Été 2004


Églises en DOM-TOM

 
Éditorial Roland Kauffmann
Vie de l'Église Première étape de l'union de nos Églises Roland Kauffmann
Lu pour vous… avant vous… William Bradford, Histoire de la colonie de Plymouth, Chronique du Nouveau Monde (1620-1647), Préface de Bernard Cottret, Labor et Fides, Genève 2004. 395 pages. Philippe Aubert

Jacques Ellul, Islam et christianisme, Presses Universitaires de France, 2004. Jean-Marc Saint
Méditation Temps de l'Église. Christian Lepper
Reflexion L’Europe religieuse et laïque

Exposition de l’été au temple Saint-Étienne

Photos de Darek SZUSTER, photographe au Journal l’Alsace.
 « Instants singuliers »
Des moments banals, des gens ordinaires, des lieux communs où rien ne semble devoir arriver. Ces instants de léthargie à priori sans importance peuvent pourtant se révéler essentiels, si on sort gagnant de ces faces à faces av ec soi-même.
Une série de photographies loin de l’actualité, des foules et de l’esthétisme des paysages. Elles racontent notre solitude forcée de chaque jour et nous pose la question de notre capacité à trouver le moyen du dialogue intérieur.
Temple ouvert tous les jours, jusqu’à fin août, de 10h à 12h et de 14h à 18h, sauf le mardi et le dimanche matin.

 

Le Dossier

Églises en DOM-TOM: présentation des DOM-TOM
Économie et société dans les départements d’outre-mer Par Christian Davaine, du journal « Échanges », d’après Marie S.Bock de l’Université de La Rochelle in « Espace et société dans les départements d’outre-mer » - Mappemonde 54 (1999/2)
Situation et défis des Églises luthéro-réformées dans les départements français d’outre-mer.

Par Johannes Kuhfus – Pasteur Défap – Service Protestant de Mission.
L’Église Protestante de la Réunion : une Église en polychromie.

Par Yves CHAMBAUD - Pasteur, envoyé Défap / Cévaa  à l’Ile de la Réunion (1998-2003).
Place et mission de l’Église protestante réformée en Guadeloupe.

Par Claude Gillet – pasteur, envoyée Défap aux Antilles - in « Bulletin de liaison CEEEFE 2003-2004 ».
Place et mission de l’association cultuelle de l’Église réformée de Guyane.

Par C. Wieger, président du conseil presbytéral.
Place et mission de l’Église réformée en Martinique. Par Marie J. Roux, Fort de France.



 
 
Éditorial Les célébrations du débarquement de Normandie ont eu cette année un relief exceptionnel, soixantième anniversaire oblige. Les symboles n’ont pas manqué, marquant la réconciliation d’une Europe pacifiée. Les libérateurs et les vaincus étaient enfin réunis dans la célébration.

Seul bémol mais de taille, l’oubli des « Malgré-nous ». Ces Alsaciens et Lorrains, enrôlés dans l’armée allemande n’ont pas été conviés, comme s’ils n’avaient pas, eux aussi, été des victimes de la barbarie. Mais la vraie fête reste encore à venir. L’année prochaine nous donnera l’occasion de nous souvenir de la victoire et des espérances inouïes qu’elle a engendrées. Il faudra, à ce moment-là célébrer également le retour des prisonniers. Qui se souvient aujourd’hui des deux millions de français qui sont resté cinq ans dans les stalags ? Qui se rappelle les prisonniers sur le front russe ? Qui pense encore à ces familles qui ont dû attendre des mois après la libération pour voir revenir les pères et les frères ?

Le retour des prisonniers (des camps allemands ou russes comme le tristement célèbre camp de Tambow) mais aussi celui des travailleurs du Service du Travail Obligatoire ou encore celui des déportés, rescapés de l’horreur, a été un long calvaire. Il fallait réapprendre à vivre, retrouver sa place dans les familles, reconstruire un avenir marqué à jamais par la peur. Combien d’entre eux, bien que libres, sont restés toute leur vie « prisonniers en esprit » ? Pour tous pourtant, le retour signifiait une véritable résurrection. Ce n’était pas pour eux un vain mot ni une théologie, mais une réalité, même si elle s’est avérée difficile.

Il faut souligner, dans cette histoire, le rôle de la Cimade. Cette œuvre protestante, qui dès 1939, s’est attelée à la tâche de soutenir et d’aider les prisonniers. Allant jusqu’à organiser des évasions pour éviter les déportations. Il fallait cacher, évacuer, convoyer. Et en 1945, sans esprit de revanche, prendre en charge les prisonniers… allemands cette fois.

Vieilles lanternes que ces souffrances ? Ne faudrait-il pas, pour les fêtes de l’an prochain se tourner résolument vers l’avenir ?
Outre que ce serait faire injure aux victimes et à nos pères, l’actualité se charge de nous réveiller. L’immonde est toujours là, agressant le juif ou l’arabe, s’en prenant aux tombes de nos cimetières. La fête de l’Europe de mai 2005 doit se préparer dès aujourd’hui en cultivant la mémoire. Nous ne pouvons oublier, ni rester indifférents mais partout rester extrêmement vigilants pour, dans les chapelles et les écoles, cultiver l’esprit de résistance… l’esprit protestant.

Roland Kauffmann


Première étape de l'union de nos Églises
Roland Kauffmann


Le synode de l'ERAL qui s'est tenu à Bischwiller les 12 et 13 juin dernier a étudié le projet d'union avec l'Église de la Confession d'Augsbourg d'Alsace et de Lorraine (Ecaal).

