aujourd’hui: c’est être ce paralysé que Jésus guérit aujourd’hui ; c’est être capable d’entendre cette  parole qui met debout. N’aies pas honte d’être chrétien ! La guérison, un des grands thèmes de la missiologie d’aujourd’hui, qui a toujours été au cœur des actions de Jésus. Une guérison qui associe le guérisseur et le malade dans un mouvement, dans une action synergique pour un mieux être.

La Cevaa est attendue : par la force de son réseau, de ces relations parfois séculaires, de son rêve de mise en commun de tout : les finances, les personnes, la parole de Dieu. Elle est attendue pour se lever, sortir de son coin, rayonner au travers de toutes les églises membres, vivre et partager non seulement les ressources, mais aussi les expériences, le dynamisme, la dignité. Elle est attendue pour une parole publique, qui redonne espoir. La Cevaa, de par son enracinement multiculturel, multiéthnique, plurilingue, est une chance extraordinaire dans ce monde brisé car elle s’appuie sur le Christ. La Cevaa, c’est aussi pouvoir se sentir tout à tour malgache, français, suisse, polynésien, camerounais… par tout ce qui nous lie.

Je ne saurais conclure sans dire un mot sur la main : cet organe de préhension, de communication, de construction, de prière, de bénédiction. Je ne puis étant en terre béninoise me retenir de faire le lien avec l’emblème dû à l’ancien roi béninois Ghezo : une jarre percée, ne pouvant retenir l’eau. Il disait ; si tous les fils du pays mettaient les doigts de leurs mains sur les trous de notre jarre, elle retiendrait l’eau ! Voilà un bel exemple de travail en communauté.

Je déclare ouverte la 2° assemblée générale de la Cevaa, la première en terre d’Afrique.

Christiane Agboton
présidente de la Cevaa
31.10.2002
 

Méditation

Lève-toi et tiens toi au milieu

 
 Sur ce message de Luc 6.8, Simon Dossou, président de l’Eglise Protestante Méthodiste du Bénin, a soulevé quelques idées à l’occasion du culte d’ouverture de l’assemblée générale de la Cevaa, au temple de la Cité de Grâce de Porto-Novo, devant un millier de protestants autochtones en fête.

Lève- toi !
L’événement se passe un jour de sabbat, c’est-à-dire un jour sacré pour les juifs, rien d’autre que l’adoration n’est autorisé un jour de sabbat. Jésus enseignait donc dans la Synagogue.

Jésus voit là un homme à la main sèche en d’autres termes, paralysée. D’ailleurs, les scribes et les pharisiens aussi l’ont vu et observent ce que Jésus allait faire. Le guérirait – il le jour du sabbat ou pas ? S’il le fait, ce sera pour eux un motif pour l’accuser.

Oui, s’il fait même ce qu’ils reconnaissent comme bon, ils l’accuseront car selon eux, il ne doit pas guérir cet homme ce jour-là.

Jésus qui lit dans leurs pensées les provoque sur le terrain de leur méchanceté. Il dit à l’homme malade : « Lève-toi et tiens-toi au milieu ».L’homme qui a la main sèche s’exécute sur un ordre qui apparemment ne devrait pas signifier grand’ chose pour lui. Pourtant, cela s’avère important pour Jésus qui veut la coopération du malade dans le processus de sa guérison.

Lève- toi ! Cela peut venir de ce que se lever est un geste qui met debout. C’est un geste qui amène l’homme à quitter la station assise qui signifie l’immobilisation, le statu quo, l’incapacité à sortir de la situation actuelle quelle qu’elle soit, bonne ou mauvaise.

Se lever est le premier geste vers une nouvelle situation. Se lever, c’est aussi se mettre en position de départ. Se lever peut traduire aussi un genre de résurrection mais qui va au-delà d’un acte visuel.

On parle de la résurrection de quelqu’un qui était complètement à terre. Une usine ressuscite de ses cendres, un pays ressuscite de sa situation de pays ruiné, de pays sous-développe. Une personne de mauvaise vie peut être ressuscité de sa situation et devenir une personne complètement changée dans un sens positif. Se lever, c’est le signe d’une nouvelle vie en perspective.
Jésus s’adresse à chacun dans sa situation particulière :

 Lève- toi ! toi qui te crois bien portant mais qui est pourtant malade de ta personne centrée sur toi-même.

Lève- toi ! méchant voisin, qui te complais dans le mal que tu fais à autrui sans t’émouvoir.

Lève- toi ! alcoolique et sors de ton esclavage.

Lève- toi ! Eglise malade pour retrouver ta paix ta dignité.

Lève- toi !pays pauvre toi qui  acceptes le nom très peu élogieux de PPTE (Pays Pauvre Très Endetté) pour qu’on t’accorde des miettes de réduction de ton énorme dette.

Lève- toi !pays riche, toi qui as construit ta puissance sur le sang des autres sans t’en émouvoir ou sans t’en rendre compte.

Lève- toi ! Cevaa afin que ta mission aille au-delà de tes satisfactions d’aujourd’hui ou de tes insuffisances actuelles.

Lève- toi ! mon frère, ma sœur car c’est Jésus qui entre dans ta vie sous le regard de ceux qui veulent ton immobilisme.

Si tu te lèves, tu verras le pas décisif que Jésus veut faire avec toi dans le sens d’une vie nouvelle, d’une guérison totale, mais tout d’abord, ose te lever.

Durant cette Assemblée Générale, nous devons nous regarder dans le miroir de cet ordre de Jésus afin de constater si oui nous nous agissons ou si nous avons agi comme l’homme à la main sèche qui a spontanément obéi sans craindre le regard des pharisiens et des scribes, détracteurs de Jésus.

Lève- toi ! mets-toi en situation d’aller dans la dynamique de Dieu.

