retour vers le sommaire général du Ralliement protestant avril 2004

Éditorial, Roland Kauffmann: La Passion du Christ

Méditation, Anne-Rachel Muller-Heitzmann
Hommes et femmes, partenaires égaux et complémentaires


L’Europe : un hobby pour mordus ? Richard Fischer, secrétaire exécutif de la Conférence des Églises Européennes

Recension, Philippe Aubert
"Parler du Christ"
André Gounelle, Van Dieren éditeur, Paris 2004

Que deviennent les conférences Culture et Christianisme?


Le dossier: l'art et la foi.

L'art et la foi - les vitraux de Montbéliard, Élisabeth Hausser.
Michel Bousserez - la vocation malgré tout,
Cécile Badet.
Jean-Joseph Laborde - Le métal au bout des doigts
. Propos recueillis par Claudine Albrecht
Art contemporain et spiritualité chrétienne, Anne Lepper
Marc Dautry - Exalter l'œuvre de Dieu
, Claudine Albrecht
L’art contemporain, malade d’avant-gardisme, Jean-Marie Gobert


Éditorial
Le film de Mel Gibson, La Passion du Christ, est maintenant sur les écrans. La polémique est entrée dans une nouvelle dimension entre ceux qui pensent qu’il reflète fidèlement les dernières heures de la vie de Jésus et ceux qui pensent qu’il trahit les Évangiles.

Notre dossier de ce mois est précisément consacré à cette relation particulière entre l’art et la spiritualité. Un artiste a d’abord une compréhension particulière et toute personnelle de son sujet. C’est encore plus vrai lorsque ce sujet à une dimension religieuse ou spirituelle. Cette interprétation, parfois surprenante, parfois choquante, fait partie de la liberté artistique et il ne peut plus être question aujourd’hui de censure. Par contre la critique est fondée. Il faut se situer sur le terrain de l’œuvre d’art. L’œuvre, le tableau, le roman, le film, est-elle réussie ? Techniquement, esthétiquement d’abord. La critique sur le fond ne peut venir qu’ensuite. Ce que l’œuvre nous dit de son sujet nous élève-t-il à une nouvelle compréhension ? Quel est le message ?

Sur le premier plan, le film de Mel Gibson est incontestablement original. Le parti pris de raconter la vie de Jésus en langue originale, hébreu, grec, latin et araméen est fantastique. Cela aurait pu être l’occasion d’insister sur les incompréhensions linguistiques entre accusateurs juifs et juges romains. Mais ce défi était manifestement au-dessus des capacités du réalisateur. Techniquement c’est un film qui utilise toutes les ressources du cinéma commercial efficace : du sang, des larmes pour enclencher automatiquement le sentiment, renforcer l’injustice du jugement et le tragique de la mort injustifiable. La technique est là mais pas l’esprit !

Les Évangiles font partie du domaine public, du patrimoine commun à toute l’humanité et Mel Gibson a le droit le plus strict de proposer sa compréhension. Qu’il revendique sa foi pour justifier sa vision partisane, qu’un certain nombre d’Églises fondamentalistes et intégristes utilisent son film comme support d’évangélisation pour nous ressortir la vieille accusation des juifs seuls coupables, voilà ce qui nous met mal à l’aise.

Il nous faut redire à nos amis juifs que nos Églises condamnent résolument ce type de lecture des évangiles.

Dommage ! La mort de William Wallace, interprété par Mel Gibson dans Braveheart, avait une dimension christique incontestable. Celle de Jésus-Christ, dans La Passion, devient odieusement idéologique.
Roland Kauffmann

Méditation, Anne-Rachel Muller-Heitzmann
Hommes et femmes, partenaires égaux et complémentaires

Prédication donnée lors de la messe pour la cité le soir de la Saint-Valentin, dans l’église Saint-Léger à Guebwiller. Pour le Ralliement d’avril, j’aimerais ajouter parmi les femmes courageuses les femmes du matin de Pâques. Elles qui se sont mises en route malgré leur inquiétude: «qui nous roulera la pierre?».
J’ai commencé mon ministère pastoral à Guebwiller en septembre.
En septembre, je suis allée préparer un mariage chez un adorable jeune couple logé, comme beaucoup de jeunes couples, sous les toits. En arrivant dans la rue notée, je me suis arrêtée stupéfaite, devant une fresque murale! J’étais rue Brigitte Schick et, dans la douceur du crépuscule de fin d’été, je découvris avec joie l’héroïne de Guebwiller.

Alors, au nom du courage légendaire de cette femme, mais aussi au nom du courage de tant d’autres femmes, je vais laisser les textes bibliques du jour de côté et vous parler des textes de la création, textes bien appropriés aussi pour la fête de la Saint-Valentin, puisqu’il y est question de l’homme et de la femme.

Il y a deux récits de la création, deux récits non superposables, la vérité n’est pas une et simple, elle est plutôt plurielle et complexe.


J’aimerais vous parler d’abord du deuxième récit, celui qui dit: «il n’est pas bon que l’homme reste seul, je vais lui faire une aide semblable à lui» (Genèse 2, 18). Ce texte bien connu prête à bien des taquineries: la femme a été créée en second parce que Dieu avait besoin d’un brouillon, la femme a été créée en second, elle vaut donc mois que l’homme. C’est cette logique qu’a malheureusement suivie l’apôtre Paul dans sa lettre à Timothée: «je ne permets pas à la femme d’enseigner ni de prendre autorité sur l’homme, mais qu’elle demeure dans le silence, car Adam a été créé le premier, Ève ensuite ».
Qu’Adam ait été créé le premier, c’est ce qu raconte le deuxième récit de la création. Mais qu’il faille en déduire le silence de la femme et l’autorité de l’homme sur elle, voilà qui est bien surprenant! J’en profite pour remercier Paul Thomann de m’avoir donné la parole ce soir, laissant de côté une lecture littérale du Nouveau Testament.