De nombreuses paroisses ont transmis leurs observations et leurs propositions d'amélioration du projet. Le synode a suivi plusieurs de ces remarques principalement concernant la composition de la future assemblée de l'union ou encore le rôle de la Commission des Ministères. Sur la base de ces amendements, le synode a décidé d'adhérer pleinement au projet et de s'engager résolument sur la voie de l'union. C'est maintenant le consistoire supérieur de l'Ecaal qui devra se prononcer en octobre pour qu'ensuite l'assemblée commune (au consistoire supérieur et au synode) puisse adopter définitivement le projet en novembre. Il sera alors soumis au gouvernement.
L'union de nos deux Églises constituera un événement important au niveau régional et bien sûr national. Depuis plus de vingt ans, l'Eral et l'Ecaal collaborent étroitement. Elles ont mis en place un certain nombres de services qui sont communs aux deux Églises (mission, catéchèse, communication, etc…). 

La création de l'Union des Églises Protestantes d'Alsace et de Lorraine (UEPAL) marquera encore plus cette volonté de coopération.

Les deux Églises conserveront l'essentiel de leurs structures et de leurs spécificités en matière de théologie ou de liturgie. La principale innovation viendra de la création d'un corps pastoral unique, les pasteurs ne seront plus de telle ou de telle Église mais "pasteurs de l'Union". Les procédures de nominations seront conservées pour l'essentiel. Autre changement fondamental, "l'Assemblée de l'Union" remplacera "l'Assemblée Commune" qui n'a actuellement aucun pouvoir réel. Au contraire l'assemblée de l'union sera l'organe de décision. Elle sera composée pour un tiers de membres de l'Eral et pour les deux tiers de membres de l'Ecaal, reflétant mieux la réalité sociologique de nos Églises d'Alsace et de Moselle. Un "Conseil de l'Union" remplacera l'actuel "Conseil Commun", il sera chargé de mettre en œuvre les décisions de l'assemblée de l'union. Il sera également composé selon la règle 1/3 – 2/3. 

Par cette démarche d'union, nos Églises veulent marquer leur communion. En gagnant en cohérence et en efficacité, elles en attendent, non seulement des simplifications administratives ou des économies structurelles mais un meilleur témoignage de l'Évangile propre à réconcilier les "distanciés de l'Église" avec un engagement renouvellé.


William Bradford, Histoire de la colonie de Plymouth, Chronique du Nouveau Monde (1620-1647), Préface de Bernard Cottret, Labor et Fides, Genève 2004. 395 pages.

Philippe Aubert


On connaît la légende, celle d'un petit groupe de puritains qui, après une traversée épique de l'Atlantique, pose pied au Cap Cod. Le voyage a été rude, l'hiver le sera plus encore. C'est le premier Thanksgiving, bien moins romantique que ne le donne à voir le beau tableau de Jennie Brownscombe au Pilgrim Hall Museum de Plymouth. Mais existe-t-il une histoire sans légende et sans une symbolique extérieur aux événements eux-mêmes ?

William Bradford répond à cette question ; pour ma part, je persiste à croire qu'il le fait en connaissance de cause. Il n'écrit pas uniquement pour raconter. Embarqué sur le Mayflower, il meurt à Plymouth en 1657, âgé de 67 ans, mais non sans avoir ressenti le besoin de laisser à la postérité une chronique des premières années de la colonie. C'est ce texte célèbre que nous pouvons lire en français grâce au talent de jeunes universitaires français sous la direction de Lauric Henneton.

Les chroniques ne se racontent pas, elles se lisent et permettent de comprendre bien des aspects de l'Amérique actuelle. Je laisse de côté l'épineuse question de la nature et de la portée exacte du fameux texte signé par les voyageurs du Mayflower avant leur débarquement. Henneton en retrace magistralement l'histoire et coupe l'herbe sous les pieds à certains historiens qui n'hésiteraient pas à en faire la préface de La Démocratie en Amérique de Tocqueville. Il n'en reste pas moins vrai que sous la plume laborieuse de Bradford, nous trouvons en germe toutes les utopies du rêve américain. Une des idées fondamentales des Pères Pèlerins est celle du bien commun. Les puritains ne conçoivent pas le peuple comme une addition d'individus, mais comme une communauté de destin. Peu importe les origines, c'est le projet commun qui prime. On est bien loin de la compréhension qu'avait d'elle-même la société anglaise. Ni noblesse, ni gentry, mais une communauté eschatologique portée par la vision d'un monde nouveau. On peut cependant regretter que, si cette conception de la société a permis à l'Amérique de réussir un des plus incroyables amalgames de l'histoire, elle n'est pas exempte, dans son passé comme dans son présent, de la funeste tentation d'un retour à la pureté des origines.

Autre principe fondamental de la culture américaine : la fin de la période communautaire dès 1623. Elle est vécue et décrite par Bradford comme une véritable libération des forces créatrices d'une société nouvelle. À croire que toute cette aventure humaine se déroule dans un pays de Cocagne digne du tableau de Bruegel. Il n'en est rien. Nous sommes dans un monde hostile ; la vie de la colonie est marquée par la pénurie ; c'est elle qui donnera naissance à une éthique de la frugalité, la véritable éthique économique du protestantisme.

La réussite commerciale est la condition absolue de la survie du groupe toujours tributaire des caprices de la nature et des requins de la finance. Le centre commercial et le temple, c'est entre ces deux pôles que commence le Nouveau Monde.
Et Dieu dans tout ça ? Il est partout, fidèle à la doctrine de la Providence qui, à la suite de Calvin, veut que la Providence ne soit autre chose que l'actualité de Dieu. On insiste volontiers sur les références bibliques des Pères Pèlerins. Ils sont certainement les initiateurs de l'idée encore partagée en Amérique aujourd'hui, selon laquelle l'histoire prend parfois une dimension biblique. Sur cette question la prudence est de mise, le chemin est étroit comme l'est la tradition biblique. Il ne faudrait tomber ni d'un côté, ni de l'autre. On doit cependant rappeler que Bradford connaît aussi ses classiques et qu'il puise la compréhension de sa propre expérience aux deux sources de la culture occidentale, Athènes et Jérusalem.

L'histoire de la colonie de Plymouth reste un témoignage irremplaçable. On doit remercier celles et ceux qui ont contribué à cette magnifique édition.