Qui que tu sois, quelle que soit ta situation, Jésus s’adresse à toi en ce jour et te dis : lève-toi.  Réponds favorablement et tu verras le miracle qu’il fera dans ta vie.

Simon Dossou
président de l’Eglise Protestante Méthodiste du Bénin
 

3 questions à Simon Dossou, président de l’Eglise Protestante Méthodiste du Bénin

La division ne fait le bien de personne

 
Tout en discrétion, mais avec beaucoup de conviction, le président de l’Eglise Protestante Méthodiste du Bénin lance un vibrant plaidoyer pour la cohésion des méthodistes de son pays. Ils sortent tout juste d’une profonde crise constitutionnelle qui a mis à mal toutes leurs structures. Simon Dossou a déjà beaucoup donné à son Eglise depuis 1976 : pasteur de paroisse, aumônier de jeunesse, d’hôpital, de prison, directeur de l’Institut Protestant de Théologie de Porto Novo… Après avoir enseigné l’Ancien Testament à la Faculté de Théologie Protestante de Yaoundé au Cameroun, entre 1988 et 2000,  il est revenu au pays diriger l’EPMB à la demande pressante des protestants béninois.

Comment se porte votre Eglise aujourd’hui ?

 Depuis 1999 nous vivons la spirale du déchirement. L’heure est à la réconciliation sincère des cœurs après la cassure. Nous faisons de grands pas grâce à une certaine ferveur des membres qui s’investissent beaucoup. Les cultes d’ouverture et de clôture de l’AG de la Cevaa, en présence chaque fois de quelques deux milles fidèles en fête, a rendu compte de ce souci de mobilisation.
 Notre reconnaissance va à tous les amis qui nous soutiennent en cette phase de reconstruction à travers la Cevaa. Les besoins restent énormes : 5-6 pasteurs en zones d’évangélisation en brousse ont 8 mois de retard de salaire, faute de moyens du côté de la Direction de notre Eglise.

Qu’attendez-vous de la Cevaa et des suites de cette assemblée générale ?

 Nous sommes très reconnaissants à la Cevaa pour sa venue au Bénin. C’est pour nous un poids certain dans la reconnaissance de notre lutte pour la justice. Un soutien moral qui nous fait chaud au cœur. Nous n’attendons pas de retombées financières exceptionnelles suite à cette AG. Ni de faveurs : nous présenterons de bons projets à la Cevaa, comme tout le monde.
 Ces projets ne manquent pas. L’Eglise a ouvert des centres sanitaires dans 12 régions synodales. Il faut signaler, au passage, qu’ils participent à la lutte contre le VIH/Sida qui touche 4% de la population ! Nos pasteurs, qui sont des leaders d’opinion très écoutés, jouent un rôle de relais dans ce travail de sensibilisation. Mais nos centres ne couvrent qu’un tiers du territoire. Un projet vise à créer des équipes mobiles d’agents de santé, à les équiper de motocyclettes : un matériel d’entretien facile et parfaitement approprié à la circulation en zones rurales.

Si vous deviez faire un rêve pour votre Eglise, votre pays… ?

Pour mon Eglise : le retour à la cohésion de tous les méthodistes béninois. Et avant la fin de mon mandat de 5 ans : retrouver son équilibre financier  pour se consacrer aux immenses tâches d’évangélisation.

Pour mon pays : préserver la démocratie, afin que le développement socio-économique du Bénin soit perceptible partout, sans région arriérée par rapport à l’ensemble. Que tout le peuple puisse garder cet esprit d’ouverture qui est le sien, indicateur de la bonne santé de cette démocratie. Qu’il soit jaloux de notre Dieu : la religion favorise le développement du pays, la lutte contre la corruption et le tribalisme. Ceux qui nous gouvernent savent qu’ils doivent rendre compte, ce qui n’est pas le cas dans les dictatures…

Propos recueillis par Albert Huber
 

3 questions à Edmond Razafimahefa, président de la FJKM : l’Eglise réformée de Madagascar

Manifester la présence des Eglises dans la société malgache…

 
Depuis tout juste dix ans, il préside l’Eglise réformée malgache, en première ligne lors de la crise que l’on sait. Edmond Razafimahefa a gravi discrètement tous les échelons de la FJKM. Evangéliste de brousse sur la côte Est, dans les années 1970, il fait sa théologie à Montpellier de 1977 à 1980. Il est à la tête aujourd’hui d’une des plus grandes Eglises protestantes qui soient: plus de 2 millions de fidèles, 5 000 paroisses, 35 synodes régionaux…

Comment se porte la FJKM aujourd’hui ?

Je crois…bien. Suite à la récente crise, il subsiste des tensions quand même dans l’une ou l’autre paroisse. Trop de pasteurs et de laïcs ont été persécutés par les milices de l’ancien régime. Ces 4 dernières années nous avons lancé 400 nouveaux lieux de culte dans des coins reculés de l’île. Et l‘an prochain c’est l’ouverture de notre première Université Protestante à Antananarivo, la capitale.
Mon sujet de satisfaction est une certaine vitalité de la FJKM. Je pense par exemple à nos 3 000 groupements villageois -les SAF- en place. Ils sont lancés dans des opérations de développement humain durable : agriculture, santé, aduction d’eau, condition féminine… Dans chaque groupement quelques 1000 personnes vivent et travaillent au village, tant bien que mal. Mais éradiquer une pauvreté tellement profonde prendra du temps.
Autre motif de satisfaction : le vice-président de la FJKM : Marc Ravalomanana, un collaborateur proche, est devenu président de toute une nation. Cela nous donne des responsabilités : on attend beaucoup de notre Eglise dans son engagement  pour la justice, la transparence, la dignité…

Certains ont jugé vos Eglises trop politiques dans les événements récents…

Il est faux de dire que les Eglises ont sorti le candidat Marc Ravalomanana de leur poche. Notre candidat était simplement la clarté, l’équité, la droiture…. Les Eglises de la FFKM -le conseil chrétien des Eglises malgaches- estiment que le devoir des citoyens est de s’exprimer sur le devenir de leur nation, de se battre pour la régularité des votes, pour l’absence de fraude.
Si les Eglises ont soutenu l’actuel président, c’est que les chrétiens sont des citoyens à part entière, appelés simplement à s’engager pleinement. C’était notre ligne directrice dès le premier tour des élections présidentielles en décembre 2001.