Revenons au texte. Dieu, nous dit le récit, cherche pour l’homme une aide qui lui soit semblable. Une aide. Et tout le monde entend: «une aide pour le seconder» ; La femme serait créée en second pour «seconder» l’homme…

Alors quel plaisir ce fut pour moi d’apprendre que le mot «aide» utilisé là était un mot utilisé ailleurs dans l’Ancien Testament soit pour désigner le secours d’une nation plus puissante, soit pour désigner l’aide de Dieu lui-même. En aucun cas il ne pourrait s’agir d’une petite aide secondaire. Mon plaisir fut d’autant plus grand que c’était un homme, un respectable professeur genevois qui nous enseignait ces choses!
Le deuxième récit de la création raconte les différentes tentatives de Dieu pour trouver à l’homme une aide qui lui soit semblable, une aide solide, une réelle partenaire.

Si l’on ne peut pas s’appuyer sur ce récit de Genèse 2 pour condamner les femmes à jouer un rôle second, on le peut encore moins à la lecture du premier récit de la création, vous allez le voir. Genèse 1 a été écrit probablement après le deuxième récit de la création, pendant une période d’exil. Face au désordre, au désespoir de l’exil, des prêtres ont voulu affirmer, envers et contre tout, la foi en Dieu qui donne sens et espérance à l’univers entier. Par ce poème liturgique: «il y eut un soir, il y eut un matin…», le peuple hébreu en exil fonde son espérance qu’un jour la vie sera bonne, sur le commencement. Il fonde cette espérance en racontant un meilleur originel.

Que dit ce récit au sujet de l’homme et de la femme?
«Et Dieu créa l’humain à son image, mâle et femelle Il les créa» (Genèse 1,27). Une simple lecture permet de relever que l’être humain, image et ressemblance de Dieu, est défini par son double caractère de mâle et de femelle.
Dans ce récit, l’homme et la femme sont créés simultanément et se voient confier la même mission: «croissez et dominez la terre» .
Ce premier récit est peut-être moins haut en couleurs que Genèse 2 mais je le trouve grandiose dans sa simplicité. La complémentarité et l’égalité fondamentale entre l’homme et la femme y sont affirmés de manière encore plus forte parce que plus lapidaire. Ni l’homme ni la femme ne peuvent prétendre être à eux seuls l’image de leur créateur. Et inversement, Dieu trouve son vis à vis autant dans l’homme que dans la femme.

Cette dernière affirmation est particulièrement audacieuse, elle nous laisse entendre qu’au-delà des apparences, le Dieu de l’Ancien Testament n’est pas le patriarche autoritaire et barbu qu’on a si souvent caricaturé. Dieu, le Dieu de l’Ancien Testament a en lui de quoi susciter une image à la fois masculine et féminine. On connaît le Dieu jaloux qui gronde de colère. On connaît moins l’image tout aussi biblique du Dieu de tendresse qui comme une poule rassemble ses poussins sous ses ailes.
Alors pour conclure j’aimerais noter 3 points:
- l’égalité fondamentale de l’homme et de la femme. Cette donnée biblique doit nous stimuler dans les relations hommes/femmes et nous rendre attentifs aux injustices dont souffrent encore trop de femmes mais dont souffrent aussi des hommes, privés du droit de voir leurs enfants par exemple.
- les images de Dieu que nous a transmises une tradition marquée par les valeurs dites masculines. Ces images sont partielles et demandent à être enrichies par d’autres images afin de faire évoluer positivement notre relation de foi au Dieu biblique.
- la richesse et les tensions de la diversité hommes/femmes, nous les vivons aussi en nous-mêmes, chacun dans sa personne. Comment vivons-nous ces tensions et ces richesses intérieures?
En ce temps de Saint-Valentin, deux mots de poésie avec Guy Béart:
«C’est la vraie prière
la prochaine aime le prochain
c’est la vraie grammaire
le masculin s’accorde avec le féminin»
Amen.

L’Europe : un hobby pour mordus ? Richard Fischer
Unir l’Europe : un idéal qui m’a toujours fait rêver. Mon travail de pasteur à la Conférence des Églises Européennes (KEK) (1) : informer les Églises du continent - dont l’ECAAL et l’ERAL - et transmettre aux institutions des avis élaborés par des commissions spécifiques, par exemple sur l’euthanasie, la protection de l’embryon, la défense des minorités nationales ou religieuses. Avec une vingtaine de collègues à Bruxelles, Genève et Strasbourg, je participe à un projet politique original : unir dans la diversité des États et des personnes. Je fais partie de ces « mordus » de l’Europe qui ont le privilège de s’en occuper à plein temps.

Je mesure que ma tâche est éloignée des activités et intérêts de la plupart d’entre nous. Même en Alsace, qui, avec la Bretagne, a sauvé en 1993 le projet d’Union européenne (UE) lors du référendum de Maastricht. L’Europe n’est presque jamais un sujet de conversation. Sauf pour se plaindre ou la critiquer. Elle est le bouc émissaire idéal des gouvernements qui peinent à faire passer chez eux une réforme décidée à Bruxelles avec les 14 autres États membres. L’UE n’intéresse guère les gens que parce qu’elle leur permet de passer les frontières sans passeport. Elle motive une minorité, comme les étudiants attirés par des études à l’étranger. Ou les personnes convaincues que l’Église a une place et un rôle à jouer dans la société. Elle intéresse aussi les groupes d’Églises en charge de questions d’environnement, de solidarité, de droits de l’homme… ou simplement en visite à notre bureau de Strasbourg, au Ciarus. Ils découvrent, souvent étonnés, ce qui est fait pour promouvoir l’Europe en tant que communauté de valeurs, pas seulement comme marché…

Mais le processus reste confus, même pour ses supporters. C’est normal : les gouvernements décident de façon confidentielle. C’est peu démocratique, mais comment faire sans société civile européenne ni opinion et espace publics européens ? Le Parlement européen représente bien les citoyens, mais ce qui nous touche se passe en France, au niveau national, régional, local. Nous connaissons peu ce qui émeut nos voisins européens, ni leur culture et si peu leur histoire. Le Conseil de l’Europe a voulu écrire un manuel scolaire d’histoire de l’Europe. Echec. Trop de différences dans la sensibilité et les souvenirs. Alors ? Construire l’Europe est anti-naturel, compliqué toujours, rébarbatif parfois. C’est l’expérience de n’avoir pas raison tout seul dans des compromis toujours un peu frustrants.