Philippe Aubert


Jacques Ellul
Islam et christianisme
Presses Universitaires de France, 2004

Jean-Marc Saint

Dix ans après sa mort, Jacques Ellul revient sur la scène des débats contemporains avec Islam et judéo-christianisme. Ce livre d’une centaine de pages, (Presses universitaires de France), réunit deux textes inédits de l’auteur : « Les trois piliers du conformisme », écrits dans le contexte de la première guerre du Golfe en 1991 et la préface à la thèse de Bat Ye'or, « The Dhimmis - Jews and Christians under Islam ». 

Le premier texte se compose de trois chapitres : « Nous sommes tous fils d'Abraham », « Le monothéisme », « Des religions du Livre ». Il est précédé d’une introduction enthousiaste d’Alain Besançon, directeur d’études à l’École des hautes études en science sociale et d’un avant propos de Dominique Ellul. 
Jacques Ellul ne trempait jamais sa plume dans l’eau de rose ! Il se montre fidèle à lui-même dans ces deux écrits posthumes, clairs et incisifs. Le sociologue-historien-juriste-théologien qu’il fut, s’attaque au verbalisme bien pensant (ou politiquement correct) qui embrouille l’approche réfléchie des problèmes soulevés aujourd’hui par l’Islam réel. Naturellement, il s’adresse au grand public, mais sans reléguer au second plan sa pensée théologique radicalement protestante. Relisons avec lui un soir d’été l’histoire biblique de la naissance d’Ismaël et d’Isaac. L’auteur souligne que ces deux naissances, qui n’ont pas la même signification théologique - la même « promesse » - engagent deux présences au monde (ancien ou moderne) diamétralement opposées. Laquelle des deux souhaitez-vous pour vous, vos proches, vos concitoyens ?

Dans le chapitre suivant, Ellul observe le flou des convictions contemporaines, zappées dans l’air religieux du temps où tout se vaut et n’engage à rien ! L’à peu près des croyances sur Dieu a pris la place de la Parole de Dieu adressée à l’humain. Être « monothéiste » vaut bien avoir gardé ensemble les oies ! Il suffit de croire qu’il y a « 1 » dieu - et donc une seule Église ! - pour être frères (vrais ou faux !) comme le sont les démons, selon l’épître de Jacques (2, 19).

Sous cette curieuse affaire de nombre des dieux, laquelle distinguerait les païens des fidèles du « vrai » Dieu, deux conceptions de l’unité divine s’opposent : celle dont parle en substance la Bible et celle que suppose le Coran. La première témoigne de la rencontre de Dieu dans les jeux complexes de l’histoire, politiques et religieuses des humains qui l’aiment ou le rejettent. Il descend de sa transcendance, dévoile son être - son comment il est ! - en cheminant avec nous - Emmanuel - en compagnon de vie. Il fait corps avec l’humain dans l’abaissement jusqu’à la mort de son serviteur Jésus. La seconde érige au ciel une puissance inaccessible, impassible comme une entité métaphysique, laquelle substitue in extremis un inconnu à la place de Jésus pour qu’il ne soit pas crucifié. L’Islam n’est pas une « hérésie » chrétienne, comme on le répète parfois, mais autre chose : non pas une révélation accomplissant enfin toutes les précédentes en les réécrivant, mais « la » révélation des révélations - s’il y a révélation - d’un Dieu si peu comparable au Dieu auquel ont cru Abraham, Jésus le Christ et leurs témoins de l’âge apostolique.

Enfin, l’expression commode de « religions du livre », qui fait fortune ces temps-ci, relève davantage des gargarismes pour bien pensant que d’une lecture comparée de la Bible et du Coran. Il y a livre et livre ! La Bible est un livre « inspiré » à des « témoins » bien de leur temps, elle n’est pas comme le Coran un livre éternel dicté à un récepteur présumé unique, son prophète. Ne pas confondre inspiration et dictée. 

La préface à la thèse sur le statut des minorités religieuses en terre d’Islam, rappelle à qui voudrait l’oublier que le statut d’un juif ou d’un chrétien en « terre d’Islam » est de droit à peu près celui d’un « serf ». Il n’a pour droits que ceux que lui consent à bien plaire son maître. Ceux-ci peuvent être révoqués aussi vite qu’ils furent énoncés. S’il parvient à le tenir en haleine en lui racontant des histoires qui lui plaisent, comme la Shéhérazade des Milles et une nuit, il peut gagner du temps et retarder sa mort en jouissant d’un esclavage, parfois agréable… Reconnaissez que c’est une drôle de conception de la « liberté ». Le Dieu du Prophète n’a que faire de la liberté ; il demande qu’on proclame qu’il est « grand » et qu’on lui soit soumis ! Alors il est miséricordieux…

Voici les derniers mots d’Ellul : « Le monde islamique n’a pas évolué dans sa façon de considérer le non musulman, et nous sommes avertis par là de la façon dont seraient traités ceux qui y seraient absorbés. » (108). Voici aussi une remarque utile d’Alain Besançon : « Quand une Église ne sait plus ce qu’elle croit, ni pourquoi elle croit, elle glisse vers l’Islam, sans s’en apercevoir. Ainsi ont fait massivement et en peu de temps, les monophysites d’Égypte, les Nestoriens de Syrie, des Donatistes d’Afrique du Nord, les Ariens d’Espagne. »

Jean-Marc Saint.


Méditation
Temps de l'Église
Christian Lepper
Il y a treize mois, au début de la guerre en Irak, tant la situation que l’interprétation qui en furent données par les commentateurs m’ont inspiré à l’époque une méditation sur les signes indiquant la fin des temps. Ma question jadis était de savoir si des événements de la création peuvent être des signes pour l’intervention finale de Dieu. Aujourd’hui, plus d’une année après, nous sommes en mesure de vérifier qu’effectivement, le début de la guerre n’était point un signe pour la fin des temps et que nous continuons de vivre tant bien que mal.