Ceci dit, la victoire d’un membre de notre Eglise est la victoire de l’Evangile quelque  part. Marc Ravalomanana, au-delà de ses grandes capacités de gouvernance, est un homme de foi. Au passage, son slogan de campagne était sorti de Marc 16 : « Croyez seulement et n’ayez pas peur… »

Si vous aviez un rêve pour Madagascar, ce serait lequel ?

Que tous les citoyens malgaches puissent vivre des grandes potentialités de leur île. Nous pouvons tranquillement survivre sans Banque Mondiale. Notre  sol et notre sous-sol sont d’une réelle richesse. Il s’agit de mettre en place un système de gouvernement et d’administration pertinents.

Et pour le peuple « resserrer la ceinture pour pouvoir aller de l’avant… » comme le dit un proverbe malgache. En termes d’Evangile, cela signifie : sortir de nos églises, manifester notre présence dans la société, descendre dans la rue s’il le faut…

L’espérance de progrès de ce peuple est là. Mais attendons-nous à une sortie de crise de longue haleine. La pauvreté est tellement profonde. Des milliers de femmes et d’enfants sont à l’abandon au jour d’aujourd’hui : leurs chefs de familles révoqués restent désespérément sans travail…

Propos recueillis par Albert Huber
 

3 questions à Louis Eric Kasovimoin, secrétaire général de l’Eglise Evangélique en Nouvelle Calédonie et aux Iles Loyauté

Faire des réunions sans fin ou faire de la mission ?

 
 Un authentique kanak, la voix posée, le discours mesuré, l’assurance tranquille.  Louis Eric Kasovimoin est un pasteur du terroir de la nouvelle génération. Formé à l’Ecole Pastorale de Lifou, ensuite chargé d’une paroisse sur son île et puis, depuis 1995, secrétaire général de son Eglise majoritairement kanake. 5 000 fidèles estimés pour 88 paroisses, 70 pasteurs et une centaine de diacres, une œuvre scolaire particulièrement importante avec 2 lycées et 8 collèges protestants. De tout cela, le secrétaire général a une approche très pragmatique…

Comment se porte votre Eglise aujourd’hui dans votre pays qui se cherche ?

(Silence)…je dirai : bien, sans pour autant évacuer les problèmes. Notre dernier synode de Gossanah marque une étape. En prévision des grands changements, [NDLR : les accords de Nouméa de 1998 prévoient une souveraineté partagée à l’horizon 2020] notre Eglise se restructure et change de statuts, créant de nouveaux départements et commissions. Pour ne plus passer le plus clair de notre temps en comptes-rendus et bilan, mais pour mettre sur la table le négatif, les freins…
Dans cette nouvelle dynamique, le renouveau doit être au centre du dispositif de réflexion et de décision. Ainsi un certain piétisme ne répond plus au contexte actuel, tout comme le paternalisme de certains anciens de nos pasteurs. Un pasteur est un frère avant tout, non pas un père veillant sur des enfants. Les jeunes sont sensibles à ce fait. Au passage : ne nous voilons pas la face : ils sont là avec nous, tout en étant absents.
Faire de la mission, ce n’est donc pas remplir des calendriers de réunions : nous avons à être présents là où les gens ont besoin de l’Eglise pour poser une parole de vie et d’espérance en ces temps de repli sur soi qui vident nos temples.

Quelle est la situation actuelle de la société en Nouvelle Calédonie.

 Les choses évoluent lentement. Les calédoniens changent de plus en plus de mentalité. Mais les kanaks connaissent un vide politique et manque de leaders. Jean-Marie Tjibaou manque terriblement. [NDLR : leader indépendantiste kanak assassiné en 1989] et son message -comme par exemple : « Notre culture est l’avenir, pas le  passé… »- est relayé par les jeunes politiques.

Alors il n’est pas toujours facile de vivre ensemble en insulaires. Concilier notre diversité culturelle demande une grande tolérance. Notre Eglise a un rôle important à jouer dans cette marche vers une inévitable communauté de destins qui fera de notre citoyenneté une nationalité unique. Elle le joue : par exemple dans nos lycées et collèges protestants kanaks, premiers employeurs après l’administration, il nous arrive d’embaucher des enseignants calédoniens.

Si vous deviez faire un rêve pour la Nouvelle Calédonie… ?

Pour l’Eglise : qu’elle arrive un jour à indemniser ses pasteurs : ils vivent jusqu’ici de la seule générosité de leurs paroissiens et de leurs dons… !

Pour mon territoire : que le drapeau de la Kanaky flotte un jour un peu plus haut que le drapeau français: aujourd’hui ils flottent à la même hauteur… !

Propos recueillis par Albert Huber
 

3 questions à Miguel Angel Cabrera et Alma Malan de l’Eglise évangélique vaudoise du Rio de la Plata (Uruguay et Argentine)

Retrouver une utopie de l’espérance

 
Lui est pasteur, elle est enseignante. Leur petite Eglise sur deux pays est issue de l’immigration vaudoise du Piémont, fin du 19° siècle. 25 paroisses, autour de 15000 fidèles, 29 pasteurs : « 19 en activité et 10 en retraite » précisent-ils. Miguel Angel Cabrera et Alma Malan portent ici un regard à la fois critique et d’espérance sur les protestants de ce Rio de la Plata.