Mais c’est passionnant, indispensable et urgent. Sauf si nous voulons vivre le moins mal possible sans nous occuper des autres. Un espace de gens neutres, riches et vieux, nostalgiques et méfiants, fatigués et frileux, se disputant : bref, le village d’Astérix, la potion magique en moins. Sinon, méditons ces mots d’un Américain devenu Français récemment (2) : «J’ai pris la nationalité française car, à l’heure actuelle, on ne peut se faire naturaliser européen autrement qu’en prenant l’une des nationalités des pays qui tentent plutôt maladroitement de construire des «États-Unis» d’Europe. Donald Rumsfeld ne croyait pas si mal dire lorsqu’il s’est référé à la «vieille Europe». Si bizarre que cela puisse paraître, l’Europe est un tout nouveau pays, si nouveau qu’il n’a pas encore de Constitution. Toutes les possibilités sont donc ouvertes pour imaginer des lois et des structures capables d’éviter les dérapages – jusqu’aux génocides – du passé de cette vieille Europe qui était éclatée en nations et ethnies. Mais, si nous ne faisons rien, nous donnerons raison à Monsieur Rumsfeld.

Pour voir l’Europe, il faut en sortir. Entendre ce qu’en attendent les autres dans le monde, y compris de nombreux Américains. Grâce à la Cour Européenne des Droits de l’Homme, c’est le seul continent où 800 millions de personnes peuvent, en cas de violation de la Convention Européenne des Droits de l’Homme, obtenir réparation de l’un des 45 États membres du Conseil de l’Europe. Cette organisation trop peu connue travaille depuis 55 ans à transformer l’Europe en communauté de valeurs et surmonte la division du continent depuis près de quinze ans. Depuis 1990, elle accueille les 10 pays qui rejoindront l’Union le 1er mai prochain, et la Turquie en fait partie depuis 1949.
 
1er mai : l’UE passe de 15 à 25 membres. Elle devient un peu plus européenne, et encore plus diverse et complexe…
13 juin : élection d’un nouveau Parlement européen. Que faire : aller à la pêche ou dire ce que nous voulons ? Dire ce que nous voulons sans attendre le jour du vote. L’avenir, c’est aussi notre affaire, non ? C’est en tous cas la conviction de la Conférence des Églises Européennes. Dans une «Lettre aux Églises», elle soutient fortement l’unification de l’Europe et les appelle à y participer encore davantage. On y lit : « L’année 2004 marquera le terme de l’ancienne division politique de l’Europe de part et d’autre du rideau de fer. Elle contribuera de manière significative à façonner la vision de l’Europe et sa destinée. Plus que jamais, les membres des Églises d’Europe seront appelés à s’intéresser de près à la question : quel est le rôle de l’Église dans ce contexte ? »

Richard Fischer, pasteur, Secrétaire exécutif de la Conférence des Églises Européennes

(1)    Conférence des Églises Européennes : 126 Églises anglicane, orthodoxes et protestantes
(2)    Le Monde du 28 février

Découvrir le site de la Conférence des Églises Européennes : www.cec-kek.org
Parmi les nombreux livres de qualité pour grand public, celui de Alain Dauvergne L’Europe en otage ? – Histoire secrète de la Convention, Préface de Jacques Delors, Editions Saint-Simon, janvier 2004

«Parler du Christ»
André Gounelle
Van Dieren éditeur, Paris 2004

Dans son dernier ouvrage, André Gounelle s’interroge sur la meilleure façon de rendre témoignage au Christ des Écritures. Sans goût pour la provocation, il pose les questions qui dérangent, mais les réponses qu’il esquisse apaiseront plus d’une conscience et d’une intelligence chrétienne.

Depuis longtemps - la Réforme en a été une des manifestations - se pose le problème des différences parfois gênantes entre le Jésus des Évangiles et celui de la Tradition de l’Église, fruit des grands Conciles. Les formulations de la foi, souvent si étranges pour nos oreilles modernes, peuvent, le plus souvent, se justifier par le contexte historique et linguistique. Durant les six premiers siècles, on peut qualifier les affirmations sur le Christ de christologie de combat, tant il est vrai que leur but se limite presque exclusivement à lutter contre ce que les vainqueurs appelleront les hérésies. Faut-il pour autant continuer à penser dans des catégories tellement marquées par leur époque et la polémique?

À titre d’exemple, l’incarnation de la Parole de Dieu en Jésus est-elle soumise à sa naissance surnaturelle et à sa résurrection qui l’est tout autant? Faut-il naître d’une vierge pour incarner le Verbe divin ou cela peut-il advenir dans le quotidien, dans la banalité d’une chair qui n’est autre que la chair de Marie? Contrairement aux dogmes des Conciles, les textes évangéliques ne dogmatisent pas sur l’incarnation, ils en font plutôt jouer tous les aspects. C’est ce même Jésus, conçu par l’opération de l’Esprit, qui nous exhorte nous aussi à naître de l’Esprit. Certes Jésus est exceptionnel en ce sens, comme l’écrit Gounelle, qu’il est exemplaire. Une exemplarité qui n’est pas de l’ordre de la perfection morale, mais qui se trouve tout entière dans la capacité qu’a Jésus d’incarner le Verbe divin, de se soumettre à la Parole, d’en vivre, de la faire vivre en lui et de la communiquer comme une parole de vie pour les autres.