Dans cette situation, nous sommes proches de la troisième génération des chrétiens, qui ont dû adapter leur attente d’un retour immédiat du Christ, attente qui leur était transmise par leurs prédécesseurs. L’évangéliste Luc est exemplaire dans son essai de comprendre sa situation dans le déroulement des temps.

En réfléchissant sur sa situation par rapport au temps de la présence de Jésus et par rapport à l’histoire de Dieu avec son peuple élu, Luc a discerné un déroulement bien sûr linéaire des temps, mais on est tenté de dire que chez lui, le temps ne se déroule pas d’une manière chronologique. Chez lui, le temps est divisé d’abord en deux temps : le temps de la Loi et des Prophètes, et le temps de l’annonce de la Bonne Nouvelle (Luc 16, 16). Mais entre ces deux temps s’ajoute encore un moment tout à fait exceptionnel, un moment pendant lequel Satan, donc le mal absolu, est vaincu. Cet événement se situe, selon Luc, dans la victoire de Jésus sur les tentations du Satan dans le désert (Luc 4, 13). Mais il n’est pas vaincu une fois pour tout, il fait sa réapparition lors de la trahison de Judas (Luc 22, 3), au début de la passion.

Pendant deux années seulement dans l’histoire de l’humanité, le Mal est vaincu, un nouvel ordre a pu prendre place. Et pour Luc, ces deux ans sont d’une importance primordiale pour toute l’humanité ; c’est pourquoi il met cette victoire en relation avec les autres éléments importants du monde, par exemple avec le règne de l’empereur Auguste. Deux ans seulement qui donnent du sens à toute l’humanité, et c’est pourquoi l’ordre chronologique du temps est rompu, et ce moment-là est le point focal de tous les temps, le milieu du temps. 

Il y a un avant et un après ce moment, mais les deux gagnent leur sens seulement de ces deux ans. Pour Luc, le temps après, et surtout après l’Ascension du Christ, est donc marqué par deux éléments caractéristiques : d’abord par l’annonce de la Bonne Nouvelle du Royaume de Dieu, mais aussi par la présence renouvelée de Satan, et dans notre langue d’aujourd’hui cela équivaut à la phrase que rien n’est parfait, qu’il y a dans le meilleur des cas toujours un bémol, et dans le pire des cas la trahison, la guerre, des maladies, etc. Notre temps est donc marqué par l’annonce de la Bonne Nouvelle du Royaume de Dieu, mais aussi par la présence du Mal. Avec cette définition du temps de l’Église, je trouve Luc extrêmement réaliste, car c’est exactement l’expérience de chaque jour que nous retrouvons ici, le fait que beaucoup de gens se donnent beaucoup de peine pour faire le bien, à l’intérieur des Églises et à l’extérieur, mais qu’il y a toujours tellement la souffrance, que le mal ne s’arrête pas.
Dans la première moitié de l’année, avec les grandes fêtes chrétiennes, Noël, la Passion, Pâques, l’Ascension et la Pentecôte, nous avons célébré d’une manière comprimée ce point focal de tous les temps et de toute l’humanité, et nous nous retrouvons dans la deuxième moitié de l’année qui s’appelle aussi dans la liturgie le « Temps de l’Église ». Au début de ce temps, qui pour certains manque de traits spéciaux ou festifs, il est utile de se souvenir de la tâche tout de même particulière qui nous est assignée pendant ce temps : annoncer la Bonne Nouvelle du Royaume de Dieu malgré les difficultés et le mal que nous rencontrons.

On pourrait même dire que les fêtes chrétiennes ont comme seul but le souvenir de l’œuvre de salut mise en place par le Christ et de nous donner ainsi de la force pour continuer cette œuvre, justement en annonçant la Bonne Nouvelle. Les dernières deux fêtes que nous venons de célébrer, la Pentecôte et la Trinité, ont d’ailleurs déjà cette notion de souvenir et d’édification : à l’aide du Saint-Esprit, la présence du Christ est une présence permanente parmi les siens ; c’est là le message de la Pentecôte, et la fête de la Trinité veut nous rappeler que la constitution de l’Église comme communion des hommes et des femmes est fondée sur la communion des différences qui sont en Dieu lui-même : les différences et la communion entre le Père, le Fils et le Saint-Esprit seuls permettent à tout membre de l’Église chrétienne de se retrouver en communion malgré toutes les différences.

Selon Luc, la communion et les différences ne sont pas le but en elles-mêmes, au contraire elles servent à la seule fin de faire connaître la Bonne Nouvelle du Royaume de Dieu. Essayons donc ensemble d’assumer cette tâche.


L’Europe religieuse et laïque
La première Rencontre Alfred Kastler a réuni à Guebwiller, le 9 juin 2004, un public nombreux et motivé autour de Richard Fischer, secrétaire exécutif de la KEK et Jean-Paul Sorg.
Anne Dehestru, après avoir présenté les Rencontres Alfred Kastler mises en place pour répondre à la demande du public guebwillérois de se voir proposé des temps de réflexion sur les grands débats de société avec un regard humaniste, a expliqué le choix du thème (l’Europe) par la pauvreté du débat public, qui a fait prendre conscience aux organisatrices (Anne Muller, Anne Dehestru) de la responsabilité des Églises d’inviter à la réflexion sur l’avenir de l’Europe, ce rêve devenu réalité.

Après un rapide rappel des origines du projet européen, déjà imaginé de façon très visionnaire par le Duc de Sully en 1650, repris par Victor Hugo, le poète romantique et prenant toute sa dimension dans l’élan pacifiste dont Louise Weiss a été la principale artisane en publiant dès janvier 1918 l’hebdomadaire Europe Nouvelle, le public a été invité à découvrir ou retrouver les convictions, plus actuelles que jamais, de cette femme parfois oubliée lorsque l’on cite les artisans de l’Europe : « Si les européens prenaient conscience de ce fonds commun de culture qui existe depuis le Moyen-Âge, cette prise de conscience faciliterait la solution des questions purement matérielles… ».
Les organisatrices et intervenants ont affirmé leur conviction que le religieux et le laïc, trop souvent présentés comme antinomiques, sont compatibles.