Les nouvelles de votre Eglise sont-elles bonnes en 2002 ?

Comme toutes les Eglises nous connaissons une période de crise et en même temps un temps de recherches. Longtemps notre mission était fortement liée à la diaconie interne, au travail social. C’était bien. Aujourd’hui ce fonctionnement est remis en cause. Dans un contexte de crise de la foi, de la religiosité, nous recherchons le moyen d’avoir un témoignage commun avec des institutions extérieures, à la frontière de l’Eglise.

Ainsi, dans un quartier marginal de Montevideo, il se fait un important travail social en équipe œcuménique avec les pouvoirs publics, la police, les éducateurs spécialisés… Autre espace de recherche, directement lié à la Cevaa : l’accompagnement théologique et biblique des Indiens Tobas de la région du Chaco. Notre Eglise réfléchit à une méthode alternative d’occupation, d’exploitation et d’utilisation des 150 000 ha de terres restituées en 1999, dans un milieu dominé par une économie de marché qui exclut les Indiens Tobas et une société qui tente de les aculturer.

L’Argentine et l’Amérique du Sud traversent une lourde crise économique. Comment la ressentez-vous en Eglise ?

Oui, la situation socio-économique ici fait que les riches sont toujours plus riches et les pauvres plus pauvres. La classe moyenne a tendance à disparaître. L’exode rural , le manque de travail, l’immigration vers l’étranger minent la société. Il manque le futur, l’espérance. Des formes nouvelles de partage voient ainsi le jour. Le manque d’argent est contourné par le troc : une journée de travail s’échange contre un morceau de terre. Des efforts sont faits pour travailler à nouveau la terre, la travailler mieux. Comme pour récupérer des biens usagés, faute d’acheter du neuf. L’éducation est un véritable lieu d’espérance.

Dans tout cela, l’Eglise est attendue pour retrouver une utopie de l’espérance. Elle doit aider ses membres en stimulant leur capacité d’analyser la situation, en leur donnant des outils pour réagir. Dire une voix critique, mais d’espérance. Nous ne sommes plus en dictature militaire : l’espoir est possible. Dans nos sociétés plus démocratiques aujourd’hui, les valeurs de l’Evangile comme la justice, la liberté, la dignité…nous sortirons de nos paralysies. Car nous avons des paralysies, même si nous ne sommes pas paralysés.

Vous découvrez l’Afrique ici au Bénin. Quelles sont vos impressions de Sud-Américains  ?

 La découverte forte pour nous, c’est de connaître le lieu même où sont partis les esclaves vers l’Amérique. Nous découvrons des similitudes fortes entre les danses du Bénin et celles de notre Uruguay!
Sinon, c’est le choc de découvrir deux mondes : celui des blancs qui ont de l’argent et celui des noirs qui attendent tout ou presque du blanc. L’analphabétisme important est quelque chose de choquant . Les traces de la colonisation, la présence culturelle française sont lourdes. Economiques : on boit par exemple de l’eau minérale et on mange du beurre… ! Théologiques aussi : très peu d’éléments africains sont intégrés dans une théologie encore marquée par l’Europe, de notre point de vue. Quand les Européens aideront-ils les Africains à trouver une théologie du Sud ?
Il est vrai que les jeunes états africains datent de 1960. Chez nous, le chemin est plus ancien : il remonte à 1825.

Propos recueillis par Albert Huber
 

Point de vue sur la crise en Côte d’Ivoire

Le faux prétexte de l’ivoirité

 
Le pasteur ivoirien Samuel Obonou analyse la dramatique situation de son pays.

Le «cadeau» offert par les militaires ivoiriens à leur pays à Noël 1999 est empoisonné. Cette première grave crise survenue le 24 décembre 1999 a entraîné la chute du Président Henry Konan Bédié et porté au pouvoir le général Robert Gueï. Elle a également compromis la légendaire paix et la prospérité dont jouissait la Côte d’Ivoire dans la sous-région ouest-africaine. Les troubles politiques se sont alors succédés. Cette dernière crise, la plus longue et la plus difficile, révèle que des solutions adéquates n’ont pu être trouvées.

Le pasteur Samuel Obonou, président du district missionnaire de Bouaké, au centre du pays,  n’a pu avoir la vie sauve qu’en fuyant la violence des attaques et des exactions dont il a été témoin. Lorsqu’il parle de la guerre qui divise son pays, il maîtrise à peine sa colère et  ne cache pas son amertume et son émotion. C’est avec un sentiment de révolte teinté de regret qu’il évoque cette nouvelle crise politique qui coupe le pays en deux : le Nord, occupé par les rebelles jusqu’au centre où se trouve la ligne de démarcation sous le contrôle des forces de l’Union africaine et de l’armée française. Il regrette l’absence de son Eglise dans le Nord du pays islamisé à environ 85 %. Il  ne peut s’empêcher de voir dans cette guerre une œuvre de satan. Selon le pasteur Obonou, une présence massive des chrétiens dans le Nord du pays aurait pu éviter à la Côte d’Ivoire cette nouvelle crise. « Même si l’on y note la présence de catholiques et  de quelques protestants évangéliques et pentecôtistes, l’absence des méthodistes y est déplorable » dit-il. Cette analyse semble un peu réductrice de la situation  actuelle complexe du pays, mais le pasteur Obonou persiste et signe. Il ne souhaite pas à son pays de connaître les horreurs du génocide perpétré au Rwanda.

Les étrangers et l’ivoirité.