On l’aura compris, Gounelle profite de ce petit livre pour brocarder quelque peu la Tradition. Comme souvent dans ce cas de figure, on peut lui reprocher de le faire sans forger un langage totalement ou partiellement nouveau. C’est de mots dont ont besoin les croyants et plus encore les incroyants. La foi biblique n’est pas le refuge de l’inexprimable, mais bien le théâtre de ce qui ne peut que se dire: Dieu. Parler du Christ, c’est parler de Dieu et de l’homme sans quoi, Jésus lui-même ne serait qu’une idole. Fidèle à une méthode qui jalonne toute son œuvre, plutôt que de créer un nouveau langage, Gounelle préfère revisiter le vocabulaire de la foi. Il est salutaire de rappeler que Christ n’est pas un nom propre accolé au prénom Jésus, mais une fonction que les Évangiles et à leur suite les croyants reconnaissent à Jésus de Nazareth. En effet, il n’y a de christique que la puissance créatrice. Une puissance qui ne restaure pas, mais qui transforme radicalement la réalité humaine. «Quand Dieu intervient, il ne restaure pas, il invente» (p. 41). Gounelle aurait pu poursuivre sur sa lancée, car pour le croyant, le défi consiste à choisir entre l’inventaire de Dieu et son invention. C’est ici qu’intervient une des problématiques du Jésus historique. En bon théologien libéral, l’auteur en appelle à Schweitzer et à d’autres parmi lesquels on reconnaît la pensée de Tillich. L’affirmation qu’il y a du christique en dehors de Jésus de Nazareth surprendra plus d’un lecteur, elle est pourtant doublement féconde, tant pour le dialogue avec les autres religions, que pour une juste compréhension de la christologie ébauchée par les Évangiles. Pour celles et ceux qu’une telle affirmation pourrait choquer, Gounelle ne résiste pas au plaisir de rappeler que cette conception est déjà au cœur de la christologie de Calvin.

Dans un style simple et comme souvent animé d’un souci pédagogique, le théologien de Montpellier nous offre une réflexion riche et courageuse dont nos Églises ont le plus grand besoin.
Philippe Aubert

Que deviennent les conférences Culture et Christianisme?
Chaque printemps et chaque automne depuis 1997, la Halle au blé d'Altkirch accueille entre trois et quatre cents personnes pour des conférences théologiques organisées dans une optique laïque et œcuménique, avec des conférenciers de renom dont la compétence et la liberté sont indiscutées. Les auditoires comprennent des catholiques et des protestants pratiquants, une proportion notable de croyants ne fréquentant plus les églises, et des agnostiques. Nombreux sont ceux qui viennent de Mulhouse, des vallées vosgiennes ou des bords du Rhin. Une réussite étonnante en ces temps où les églises se vident! Comment se fait-il alors qu'aucune conférence ne soit programmée pour ce printemps? Nous avons fait le point avec Jacqueline Kohler, coordinatrice de cette action jusqu'à récemment.

Pour une théologie actuelle
L'inculture religieuse et la désaffection pour les Églises s'étendent. Assimilée à des doctrines figées ou réduite à ses pratiques rituelles, la religion chrétienne est de plus en plus souvent perçue comme dépassée. Les cultes, les sacrements et les formations proposés dans le cadre ecclésial habituel ne répondent plus aux besoins spirituels que ressentent les hommes et les femmes qui se sont éloignés des Églises, et les grandes exhortations demeurent vaines. C'est donc radicalement repensée et hors des murs du christianisme traditionnel que la parole chrétienne doit rejoindre nos contemporains.
L'objectif des conférences est de présenter au grand public, en dehors des églises et par-delà les particularismes confessionnels, l'ébauche d'une foi décantée à la lumière des recherches théologiques et profanes actuelles, exprimée en termes intelligibles à tous, et concrètement engagée dans les combats pour la dignité humaine, la justice et la paix. Deux impératifs sont privilégiés: partir des questions que se posent aujourd'hui de nombreux chrétiens et non-chrétiens au sujet de la vie et du christianisme, et en débattre librement sans le moindre prosélytisme. Les thèmes abordés concernent les textes fondateurs et le christianisme naissant, l'évolution des doctrines et des institutions, les problèmes éthiques et religieux engendrés par la modernité, et les implications du pluralisme religieux.
 
Une initiative bien accueillie
Très forte dès le début, l'attente du public n'a cessé de se confirmer. De fait, l'intérêt pour la foi chrétienne reste considérable quand elle n'est pas piégée par des a priori dogmatiques ou des stratégies institutionnelles, mais qu'elle s'offre comme une voie menant vers plus d'humanité à travers le service des autres et la recherche de Dieu. En plus de l'apport des conférences, il faut mentionner l'influence que peuvent avoir les lectures faites dans leur sillage et la fréquentation du site Internet de Culture et Christianisme: le stand librairie a été pris d'assaut à chaque soirée et le site compte deux cents visiteurs par mois.

Les résultats espérés au départ n'ont cependant pas tous été atteints. Bien que le groupe organisateur des conférences se soit montré motivé et persévérant, assumant les différences entre ses membres comme une richesse, il n'a pas réussi à former la cellule de réflexion et de recherche qui devait se constituer autour de cette action. Et on peut regretter que l'impact des conférences soit resté trop ponctuel, alors que l'importance et la qualité des contributions présentées et des débats engagés auraient pu alimenter des groupes de discussion en plus grand nombre.