Hommage à Alfred Kastler et retour aux sources de l’idée européenne
Jean-Paul Sorg, à travers la lecture commentée de quelques poèmes d’Alfred Kastler, issus du recueil « Europe ma Patrie » introduits, traduits et notés par ses soins (ouvrage disponible sous peu, aux éditions Aubin), a rendu hommage à l’Européen  convaincu qu’était Alfred Kastler, fruit de cette double culture qui a fait de lui non seulement un européen, mais également un « citoyen du monde entier », attentif à la condition humaine et attaché au respect et à l’amitié entre les hommes et les peuples.

La place et le rôle des églises dans la construction européenne
Avec Richard Fischer, secrétaire exécutif de la Commission Église et Société de la KEK (Conférence des Églises Européennes), regroupant 125 Églises membres et une quarantaine d’organisations associées. La KEK se situe à l’intersection des priorités des Églises et des institutions européennes, dans le but d’européaniser les perspectives des unes et de faire connaître aux autres l’avis des Eglises, par exemple sur : l’intégration européenne (son sens, y compris spirituel, les valeurs sur lesquelles elle repose, l’élargissement de l’UE et ses conséquences, la monnaie unique, les relations entre l’UE et le Conseil de l’Europe et les pays non membres de l’UE, la Charte des droits fondamentaux et le projet de Traité constitutionnel de l’UE…) ; les questions sociales, économiques et environnementales ; les droits de l’Homme et la liberté religieuse ; les questions de paix, de sécurité, de prévention et de résolution des conflits, de réconciliation ; les questions Nord-Sud ; la bioéthique et les biotechnologies ; certains aspects spécifiques de la législation européenne ; la société civile ; l’Europe dans un monde multipolaire ; l’agriculture et la vie rurale ; l’éducation et la culture ; l’égalité homme-femme ; le lien entre nationalité, ethnicité et religion ; la mondialisation ; la science et les technologies ; les migrations, le droit d’asile et les réfugiés, en lien étroit avec la Commission des Églises pour les Migrants en Europe (CCME), qui doit fusionner prochainement avec la KEK ; l’association  « Une âme pour l’Europe : éthique et spiritualité ».

Les perspectives
En conclusion, Richard Fischer croit et espère que les religions s’intéresseront toujours plus à l’avenir du projet européen. Elles seront inéluctablement amenées à innover et à se transformer dans le sens d’un plus grand œcuménisme et d’une plus grande proximité avec les préoccupations et attentes de nos contemporains. Il leur faut être plus créatives pour traduire la « Bonne Nouvelle » de l’Évangile en langage accessible par un dialogue franc et exigeant avec les cultures actuelles. Et pourquoi pas une vraie unité chrétienne comme « communion de communions » qui respecte un légitime pluraliste à l’intérieur de chaque Eglise et entre elles ? C’est possible d’y arriver, à condition d’accepter plus franchement le pluralisme général des idées et des croyances avec inventivité, c’est-à-dire non comme une menace, mais une chance pour leur propre rayonnement et témoignage en faveur du bien commun et de la proposition d’une qualité de vie et d’un sens de la vie qui débordent nos seuls besoins matériels et va au-delà de l’engloutissement dans le néant comme achèvement de la vie.

Le débat
Il a été l’occasion pour les intervenants de déclarer que le Préambule de la future constitution européenne qui, dans sa version actuelle,  « s ‘inspire des héritages culturels, religieux et humanistes de l’Europe » semble être un consensus raisonnable, mais d’expliquer aussi pourquoi certaines Églises, et notamment les Églises protestantes allemandes, aimeraient que Dieu soit nommé dans le texte, afin de rappeler la limitation du pouvoir de l’État. Cette rencontre a permis de porter sur l’Europe et sur l’engagement des Églises dans sa construction un regard peu connu ; certains y ont perçu un appel à aller à la rencontre de nos partenaires, à  s’enrichir des diversités en reconnaissant que l’on n’a jamais raison tout seul et que nous avons besoin de l’altérité.
Anne Dehestru



Le dossier
Église en DOM-TOM

Présentation
Économie et société dans les départements d’outre-mer. Par Christian Davaine, du journal « Échanges », d’après Marie S.Bock de l’Université de La Rochelle in « Espace et société dans les départements d’outre-mer » - Mappemonde 54 (1999/2)
Situation et défis des Églises luthéro-réformées dans les départements français d’outre-mer. Par Johannes Kuhfus – Pasteur Défap – Service Protestant de Mission.
L’Église Protestante de la Réunion : une Église en polychromie. Par Yves CHAMBAUD - Pasteur, envoyé Défap / Cévaa  à l’Ile de la Réunion (1998-2003).
Place et mission de l’Église protestante réformée en Guadeloupe. Par Claude Gillet – pasteur, envoyée Défap aux Antilles - in « Bulletin de liaison CEEEFE 2003-2004 ».
Place et mission de l’association cultuelle de l’Église réformée de Guyane. Par C. Wieger, président du conseil presbytéral.
Place et mission de l’Église réformée en Martinique. Par Marie J. Roux, Fort de France.
 

Présentation des DOM-TOM
Guyane Française
La Martinique
La Guadeloupe
La Réunion


Guyane Française
Au Nord-Est de l’Amérique du Sud. 91 000 km2. 96 % du territoire sont couverts par la forêt équatoriale. Frontières naturelles avec le Surinam et le Brésil. Les 2/3 du territoire sont réservés aux indiens, l’accès en est strictement limité.
157 000 habitants : principalement des créoles guyanais (40%), des amérindiens, des H’mongs, des métropolitains.
La Guyane est « découverte » en 1498 par Christophe Colomb. Première exploration par Vincente Pinzon en 1500. Nombreuses tentatives de colonisation et d’occupation par la France, l’Angleterre et les Pays-Bas. La traite des indiens et des africains commence en 1620. Abolition de l’esclavage en 1848. Envoi de 70 000 forçats au bagne de Cayenne entre 1852 et 1950.
Département français depuis 1946. En 1964, création du Centre Spatial Guyanais à Kourou.