C’est une question délicate. Elle dérange. Elle rend suspecte la personne qui l’évoque. Autant il est facile de parler de l’accueil des étrangers qui vivent dans le pays, autant il est difficile d’aborder la question de l’ivoirité. La Côte d’Ivoire est connue pour son hospitalité. Les Ivoiriens ont toujours cohabité en bonne harmonie et en bonne entente avec les étrangers qui représentent au moins 36% de la population. «Depuis toujours, ce brassage de culture  a été bien perçu. Je ne comprends pas ce qui ce passe. Je suis pasteur, donc appelé à aller vers tout le monde quelle que soit son origine sociale ou son appartenance politique. Aujourd’hui, il y a une campagne d’intoxication qui veut faire croire que l’on refuse d’intégrer les musulmans dans les responsabilités politiques de  haut niveau » s’insurge le pasteur Obonou  qui trouve que la question de l’ivoirité n’est qu’un faux prétexte. Ce mot, utilisé pour la première fois par un artiste, désignait l’ingéniosité des artistes et artisans ivoiriens. Le concept a été repris par les politiques qui l’ont développé pour en faire un critère de citoyenneté et d’éligibilité applicable à tous ceux et celles qui sont devenus ivoiriens par naturalisation.

Le rôle de l’Eglise

L’Eglise Protestante Méthodiste de Côte d’Ivoire jouit d’une respectabilité auprès des politiques et de la population.  Son implication dans la résolution des différentes crises que le pays a traversées s’est avérée positive. Aujourd’hui encore, le président de l’Eglise, le pasteur Benjamin Boni, l’un des acteurs de la paix durant ces crises successives, est régulièrement reçu par le Président de la République pour l’informer et  partager avec lui ses points de vue. Avec d’autres d’Eglises et les responsables musulmans, le pasteur Boni multiplie les messages de sensibilisation et d’exhortation à la paix. Mais ces appels reçoivent peu d’écho face à la gravité de la crise. L’importance des enjeux  limite l’impact de  l’appel des Eglises, des hommes de paix et de bonne volonté.

Les pourparlers de Lomé pour la recherche d’une solution de paix s’enlisent devant les revendications et les exigences des uns et des autres. Entre autres, la délégation des soldats rebelles réclament leur intégration dans l’armée, le départ de l’actuel président, Laurent Gbagbo, le retrait de la constitution de l’article sur l’ivoirité et l’organisation de nouvelles élections en six mois. Les représentants du gouvernement exigent le dépôt des armes et proposent un référendum sur le problème de l’ivoirité.  Pendant ce temps, sur le terrain, les affrontements sporadiques se poursuivent malgré le cessez-le-feu. On découvre avec horreur les charniers. Les chrétiens et les musulmans  multiplient les séances de prières. Et les Ivoiriens continuent d’attendre une lueur d’espoir afin d’envisager l’avenir autrement.

Anani Kuadjovi-Ayedewou
secrétaire Cevaa chargé de la communication
 

Une nouvelle présidente pour la Cevaa

Femme, Africaine et laïque

 
Christiane Agboton est une force tranquille. Cette béninoise a impressionné les délégués de l’assemblée générale de la Cevaa par son autorité naturelle. Pour les Eglises du Sud, elle est un symbole. Brève rencontre d’une chrétienne qui estime qu’il y a des choses plus importantes que d’être assise à l’Eglise le dimanche…

 « Les voix du Seigneur sont insondables. Je me suis souvent demandé comment le jeune David s’est senti lorsqu’on est allé le chercher derrière ses moutons pour conduire le peuple d’Israël à la victoire sur les Philistins ? » Ce sont les mots prononcés spontanément par Christiane Agboton, après son élection à la présidence de la Cevaa, à l’AG de Porto-Novo. Une première pour une femme !

 Cette mère de famille de 3 enfants, née en 1956, exerce le métier de chirurgien-dentiste au Sénégal. Son itinéraire sur le continent africain est très œcuménique, en raison de son engagement de toujours pour la sécurité et la paix, la non-violence, l’abolition de la peine de mort… De son abondante militance associative, on retiendra son combat pour les droits humanitaires face à la prolifération des armes légères en Afrique et dans le reste du monde ! Elle est de toutes les conférences sur le sujet en Afrique de l’Ouest.

 A la question de savoir qui elle est, elle répond par trois qualificatifs : femme, Africaine et laïque. « Nous les femmes, à travers toutes nos activités dans l’Eglise, nous nous rendons bien compte que nous sommes des enfants de Dieu qui peuvent tout aussi bien balayer l’Eglise qu’être présidente de la Cevaa. A une condition : ce que nous faisons, il faut bien le faire, en étant consciente de nos potentialités. »

 Ses nouvelles fonctions ne sont pas un poids : elle estime que l’on peut parfaitement travailler en équipe dans cette Cevaa et qu’il y a de plus en plus de personnes choisies pour leurs compétences et non plus pour leur origine géographique. A condition de « dépasser les clivages et réunir toutes les énergies de la Communauté, de pouvoir s’appuyer sur le soutien des collègues du Conseil, des Eglises, de chacun des membres de l’AG. Partager dans le respect des uns et des autres : voilà pour moi l’utopie de la Cevaa !» Tout cela ne changera donc pas sa vie de tous les jours, si ce n’est qu’il faudra « surveiller les mails qui tombent et y répondre  en moins de 2 jours… ! »

 Et de se dévoiler pleinement lorsqu’elle avance les idées qu’elle va tenter de faire passer à cette nouvelle responsabilité qui est la sienne. « Tu ne mets pas un kg de sel pour faire cuire un kg de riz ! L’image du « sel de la terre » que sont les chrétiens est difficile à faire passer. Pour moi, être chrétienne est une chance. Je vis ce que l’Evangile me demande de vivre, là où je suis. Comment à cette place, transformer la société ? J’ai toujours trouvé dans la foi ce qui me met debout et donne sens à ma vie. Etre chrétien, ce n’est pas être assis à l’Eglise le dimanche ! C’est sortir dans le monde, là où se vivent les choses… »