Avec la participation des Églises
Les prêtres et pasteurs qui collaborent à cette action ajoutent le courage à la clairvoyance, et leur engagement est d'autant plus méritoire qu'il est vivement critiqué par certains de leurs confrères. Il n'a pas été anodin de placer dans les églises des affiches comme celle intitulée «La foi chrétienne après le christianisme», et d'y diffuser les tracts correspondants… De son côté, l'archevêque de Strasbourg n'a pas craint de reconnaître l'intérêt du programme de Culture et Christianisme en y participant lui-même, allant jusqu'à prendre des positions assez avancées dans l'interview accordée avant sa conférence.
Que cette action rencontre des réticences n'étonnera pas. Quand il est question de religion, bien des clercs et des laïcs ont du mal à accepter les initiatives qui ne viennent pas du clergé ou ne sont pas directement contrôlées par lui. Il n'est pas encore communément admis que le Dieu qui s'est livré aux hommes n'appartient à personne, et que ceux qui en parlent le plus n'en sont pas forcément les plus proches… Regrettant encore les prérogatives qu'elles ont perdues et trop inquiètes pour leur survie, les institutions ecclésiastiques sont accaparées par des préoccupations internes de gestion, de culte et de piété, et de ce fait coupées des problèmes graves et urgents du monde présent.

L'avenir de Culture et Christianisme
Pleinement autonome et reconnu, ce cycle de conférences a bien entendu vocation à se poursuivre. Mais après la période de lancement et de consolidation inévitablement marquée par ceux qui ont conçu cette action et en ont assuré la coordination, il s'est avéré souhaitable que l'équipe organisatrice se renouvelle. C'est dans cet esprit que Jacqueline Kohler a passé le relais au Docteur Jean-Marie Wilhelm. Plusieurs personnalités du Sundgau et de Mulhouse se sont jointes aux anciens du groupe, et la reprise des conférences est prévue pour l'automne.

Madame Kohler a quitté ses fonctions avec un sentiment de satisfaction et de confiance, et esquisse déjà de nouveaux projets: «L'accueil rencontré par Culture et Christianisme auprès du grand public m'a amplement récompensée du travail investi, et je ne doute pas que les perspectives inédites qui ont été ouvertes par les conférences continueront à s'approfondir et à s'élargir. C'est de tout cœur que je souhaite une bonne continuation aux amis qui prennent la relève. Par ailleurs, il est encore trop tôt pour annoncer de nouvelles initiatives. Mais je pense qu'il serait utile de réfléchir de façon transversale sur ce que les conférences Culture et Christianisme ont apporté au cours des sept années passées, d'en débattre à l'occasion de rencontres informelles avec les personnes que cela intéresse, et d'essayer d'en tirer une synthèse critique et créative».

Informations complémentaires sur Internet : http://www.pacariane.com/CCCSundgau




L'art et la foi - les vitraux de Montbéliard

Par Élisabeth Hausser.

Quand on pense vitrail protestant, on pense Montbéliard. Si les temples construits à la Réforme n'en possédaient pas - dont le premier de tous, Saint-Martin, bâti en 1604 - des églises anciennes converties avaient gardé leurs parures colorées. Luther n'était pas contre les images, du moment qu'on ne les adorait pas et qu'elles servaient l'enseignement de la Bible. C'est ainsi que l'église d'Héricourt, bâtie entre le XIIIe et le XVIe siècle, devint temple et conserva ses vitraux jusqu'à la deuxième guerre mondiale. On voulut refaire ceux de la façade nord. Jean-Pierre Bretegnier dessinait des études d'émaux et de vitraux pour composer le livre d'heures de sa mère. Il proposa deux cartons, que le conseil presbytéral refusa sous prétexte qu'il y avait des personnages, ce qui était contraire à la tradition - ce qui était faux. Qu'importe, il se plongea dans l'Apocalypse dont il utilisa la riche symbolique pour Héricourt. Par la suite, toujours amateur «spécialisé», son inspiration le porta à traduire en images des paraboles, telles que «le cep et les sarments», vitrail de la Maison de retraite protestante de La Muette, à Paris (2001).
Les vitraux sont très chers à réaliser, mais sont bien jolis. Pour le temps de Noël 2003, deux pasteurs, Annette Goll-Reutenauer et Fabien Trogolo proposèrent d'habiller le chœur du sévère temple Saint-Martin par des dessins de vitraux: placés sur des cadres amovibles, quatre dessins furent plaqués contre les fenêtres du chœur. Et l'on admira l'inspiration biblique des artistes: Jean-Pierre Widmer mêle abstraction et figuratif pour trois figures (la Trinité?) partageant un repas; Élisabeth Massaïni élargit la Visitation à un symbole de la maternité et de l'amitié entre femmes.

Michel Bousserez - la vocation malgré tout
Par Cécile Badet.

C’est par un concours de circonstances que cet homme, autodidacte en peinture, s’est révélé en tant que chercheur et expérimentateur d’art plastique.

Personnage «haut en couleurs», cultivé et amateur de bons vins, né en 1928 dans une famille bourgeoise parisienne, il manifeste dès son enfance un goût particulier pour le dessin. Il suit des cours de peinture vers l’âge de 13-14 ans auprès d’une amie de sa famille qui donne des leçons à la ville de Paris. Plutôt doué en la matière, les Beaux-Arts lui auraient permis de développer ses qualités picturales. Hélas, dans la famille, cette école où se côtoyaient les plus grands noms d’artistes de ce siècle comme Modigliani, Soutine ou Picasso, n’avait pas très bonne presse.

Et la vie suivit son cours: les études, le régiment, un mariage et des enfants… La peinture fut mise de côté durant toutes ces années mais il continua, tout de même, à produire quelques dessins ou à faire des travaux manuels.

La vie réserve de nombreuses surprises qui ne sont pas toujours des plus heureuses. En 1977, à la suite d’un accident de voiture, il est obligé de rester deux longs mois allongé. Son épouse Violette lui propose alors de reprendre ses pinceaux et ses crayons. Quitte à rester allongé, autant faire quelque chose! Depuis cette date, il produit beaucoup de travaux dans différents domaines: le collage, le dessin, la plume, l’aquarelle, la peinture à l’huile; et dans divers styles, du figuratif à l’abstrait. Il avoue d’ailleurs que son style préféré est l’art abstrait contemporain. Toutes ses œuvres récentes en sont empreintes.