La Martinique
Île des Caraïbes de 1 100 km2, dominée par la montagne Pelée (éruption volcanique en 1902).
382 000 habitants. Population faite de métissages : descendants des immigrés indiens, noirs d’Afrique, syriens, chinois. Population européenne composée de békés (descendants des premiers colons) et de métropolitains.
En 1674, l’île devient colonie du Royaume de France. Abolition de l’esclavage en 1848.
Département français depuis 1946. 
La banane représente 50% de la production agricole finale et génère 40 % des recettes d’exportation.

La Guadeloupe
Archipel de six îles sur 1 704 km2. La Guadeloupe continentale (1 438 km2) compte 422 500 habitants.
En 1674, l’île devient colonie du Royaume de France. Abolition de l’esclavage en 1848.
Département français depuis 1946. 

La Réunion
L’île de 2 512 km2, fait partie de l’archipel des Mascareignes dans l’Océan Indien. 
706 000 habitants d’origine africaine, malgache, asiatique et européenne.
En 1638, Louis XIII prend possession de cette île déserte. En 1649, l’île est appelée « Bourbon ».
 En 1689, le marquis Henri Duquesne, amiral de Louis XIV, mais réfugié en Suisse suite à la révocation de l’Édit de Nantes, projette de faire de l’île Bourbon, une république protestante nommée l’île d’Eden. Il prépare une importante expédition mais doit y renoncer. 
En 1794, après la victoire des sans-culottes sur les contre révolutionnaires, l’île est baptisée « Île de la Réunion ».
Département français depuis 1946. 
 

Économie et société dans les départements d’outre-mer

Par Christian Davaine, du journal « Échanges », d’après Marie S.Bock de l’Université de La Rochelle in « Espace et société dans les départements d’outre-mer » - Mappemonde 54 (1999/2)
 


Trois périodes peuvent se distinguer :
- découverte et occupation par les puissances européennes (1493 – 1520),
- première implantation et prise de possession par les Français (1621 – 1650),
- départementalisation à partir de 1946.
Deux cycles économiques peuvent être identifiés :
- extraterritorial : exportation de produits peu transformés vers la métropole,
- intraterritorial : productions destinées aux besoins locaux.
Trois grands types de société se succèdent :
- coloniale esclavagiste,
- post-esclavagiste après l’abolition en 1848,
- « domienne » après 1946.


Commerce triangulaire et économie de cycles : la mise en place de la société coloniale esclavagiste
Le développement d’une économie fortement dépendante de la métropole, repose à l’origine sur la traite des noirs, qui débute aux Antilles au milieu du 17e siècle et à La Réunion au milieu du 18e siècle.
Il en résulte la formation d’une société coloniale esclavagiste tripartite (blancs, hommes de couleur libres ou affranchis, esclaves), organisée sur la distinction sociale mais aussi communautaire (Réunion) et de couleur de peau (Antilles). En 1848 il y avait 90 000 esclaves en Guadeloupe, 75 000 en Martinique et 60 000 à La Réunion.

Rupture socio-économique de 1848 : vers une société plurielle
L’abolition de l’esclavage en 1848 provoque une restructuration sociale et économique. La crise de la monoculture sucrière conduit au développement de nouvelles cultures (vanille et plantes à parfum à La Réunion, banane et ananas aux Antilles). Le démantèlement des grands domaines donnent aux « petits blancs » et aux dépossédés l’illusion d’être propriétaires. L’esclavage fait place à « l’engagisme » : aux Antilles, 80 000 travailleurs sont venus d’Inde et 15 000 d’Afrique. La Réunion compte 40 000 « engagés » indiens fin 19e siècle, mais aussi des africains, malgaches, comoriens. L’insertion des nouveaux venus entraîne un reclassement des différents groupes sociaux . Aux Antilles, la couleur de la peau commande la structuration de la société martiniquaise autour d’une classe moyenne de couleur fortement urbanisée, tandis que la société guadeloupéenne subit une déstructuration accompagnée d’un déclin rapide des blancs en milieu rural.
À la Réunion, la richesse foncière et l’origine ethnique des populations déterminent la hiérarchie sociale : un noyau dirigeant essentiellement blanc (créoles et métropolitains) mais pas exclusivement (immigrants libres chinois et indiens musulmans), une masse populaire d’origine variée (« petits blancs », esclaves noirs, travailleurs indiens) et une classe moyenne peu nombreuse de cadres salariés et fonctionnaires dans les villes. La multiplication des clivages sociaux dans cette nouvelle hiérarchie sociale n’a pas manqué d’entraîner des rapports conflictuels qui perdurent aujourd’hui.

La départementalisation (1946) : l’intégration économique et la désintégration sociale
À partir de 1946, l’assimilation au territoire national par la départementalisation est considérée comme une solution pour lutter contre la misère du plus grand nombre.
Guadeloupe, Martinique et Réunion vont à nouveau traverser une période de bouleversements : croissance du secteur tertiaire et nouvelle promotion sociale, indépendante de la propriété foncière ou de l’économie de plantation.
Trois groupes sociaux se constituent : le premier comprend des grands propriétaires, surtout à la Martinique (békés) et à la Réunion, reconvertis dans le commerce. Mais aussi la bourgeoisie de couleur qui devient la nouvelle élite aux Antilles. Et encore les commerçants chinois et musulmans, champions de l’import-export à la Réunion. Enfin, les fonctionnaires et professions libérales. Ces catégories socioprofessionnelles en forte croissance sont les grandes bénéficiaires de la départementalisation.
Le second groupe comprend les petits agriculteurs aidés de subventions mais dont le revenu s’amenuise, et les ouvriers qui jusqu’en 1996 touchaient un SMIC inférieur à celui de la métropole.
Enfin le troisième groupe, en forte croissance ces dernières années, rassemble les demandeurs d’emploi et les chômeurs de longue durée, vivant des prestations sociales et des allocations 
 

Situation et défis des Églises luthéro-réformées
dans les départements français d’outre-mer

Par Johannes Kuhfus – Pasteur Défap – Service Protestant de Mission.
 