Albert Huber
 

Humeur

Les tribulations de 2 envoyés Cevaa au culte  de  Djêgan Kpêvi

 
L’ensemble des envoyés Cevaa ont animé des cultes dominicaux dans des paroisses locales. Deux d’entre eux : un allemand et un français, se sont retrouvés dans un quartier de Porto-Novo, dans l’importante paroisse de Djêgan Kpêvi. Un culte attachant, version béninoise…

Episode 1

10h moins 5. Les 2 vaillants yovohs -blancs- se présentent à l’entrée de la coquette église de Djêgan Kpêvi à Porto Novo, fin prêts pour le culte de 10h. Seuls 2 jeunes et une dame âgée attendent ! Le culte aura-t’il bien lieu ? On demande aux 2 invités de rejoindre la sacristie. Là, la souriante prédicatrice du lieu les accueille en goun : elle s’excuse de ne pas parler français. L’un des envoyés parle allemand mais pas français, l’autre français mais pas goun -langue autochtone-. Heureusement le chef de chorale en tenue d’universitaire anglais arrive à la rescousse pour traduire. Au passage, il est annoncé que le pasteur en poste n’arrivera qu’à la fin du culte ! Goun, allemand, français : il y a comme un esprit de Pentecôte qui souffle ce matin à l’est de Porto Novo…

Episode 2

Le jeune pasteur de la paroisse est arrivé entre temps -il officiait en début de matinée à l’Institut Protestant de Théologie voisin-. Il entame la liturgie du baptême programmé ce matin. En plein milieu, l’envoyé allemand, en tenue pastorale, se retrouve soudain avec le bébé du baptême dans ses bras ! Avec ordre de lui administrer le baptême, sans autre forme de procès…Les parents sont on ne peut plus ravis. Plus spontané que ça tu meurs !

Episode 3

3 h de riche culte : les envoyés étaient prévenus. On se retrouve avec les responsables de la paroisse pour un fort sympathique échange, suivi d’un repas d’akassa, de porc grillé, de riz, de poulet…Royal, tout comme la boisson : 2 bouteilles de vin rouge espagnol. Seulement voilà : il manque le tire-bouchon. « On va chercher ça tout de suite… » annonce l’énergique vice-présidente du Conseil. Le repas se termine et toujours pas trace de l’objet recherché, un ustensile peu usuel à l’évidence dans les cases environnantes. Le yovoh de service s'empare alors de la bouteille et, à la force des poignets, enfonce le bouchon à l’intérieur de la bouteille, sous les applaudissements amusés de l’assistance. Que ne ferait-on pas sans les yovohs !

Albert Huber
 

Une rencontre avec le ministre de la Culture du Bénin

Etre chrétien dans la société : un combat

 
Amos Elegbe est le ministre béninois de la Culture, de l’Artisanat et du Tourisme. Il est aussi un fidèle protestant méthodiste. A ce titre, il estime que les chrétiens ont à se battre pour que leur enseignement soit pris en compte dans la société. Il livre ici ses réflexions sur l’Eglise et la politique.

Géographe de formation et maître de conférence à l’Université du Bénin, Amos Elegbe est né en 1947, en face du modeste temple méthodiste de la petite ville de Savé, au centre du Bénin, de parents protestants. « Je suis né dedans, [NDLR : dans le protestantisme] je n’ai jamais changé d’orientation, tout comme mes 3 enfants. Ce qui m’importe dans ma religion, c’est la Parole qui fonde l’Eglise. Une Parole qui invite à respecter et craindre Dieu.»

Son appartenance à la minoritaire Eglise Protestante Méthodiste de son pays joue-t’elle un rôle dans ses fonctions d’homme public ? De toute évidence, il répond que oui. Et de  rappeler que le député qu’il était s’est largement investi dans un travail de réflexion, avec un collègue député catholique, sur l’engagement du chrétien dans la vie politique. Ce dernier, selon eux, ne peut pas être un politique par nature, même s’il y a interdépendance. Mais il a obligation de s’intéresser à la chose publique. Les valeurs religieuses s’appliquent pleinement dans la vie de la société. Car : « Le Christ nous a bien enseigné que nous sommes la lumière du monde ; nous sommes le sel de la terre et surtout nous sommes dans le monde et non du monde ! »

Ses convictions en la matière tournent autour de deux certitudes. Séparer l’Eglise et le fonctionnement politique qui n’ont rien à voir ensemble. « La vie politique dans ses mécanismes ne peut pas conduire au salut. L’œuvre des politiques, si elle est utile, n’en est pas pour moins capitale ! » Dans sa compréhension, les politiques devraient être avant tout au service de la société. « Nous sommes-là pour nous mettre au service des autres. C’est le Christ qui élève et le pouvoir et la puissance lui appartiennent. Donc : pas d’orgueil à avoir pour les chrétiens politiques. Leur combat est d’appliquer l’enseignement chrétien à la société. Les chrétiens donc n’ont pas à se tenir en retrait de celle-ci. Bien au contraire. »

Dans la pratique, que préconise Monsieur le ministre ? « Le chrétien ministre doit travailler pour la gloire du Christ et doit être humble ». A partir de cette logique, il essaye de faire passer à ses collaborateurs, à tous niveaux, quelques valeurs qu’il estime universelles ? «Dans mon service, je cultive l’’amour du prochain et la fraternité pour créer une ambiance conviviale et un esprit de travail de groupe. J’essaye d’être aussi juste que possible dans les prises de décisions. En retour, j’attends de mes collaborateurs  la rigueur dans le travail et l’esprit de solidarité. La vie doit se gagner à la sueur du front. Tout travail fait doit être justement  rémunéré. Celui qui refuse de travailler ne peut pas être un bon chrétien. Il ne peut être ni indépendant, ni fier… »

Amos Elegbe reconnaît éprouver des difficultés pour fréquenter le culte, et participer aux séances de son groupe de prières, question d’emploi du temps. Mais il avoue lire la Bible au moins une fois par jour. Quand on lui demande ce qu’il attend de ses frères protestants du Bénin et, plus loin, de France, il confesse : « En tant que politique, je demande qu’ils nous portent dans la prière, mes collègues et moi. La vie politique est si aléatoire, si dangereuse que ses acteurs ont besoin d’être soutenus et éclairés par le Saint Esprit, à travers les frères en Christ. Chaque fois qu’ils me solliciteront, je répondrai prêt car ma vie ministérielle et politique n’est qu’éphémère. Ma vraie maison se trouve à l’Eglise et à côté de tous ceux qui confessent Jésus et lui confient leur vie. Quand j’y entre, je retrouve la tranquillité, la sérénité et la paix avec moi-même.»