L'omniprésence de la croix

Quelques expositions lui ont été consacrées; la première s’est déroulée en 1982 au Palais Royal de Paris, où l’on a pu admirer ses aquarelles. Depuis sa retraite dans le Tarn en 1987, ses peintures ont été mises à l’honneur à de nombreuses reprises.

Peut-on définir le style d’un artiste? Cela est toujours délicat. Lui-même se qualifie comme un créateur et un inventeur à la recherche de formes et de couleurs en harmonie. Sa recherche ne se veut pas intellectuelle mais avant tout esthétique afin de créer une communication entre l’œuvre et le spectateur.
Il est intéressant de remarquer, dans ses œuvres abstraites, l’omniprésence du motif de la croix. Ce dernier est interprété à l’aide de multiples couleurs et crée une sorte de colonne vertébrale à l’intérieur de chacun de ses tableaux, ainsi que le point de départ de chacune des émotions dépeintes. Pourtant, ce peintre ne choisit jamais de manière consciente de faire apparaître cet élément. Malgré tout, il avoue que la prière l’aide dans sa préparation artistique. Son travail et sa recherche esthétiques sont donc bien arrimés à sa quête spirituelle, même si cette dernière n’est pas centrale ou ultime dans son œuvre. Nous voilà donc face à un peintre qui n’est pas un simple chercheur et expérimentateur de matières et de couleurs mais qui, à travers son art, exprime une quête spirituelle en perpétuels changements et évolutions. Une magnifique source d’inspiration!

Jean-Joseph Laborde - Le métal au bout des doigts
Propos recueillis par Claudine Albrecht, du journal «Ensemble».

Originaire d’un village des Pyrénées et de souche protestante, Jean Joseph Laborde habite la Gironde. De formation en forge mécanique et après avoir participé pendant cinq ans à l’épopée de la France Libre, il se dirige vers la ferronnerie d’art. Il consacre sa carrière à l’enseignement en ouvrages métalliques et tente de transmettre à ses élèves son souci de qualité et de recherche du beau.

La sculpture est-elle pour vous un métier, une vocation, une profession?
Elle est en fait le fruit du hasard. Une fois à la retraite, j’ai pris des cours de dessins et il m’a été donné de participer, en qualité d’artiste amateur, à la réalisation d’un ouvrage pour un arbre de Noël. Une envie de «faire» s’est imposée à moi. Je me suis alors lancé dans l’élaboration de sculptures métalliques où j’ai cherché à traduire le cheminement de la pensée et son aboutissement matériel. Mes réalisations sont nées en s’appuyant sur ma formation technique; mes œuvres tiennent debout! Quand elles naissent c’est un peu comme si je me parlais, je n’en éprouve aucun orgueil!

Y a-t-il un rapport entre ce que vous faites et votre foi?
Je l’ignore… Je fais parce que je sens que je dois. Un jour j’ai créé une grande croix huguenote très personnelle. Pour l’inauguration de l’orgue de Talence, j’ai prêté une œuvre, «la clef des chants». Lorsque je réalise une sculpture je fais ensuite une réduction et j’écris un poème. C’est un tout. Les thèmes de Jéricho, du désert reviennent souvent, beaucoup me ramènent à la Bible. Il y a peut-être un côté spirituel derrière tout cela, un côté intérieur très fort. Les mots me sont inspirés par l’œuvre qui est première. C’est elle qui parle et qui me montre ce que je dois dire.

Dans ce que vous avez réalisé, qu’est-ce que vous avez préféré faire, qu’est-ce qui a le plus compté?
En fait j’aime toutes mes créations et j’ai bien du mal à m’en séparer. Elles agrémentent mon jardin et je les expose. Une de mes préférées est «Palmyre 2000», par laquelle j’ai voulu matérialiser le vent qui souffle en Syrie et les tourbillons.

Y a-t-il selon vous un rapport entre la Création (celle de Dieu) et la création (la vôtre)?
Très certainement. Ce n’est pas ma main qui décide. Un jour j’ai réalisé un poisson stylisé en fil, d’un mètre vingt de long, avec une queue en spirale à la hauteur des yeux. Est-ce la lubie de je ne sais qui… ou la main qui dérape?

Un art sacré ? Quelque chose de sacré dans l’art?
Assurément, si on ne triche pas et si on ne fait pas de l’art quelque chose de mercantile. Si l’on a au bout des doigts une vraie création, on y met tout son cœur, toute son âme, on n’est jamais satisfait. Oui il y a du sacré dans la création et c’est la main de Dieu qui nous dirige.

Comment se situent les protestants par rapport à l’art?
Je n’ai pas d’idée sur le sujet, mais je revendique mon œuvre en tant que protestant!

L’art peut-il être une passerelle pour entrer en relation, en dialogue avec les autres?
Absolument, ah oui! Quand les gens voient une de mes œuvres, ils posent des questions et des échanges riches peuvent naître. Sans cet intermédiaire, on ne se serait pas parlé. Mes sculptures invitent au dialogue et favorisent une vie sociale. Elles se veulent pleines de poésie. Elles peuvent être surprenantes, mais sont la preuve du mariage heureux entre la création harmonieuse et la maîtrise du travail du métal.

Art contemporain et spiritualité chrétienne

Quelle relation y a-t-il aujourd'hui entre l'art contemporain et la spiritualité chrétienne? Ou, mieux, qu'exprime l'art contemporain en matière de spiritualité? Que dit l'artiste chrétien aujourd'hui à travers son art? La question a été posée à Thierry Laus, maître de conférence à l'Université de Théologie de Lausanne, lors d'un colloque sur art et spiritualité, en septembre 2003, à Lyon.
Par Anne Lepper.