Le saviez-vous ? Vous avez les départements d’outre-mer (D.O.M.) dans la poche, ou du moins dans votre portefeuille. Chaque billet d’euro vous présente, sur son verso, une carte d’Europe. Mais en regardant de près on découvre en bas à gauche plusieurs cartes minuscules qui représentent respectivement : la Guyane, la Martinique, la Guadeloupe ainsi que la Réunion. Par ce petit exercice on se rappelle que la Communauté Européenne, l’espace euro, la France, sont présentes en Amérique du Sud, dans les Caraïbes ainsi que dans l’Océan Indien. 
C’est sans doute la première raison pour laquelle les Églises de France se préoccupent de l’évolution de ces communautés, loin de la métropole mais pourtant en France. Le témoignage, l’annonce de l’Évangile, l’accompagnement et l’édification des communautés, c’est bien là, la responsabilité des Églises de France, en France. 
Pourtant, aucune n’y a nommé directement un pasteur, mais toutes s’appuient sur le Défap - Service Protestant de Mission - pour mettre en œuvre cette responsabilité. Elles ont même pris soin d’inscrire ce souci dans les statuts du Défap qui, en leur nom, aide « à l’annonce de l’Évangile dans les Départements et Territoires d’Outre-mer ».
Différentes raisons juridiques en sont la cause mais, surtout, les Églises de France fonctionnent d’une manière presbytèro-synodale et pour l’instant il n’a pas été possible d’associer les communautés des DOM d’une manière cohérente et vivante à l’un ou l’autre des synodes existants. C’est la CEEEFE (Commission des Églises évangéliques d’expression française à l’extérieur) qui remplit cette fonction d’une certaine manière, sans être Église à son tour, sans avoir les moyens non plus qui seraient nécessaires pour mettre en place une véritable vie synodale.

Chacune de ces communautés doit donc trouver son propre chemin, sa façon de témoigner, de vivre. Aucun doute, ce n’est pas facile au jour le jour. Plusieurs défis et enjeux se présentent.
Le passé d’une communauté de desserte dans le cadre de l’aumônerie militaire se fait sentir par la présence d’un noyau de « métros », des expatriés de la métropole qui viennent s’installer dans un des départements. Ils sont investis, mais souvent pour un temps limité, en fonction de leurs contrats de travail, motivation importante dans le choix de leur lieu de vie. Difficile pour une communauté de se construire avec des membres qui ne restent que pour quelques années. Il faut donc s’ouvrir vers la population locale pour acquérir l’assise nécessaire à l’édification de la communauté. Bref : être missionnaire !

Le paysage religieux dans les DOM est multi-spirituel. De nombreuses communautés évangéliques se sont constituées. L’Église catholique est bien installée. Des groupes plus ou moins sectaires complètent le tableau. On le voit bien, pour se faire une place dans ce paysage, les communautés luthéro-réformées doivent affirmer leur identité spirituelle, elles doivent faire entendre une voix différente et reconnaissable parmi tant d’autres. Arrivées un peu tardivement, elles se présentent comme fédératrices. Proches de la Fédération Protestante de France de part le soutien du Défap, elles prennent une place dans le dialogue intra-protestant d’une part comme aussi, d’autre part, dans un dialogue souvent difficile entre les évangéliques et l’Église catholique. C’est un travail qui nécessite de tisser des liens, patiemment, et qui demandent une grande capacité de dialogue aux pasteurs et aux laïcs qui se sont engagés dans ce projet.

Évidemment, la crédibilité d’une communauté s’exprime aussi par sa visibilité. Se faire connaître par telle ou telle activité ou événement est un moyen pour être entendu. Les médias peuvent être mobilisés. Mais l’absence d’un lieu de culte « à nous » se fait durement sentir. Il n’y a qu’à la Réunion que la communauté dispose aujourd’hui de son temple et presbytère. Dans les autres DOM, les communautés sont hébergées dans telle communauté catholique, dans la chapelle d’un hôpital ou encore dans la chapelle de l’armée. La dernière situation est la moins supportable. Il faut carrément montrer sa carte d’identité pour se rendre au culte.

Les énergies se tournent donc naturellement vers une recherche d’autres solutions. Louer, éventuellement, encore faut-il trouver un endroit approprié et surtout bien situé. Acheter ou même construire ? Rembourser un emprunt au lieu de payer un loyer ? Une aide substantielle serait nécessaire pour démarrer un tel projet. Qui en a les moyens ?

Trois défis parmi d’autres qui illustrent l’envergure des questionnements, la spécificité de ces communautés et qui demandent aux paroissiens d’être très investis, plus peut-être qu’en métropole où certaines difficultés peuvent être surmontées avec l’aide du consistoire, 
 

L’Église Protestante de la Réunion : une Église en polychromie

Par Yves CHAMBAUD - Pasteur, envoyé Défap / Cévaa  à l’Ile de la Réunion (1998-2003).
 

Cette Église est à l’image de son volcan : à la fois passionnée et passionnante. 

Entre l’Afrique, l’Asie et l’Europe, sur la route des Indes, les brassages s’y font depuis des siècles. Les cultures se côtoient naturellement et s’influencent mutuellement. Histoire, environnement et culture sont autant d’éléments qui conditionnent la manière de vivre et de prier de cette Église réunionnaise.

La Réunion est l’île la plus métissée du monde. La pluralité ethno-culturelle qui la constitue fait se côtoyer des Yabs, descendants de Grands et Petits blancs, des Chinois, des Malabars (indiens d’origine tamoul), des Cafres ou réunionnais d’origine afro-malgache (descendants d’esclaves et d’engagés dont la mémoire saigne encore), et des métropolitains dits « zoreille » (dans la fonction publique). De plus, toutes les grandes religions (hindouisme, islam, judaïsme, bouddhisme, taoïsme, religion populaire) sont représentées aux côtés des cultes et croyances traditionnels afro-malgaches. Ainsi les religions, les ethnies, sont tissées par des liens culturels qui rythment le vécu de chacun. 