Albert Huber relu par Amos Elegbe
 

Témoignage

La radio, un média entre persuasion et propagande en Afrique

 
Le pasteur béninois Raphaël Houessou est responsable du service communication de l’ Eglise protestante de son pays. Son travail le met beaucoup en  prise avec la radio *, ce  formidable moyen de communication en terre d’Afrique. Echos.

Le Bénin demeure aujourd'hui l'un des pays africains où la démocratie  fait son chemin.  L’un des facteurs de cette démocratie est la libéralisation de l'univers médiatique par le gouvernement. C'est
ainsi que depuis 1997,  on assiste à l'installation successive de radios privées qui jouent un rôle  considérable dans l'univers médiatique du pays en 2002.

Avant 1997, le Béninois n'avait droit qu'à une seule radio, la RTB : radio nationale de l'Etat, à laquelle se sont ajoutées deux radios étrangères : Africa No 1 et RFI ( Radio France Internationale). La libéralisaton des ondes intervenue en 1997 a donné naissance à plus d'une trentaine de radios privées  qui émettent en modulation de fréquence (FM.) La zone d'écoute de ces radios se situe ordinairement dans un rayon de 150km . Les plus puissantes comme les radios Golf FM, Ave Maria (radio catholique), Wêkê  (de la capitale Porto-Novo) sont écoutées dans un rayon de 200km . Plusieurs d’entre elles sont des radios
rurales, de proximité qui ont pour principales fonctions l'éducation des populations rurales dans le domaine de la santé de l'hygiène de l'agriculture de l'élevage. Elles émettent la plupart de leur temps dans les langues du milieu et sont écoutées à longueur de journée par les paysans qui se déplacent avec leur poste radio dans leur champ. Leur seule source d'information et leur  distraction demeurent la radio. Car la TV ne couvre pas encore tout le territoire, et très peu de villageois dans les zones rurales ont les moyens de se procurer un poste TV.

Dans les villes comme Cotonou et Porto-Novo, il est impossible d’avancer exactement la ligne éditoriale de chaque radio. Mais certaines sont réputées pour la dénonciation des erreurs,  non seulement du gouvernement, mais aussi de toutes les autres autorités et couches de la population. Ces radios n'ont
pas froid aux yeux pour dire, dans les termes les plus forts, les erreurs du président de la république et les aberrations de tout le gouvernement. Le Bénin vient d'ailleurs d'être classé premier pays dans le domaine de la liberté de  presse en Afrique. D'autres radios excellent dans les règlements des conflits conjugaux . Une femme qui se  fait battre par son mari vient se plaindre à la radio. Une autre qui ne s'entend pas avec sa coépouse vient présenter publiquement les faits à l’ antenne. Une radio-tribunal en quelque sorte ! Voilà des choses qui amusent la population,  si bien  que ces radios sont très écoutées. Une autre radio est connue pour ses prouesses en matière d'informations. C'est la radio Golf FM qui a  reçu le prix de meilleure radio en matière d'information en Afrique.

Dans ce contexte de concurrence d'écoute, chaque radio invente des émissions et des sensations pouvant lui faire gagner un large auditoire. Chacune d'elle dispose d'une émission au cours de laquelle les auditeurs interviennent directement, une manière de garder son auditoire.

Le Bénin n'en est qu’à ces débuts avec cette trentaine de stations, car la Haute Autorité de l'Audiovisuel et de la Communication vient de présélectionner plus de cinquante  autres dossiers de nouvelles installation privées et de dix chaînes TV toujours privées.

Comme quoi, la vraie démocratie c'est la liberté de la presse. Les béninois auront donc encore plus de possibilité de "zapper" ! L'essentiel est que cela nous conduise au développement et au changement de mentalité, sinon....

Raphaël Houessou
 

*L’Eglise Protestante Méthodiste du Bénin dispose d’une demi-heure hebdomadaire sur l’antenne de RTB, la radio nationale. Raphaël Houessou y produit : « Aux quatre vents », une émission religieuse d’une demi-heure, diffusée tous les dimanches sur l’ensemble du Bénin.
 

Reportage

Bénin : comment ça va avec la douleur

 
Il est dans ce petit pays de l’ouest africain, une Afrique  qui gagne, à sa façon, dans son coin . Pour sortir de la vie au jour le jour, on  y invente de nouvelles stratégies de survie. La très précaire économie locale est ainsi doublée par d’insolites circuits parallèles. Petits miracles au quotidien.