Pour comprendre l'art aujourd'hui, il faut faire un détour par le passé.
L'art du Moyen-Âge peut être qualifié sans aucun problème d'art religieux. C'est un art qui cherche à dire la vérité sur Dieu. L'art classique recherche le beau, l'ordre, la vérité. Il veut transmettre à celui qui l'écoute ou le regarde ce que l'on sait, ce que l'on croit et ce que l'on doit croire. C'est un art de l'unité, de l'unité de la connaissance, de la religion et de la morale. Ces trois aspects de la vie humaine sont présents dans tout l'art du Moyen-Âge, liés ensemble dans une seule gerbe. Tout peut conduire à Dieu, tout conduit forcément à Dieu, et c'est ce que l'art transmet.

À partir du XVIIIe siècle, cette union est mise à mal par le philosophe Emmanuel Kant. Kant fait la distinction entre la connaissance, la morale et la religion. Cette distinction est produite en fait par la connaissance: Kant se rend compte que lorsque l’on s'efforce de savoir ce qu'on peut connaître et ce que l'on ne peut pas connaître, on n'arrive pas forcément à l'absolu, c'est-à-dire à Dieu. La connaissance, la science ne mènent pas à forcément à Dieu. On peut même conclure à partir d'elles que Dieu n'existe pas. De même, il se rend compte que la morale non plus ne conduit pas à l'absolu. Ce n'est pas parce qu'un être humain a une morale parfaite qu'il s'approche forcément de Dieu. À partir de Kant donc, la connaissance, la religion et la morale se séparent les unes des autres, et il devient difficile de les penser ensemble, comme on pouvait si facilement le faire au Moyen-Âge.

Cet éclatement de la connaissance, de la religion et de la morale ont des conséquences sur l'art. Les artistes réagissent de deux manières différentes: les uns vont faire état de cet éclatement. C'est l'apparition d'œuvres d'art qui n'ont plus un caractère religieux, mais qui représentent plutôt la réalité de ce que l'on voit. L'artiste centrera son œuvre plutôt sur un de ces trois aspects, mettant en avant la connaissance, ou les valeurs par exemple. D'autres vont plutôt garder espoir, et tenter d'unir à nouveau ces trois dimensions. C'est le cas par exemple d'un roman: dans un monde imaginaire, on peut essayer de remettre en jeu tout ensemble la morale, la religion et la connaissance.

Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, une génération après Kant, naît le philosophe Hegel qui reprend Kant pour le critiquer. Hegel détermine trois périodes de l'histoire: la première est celle de l'art, qui représente le beau, le sens artistique. Cette période représente l'esprit subjectif, l'âme, mais elle est terminée. La deuxième période est celle de la religion, qui fait un pas de plus vers l'absolu, vers Dieu, et en particulier le christianisme: le christianisme permet de représenter quelque chose qui permet à l'homme de rejoindre l'absolu grâce à l'incarnation du Christ. C'est une période que Hegel qualifie d'objective, dans le sens qu'on a un objet visible devant les yeux qui nous mène à Dieu: le Christ incarné. Mais pour Hegel, cette période est en train de céder la place à une troisième période, celle de la philosophie, celle de la connaissance, qui, mieux que toutes les autres, permet d'accéder à l'absolu.
Pourtant, très rapidement, ce primat de la connaissance, ce primat de l'intellectuel dérange, et les artistes cherchent plus à exprimer le sensible que l'intellect. Ce qu'on cherche, ce n'est plus de pouvoir comprendre et de pouvoir connaître, mais c'est de pouvoir ressentir quelque chose, c'est de pouvoir avoir une émotion, de pouvoir vivre une expérience. Les artistes cherchent alors non plus à figurer quelque chose, mais à vivre une expérience par l'intermédiaire de la simple couleur, de taches dispersées, de sons purs, pour le simple plaisir du son, sans chercher à ce que la musique qu'on entend soit belle.

L'important, c'est le son, le son produit, le son entendu. L'art cherche non plus à nous expliquer quelque chose, mais à nous faire vivre une expérience, une expérience sensible du monde.

Ce rapide retour en arrière nous permet de comprendre qu'il n'est plus possible aujourd'hui de produire un art qui nous dise la vérité sur Dieu, ni même un art qui nous donne une connaissance de Dieu, qui nous explique Dieu. Aujourd'hui, l'artiste, quel qu'il soit, peintre, musicien, photographe, poète, romancier, metteur en scène, comédien, etc. essaie de nous faire vivre une expérience à travers son art, une expérience mondaine de la foi. L'artiste essaie de dire sa foi par l'art, par un art qui se transmet plus par des émotions que par de l'intellectuel. L'artiste du Moyen-Âge voulait dire une vérité sur Dieu. L'artiste contemporain essaie aujourd'hui de nous dire sa foi à travers son art.

Marc Dautry - Exalter l'œuvre de Dieu
Par Claudine Albrecht, du journal «Ensemble».

Sculpteur et graveur, Marc Dautry ne prétend pas être un créateur et réserve cette qualité à Dieu seul. Pour lui, l'art est prière et louange et il regrette que les protestants soient si peu sensibles à la dimension religieuse de l'art.