« Yovo, yovo   : bonsoir ! Ca va bien ? Merci ! » . Avec un sourire en coin, le jeune garçon boucher scande cette phrase rituelle pour saluer l’étranger, tout en continuant à agiter une branche de palmier au-dessus de sa viande de bœuf pour en éloigner les mouches. Sous le soleil déjà bien chaud du petit matin, en plein centre de Porto-Novo, à l’ombre d’une mosquée multicolore, le marché grouille de vie. A l’image de la capitale historique, un gigantesque village posé sur le sable du golfe de Guinée. Seules quelques artères principales sont pavées de pierres. Ailleurs des chemins de terre, passablement crevassés ce matin après une nuit d’orage, découpent des concessions   toutes fortement peuplées. Qu’importe : ici la vie se passe dans la rue. Impossible de faire dix mètres sans entrer tout naturellement en conversation avec une vendeuse de beignets de maïs activant son feu de bois, des jeunes filles apprenties couturières rechargeant leur unique fer à repasser avec de la braise ardente, une boulangère sous son apatam   en branches de palmier, son bébé dormant sur son dos et ses baguettes industrielles à 1 FF . « Bonne arrivée ! Viens payer chez moi : c’est très moins cher… ! »

Mais la grande nouveauté, ce sont incontestablement les petites japonaises. Des dizaines de milliers de motos-taxi font exploser la ville, entre voitures, camions, charrettes à bras et piétons en nombre. Le tout sous une nappe continue de gaz d’échappement, de coups de klaxons, de pétarades sans fin de moteurs fatigués…qui n’affectent rien ni personne. Du moins en apparence. « J’ai une maîtrise de lettres délivrée par l’Université du Bénin, mais impossible de trouver du travail au pays ! Alors je fais le zémidjan   pour gagner ma vie et nourrir ma famille… » lance Kossi entre deux courses, sur les trottoirs de Cotonou. Il gagne ainsi de 50 à 60 FF la journée -le quart du SMIG local-, à raison de 1 FF la course. S’il donnait des cours dans une des nombreuses écoles privées, ce serait 6 FF l’heure. Le choix est vite fait. Il est celui, en majorité, de milliers de jeunes sans qualification, de fonctionnaires aux postes supprimés et de diplômés sans emploi. « Mais j’ai peur pour mes enfants. A la longue, le gaz de nos Yamaha va pourrir notre santé à tous. Dans cette ville polluée, on ne sait pas toutes les maladies qui vous guettent ! » poursuit Kossi, qui est l’un des rares zémidjans à porter un masque de protection. Ses collègues eux n’ont guère conscience du danger qui menace.

« La pratique des zémidjans s’est imposée contre l’avis du gouvernement qui ne fait que la tolérer. Une façon de résorber le chômage, de diminuer la petite délinquance et dans tous les cas de figures de faire vivre des milliers de familles entières !» explique le Directeur National de la Police à Cotonou. Pendant donc que le gouvernement légifère sur la lutte contre la pauvreté, le peuple passe aux actes. Chacun dans son coin, dans le pays tout entier, rivalise d’ingéniosité et se met à inventer de nouvelles stratégies de survie. Mariés par raison aux zémidjans, d’autres inventeurs se multiplient à l’infini : les nouveaux marchands d’essence.

A la frontière du puissant Nigéria voisin, la pirogue est silencieuse, presque entièrement enfoncée dans l’eau tant elle est chargée. Bien que la marchandise soit cachée au fond et recouverte de boubous   on devine aisément qu’un peu de savon, de lessive, de boissons et surtout de bonbonnes d’essence sont en train de traverser la frontière. Peut-être aussi quelques radiocassettes et des téléphones portables. Un endroit rêvé pour des contrebandiers cette mangrove  . Les douaniers ne risquent pas de perturber l’intense trafic qui sévit sous les palétuviers : leur administration est ruinée, sans véhicule, sans téléphone et même sans pirogue.

Ainsi se développe à grande échelle la revente au litre de l’essence nigériane, tous les cents mètres, le long des routes, des rues, des places du pays, du Nord au Sud. 1,60 FF le litre -dans la capitale, un peu plus en province-, contre 3,50 FF à la pompe, du moins pour celles qui subsistent, à usage des quelques rares voitures neuves, garées à l’ombre dans les ministères et ambassades. Une activité traditionnelle qui est devenue un pilier de la vie de milliers de familles. L’ampleur est telle que l’essence passe aujourd’hui la frontière quasi officiellement, dans les réservoirs de voitures particulières, ou encore de motocyclettes- triporteurs, assemblées et soudées sur mesure, à partir d’anciennes Vespa ! Cette essence est siphonnée dans des jerricanes en plastique avant redistribution, au vu et au su de tous. « Un marché qui draîne des milliards de FCFA et qui n’est pas prêt de s’arrêter… » révèle un chauffeur de taxi.

« Vous avez tous le cancer du poumon » a carrément lancé aux zémidjans le président de la République Mathieu Kérékou. Le choc des mots escompté n’a eu que peu d’effets . Tout comme la proposition des pouvoirs publics de leur donner des champs de manioc à l’intérieur du pays et les outils pour les cultiver, en échange de l’arrêt de leur activité polluante ! Autre tentative : le contrôle technique des motos. Des mécaniciens compétents se sont vus décerner un label pour régler les moteurs. Quelques essais et puis plus rien. Et si l’on s’attaquait aux sources de la pollution : l’essence de mauvaise qualité ? « Elle est lourde, car les bonbonnes et bouteilles  chauffent à longueur de journée au soleil et elles sont au contact permanent avec l’air… » déplore ce vendeur à la sortie de Porto-Novo. Là encore le gouvernement a essayé d’intervenir. Il a interdit cette vente sauvage du jour au lendemain. Des points de vente ont été spectaculairement fracassés par la police. Hélas, là encore, sans grand effet pour un retour à la normale.

Une normale qui fait dire à cet économiste de l’Université du Bénin, ancien ministre : « Pas d’idylisme… Si les temps sont durs, trop durs…ce n’est pas la misère absolue, même si nous sommes pauvres. Nous avons cet avantage de vivre dans un pays sans guerre. Avec une liberté d’expression. On ne met pas les gens en prison pour rien. Même si le gouvernement est critiquable, le pays évolue, modestement… »

Albert Huber