Marc Dautry est né à Nîmes en 1930. Élève aux Beaux-Arts de Toulouse de 1947 à 1950, il obtient le premier prix de dessin, de gravure et de sculpture. Il fréquentera ensuite pendant 12 ans l’Académie Anquetin à Paris et effectuera des recherches sur les techniques anciennes.
Pour Marc Dautry, seul Dieu crée et invente. Aussi se défend-il d’être un créateur; il imite et ne se reconnaît qu’une part très modeste dans la création. Il a pourtant exposé ses sculptures et ses gravures au burin dans des lieux prestigieux comme Paris, Ancône, Florence (premier prix de l’exposition internationale de la gravure contemporaine), Genève, Rome, Innsbruck…

Sa foi a très certainement influencé ses œuvres. La Bible a été une source d’inspiration puisqu’il a illustré le Livre de Job, les Dix Commandements, mais il ne se limite pas au texte religieux. Parmi les ouvrages prestigieux qui lui ont été donnés d’illustrer, on peut noter les Sonnets de Michel-Ange et de Pétrarque, le Voyage au bout de la nuit de Céline, Tristan et Iseult, les Lettres Persanes de Montesquieu.
Pour Marc Dautry l’art sacré existe et il y a du sacré dans l’art. C’est une prière à la beauté, une louange à la vie, à la nature et donc à Dieu. Il regrette néanmoins que beaucoup d’Églises protestantes restent opposées à l’art, y voyant du païen, du sensuel. Or pour lui tout est religieux dans l’art qu’il a toujours pratiqué avec ferveur en dessinant même un nu ou un cheval. Heureusement que les catholiques, les anglicans et les luthériens n’ont pas cette position réfractaire.
Aujourd’hui Marc Dautry semble déçu. Il constate un effondrement vertigineux dans le domaine de l’art où l’on fait n’importe quoi. L’artiste de métier est traité de rétrograde, de résistant à une forme d’expression abstraite de l’art. Il invite les protestants que nous sommes à encourager l’art et les jeunes artistes. L’art n’est pas une perdition mais une incroyable exaltation de la beauté, de la vie, de l’œuvre de Dieu!

L’art contemporain, malade d’avant-gardisme

Plus elles se veulent d’avant-garde, plus elles sombrent dans la dérision. Des œuvres d’art, dans leurs aberrations, ont valeur de symptôme. Leur vide exhale l’absurdité de notre civilisation de puissance.
Par Jean-Marie Gobert, du journal «Réveil».

L’art, la peinture et la sculpture en particulier, ressemble à un sympathique bazar. Des milliers de productions, hétéroclites à souhait, attendent le chaland. Chacun finira par dénicher sa marotte. Mais l’artiste, s’il veut vite atteindre une notoriété mondiale, a intérêt à s’afficher d’avant-garde, à faire du tapage médiatique, à jouer à Don Quichotte terrassant l’hydre des interdits. Sus donc aux idées archaïques, et d’abord à la plus grossière d’entre elles: l’art procèderait du talent, l’art aurait besoin d’œuvres. Le salut artistique par les œuvres, c’est fini!

La bonne nouvelle commence en 1917, avec le facétieux Marcel Duchamp. Membre du jury d’une prestigieuse exposition, il lui expédie, sous pseudonyme, un bon vieil urinoir. Le jury refuse, bien entendu, d’exposer la merveille. Duchamp s’amuse, démissionne à grand fracas, dénonce l’arbitraire du jugement de ses collègues, leur refus de la modernité. Dans ce canular se trouvent toutes les arguties des oracles de l’art branché. 

Tout. L’intimidation, d’abord. Avec l’argument retors, asséné avec aplomb: au nom de quoi, vous, simple mortel, allez-vous juger que cela est de l’art, et que ce truc n’en est pas? Avec, en prime, l’étincelant sophisme: l’art signifie. Or tout objet signifie. Donc tout objet est art. La démonstration établie, reste à en rajouter sans cesse, pour attirer l’attention. Drame existentiel: comment devenir toujours plus d’avant-garde? Duchamp a inauguré dans le pipi, continuons dans le caca. J’en rajoute? Mais non; l’artiste Piero Manzoni fait mettre ses excréments en boite de conserve. Après sa mort, la très prestigieuse Tate Gallery déboursera 35 000 €, pour acquérir une boite de ce chef d’œuvre. Défense de rire. Avec le sacral artistique on ne plaisante pas. Chapeau bas devant les clébards baignant dans du formol, œuvre de Damien Hirst, ou des cadavres véritables mis en scène par Von Hagens. 

Comment en sommes-nous venus là?
En partie, par le désarroi éprouvé dans un monde chamboulé par l’industrie et les techniques. L’artiste, pendant des siècles, s’est confronté à un matériau. Plus que chez l’artisan, mais comme lui, la main faisait l’art. En quelques générations, la machine a marginalisé la main.  Premier choc mental: l’habileté manuelle sonne ancien; les techniques font moderne. Pourquoi ne pas, à son tour, produire en industriel, comme Andy Warhol, et aligner des séries de Marilyn Monroe et de Mao? Second choc, aussi grave, dû aux techniques de vente, à la publicité. Pendant que les doctes décrètent l’inexistence du beau, des marchands vous fourguent des paysages superbes et des corps de naïades. La pub fait main basse sur les symboles, les mythes, dépouillant davantage encore le champ artistique. L’art se trouve vampirisé par ces flots de techniques, pensées par des entreprises capables et d’enlaidir le monde et de faire rêver. Poison et drogue: même fournisseur. Entre l’artiste et ses nouveaux rivaux, quelle inégalité! 

Mais par quel aveuglement des hommes talentueux ne voient-ils pas ce qui crève les yeux: leurs provocations ne gênent personne? Ni les puissants: jeter un pot de peinture contre un mur ne nuit pas à la santé des marchés! Ni le public argenté, soucieux avant tout de ne pas paraître bête, donc d’être de son temps. D’ailleurs toute extravagance sera commentée dans des écoles d’art. La boucle est bouclée. Le grotesque se recycle en savoir. L’art argumente sa dérision. La mise en scène de son suicide tient lieu de spectacle. Métaphore de nos sociétés, gorgées de puissance et vides de sens, fascinées par la course à l’abîme. Au fond de l’abîme se trouve bien, je le crois, un ressuscité. Mais sa mort supposée est la basse continue de cet art là.