À la Réunion, Dieu est une évidence ; il est important de le faire vivre, de lui être agréable. Des mouvements dits « de l’esprit » prolifèrent et contribuent à créer un panorama flou et hétérogène du protestantisme.
L’Église Protestante de la Réunion n’échappe pas à cette réalité. Elle est une église plurielle et inter-ethnique où plusieurs styles de vie cohabitent : réformés de diverses tendances, luthériens de diverses obédiences, baptistes, anglicans, évangéliques, charismatiques, néo-protestants… Certains recherchent ce qu’ils ont vécu antérieurement, d’autres sont en quête de nouvelles expériences. Les demandes sont souvent justifiées, mais contradictoires et disparates. Alors, qu’est ce qu’être chrétien protestant au pays de Bourbon ? Cette question lancinante préoccupe et interpelle. Dans ce maquis du religieux, où le culturel peut se confondre avec le cultuel, où chacun peut s’autoproclamer pasteur, où les esprits sont omniprésents, les paroissiens ne savent plus toujours à quel « saint se vouer » !
Le soubassement anthropologique est une réalité qu’il ne faut pas négliger. Il régit et influence la vie quotidienne. La culture est le ciment de ce vécu si riche et coloré. 

Et si le modèle occidental donne une importance au savoir, au raisonnement, et s’organise autour d’une tradition écrite (agenda, convocation), il est doublé par un autre modèle, plus ancestral, enraciné dans une tradition orale, qui privilégie l’événement, la corporalité, et où la notion de temps ne s’évalue pas au même rythme. 
L’autorité vient de l’ancien, de « l’homme de Dieu », du sage, et pas forcément de celui qui a une connaissance livresque. La famille (le clan, la tribu) fait aussi autorité et s’oppose souvent aux démarches individuelles, académiques, ou officielles.

Comment vivre cette diversité ?
La mondialisation, la juxtaposition des religions, la multiplicité d’églises ethniques nous obligent à penser différemment, sans se dessaisir ni se trahir. Il s’agit de trouver la manière de lire, de vivre et de partager l’Évangile ensemble. En fonction de sa propre histoire, tout n’est pas transposable, il y a des deuils à faire. On ne peut pas vouloir tout vivre ensemble et au même moment.

Par contre il y a des valeurs et des symboles universels qui peuvent se décliner et se vivre différemment en se gardant de tout communautarisme et de tout exotisme.

Il faut poser des gestes forts et symboliques dans lesquels chacun peut se retrouver dans son identité et son histoire. Développer une théologie des lieux et de la terre. Fêter les indépendances de chaque pays. Tendre vers des demandes de pardon pour la guérison des histoires de nos pays respectifs qui bien souvent sont issus de la société de la plantation, où la mémoire saigne encore (mariage forcé, baptême sans consentement). La contribution des Églises c’est aussi l’apprentissage de la paix, au sein de conflits générés par des clivages ethniques et religieux aux Comores, à l’île Maurice, à Madagascar, en Inde… La liturgie est le moyen privilégiée et fédérateur où les cultures peuvent s’exprimer aisément comme support et socle du vivre ensemble. Par exemple donner la place aux ancêtres dans les sommaires de la Loi, prendre des textes fondateurs, des cantiques de chaque pays chanté dans la langue maternelle. Il faut accompagner les grandes étapes de la vie par des rites de passage qui soient l’expression d’un vécu commun. Il faut développer et s’identifier à des figures emblématiques. La Réunion a vécu plusieurs années sous l’esclavage. Martin Luther King fait l’unanimité. On peut s’inspirer de son œuvre, de sa pensée, de son action. 

Les jeunes Églises d’outre mer n’ont pas de passé mais elles ont un avenir : le taux de pénétration du protestantisme y est treize fois supérieur à ce qu’il est en France métropolitaine. Pour prendre en compte les données de l’histoire, de la culture et les grands défis contemporains, les principes fondamentaux de la Réforme restent d’une criante actualité. L’Esprit aurait-il changé de cap ? Leçon de l’histoire ou humour de Dieu. Qui sait !


Place et mission de l’Église protestante réformée en Guadeloupe

Par Claude Gillet – pasteur, envoyée Défap aux Antilles - in « Bulletin de liaison CEEEFE 2003-2004 ».
 

En Guadeloupe, l’Église protestante réformée pourrait faire figure de petite communauté ecclésiale, avec ses 30 familles, à côté des quatre Églises protestantes numériquement et socialement structurées : la Fédération Adventiste du 7e jour, la Fédération des Églises Évangéliques Baptiste, la Fédération des Assemblées de Dieu et l’Église Évangélique de Guadeloupe.

Cependant, grâce à Dieu, les protestants réformés sont reconnus comme de vrais partenaires dans un dialogue œcuménique encore timide mais réel. J’ose même dire qu’ils sont à l’origine du redémarrage de ce dialogue avec les catholiques d’une part et avec les adventistes, baptistes et évangéliques d’autre part. De fait c’est une des réponses à la mission de notre « petite » Église, en Guadeloupe comme en Martinique. Pourtant ma situation personnelle de femme pasteur, blanche, issue d’une Église « historique », ne parlant pas créole, n’était pas forcément un atout pour travailler avec des pasteurs antillais de milieux évangéliques ou encore dans le monde carcéral où j’interviens aussi comme aumônier général. Mais force est de constater que je suis plutôt bien acceptée, et que nous travaillons ensemble, même si sans doute tout n’est pas dit.

Un des objectif des conseils presbytéraux est par ailleurs de constituer une base de membres d’Églises plus large et plus permanente, pour rendre compte d’une Église protestante qui, aux Antilles, peut offrir une ecclésiologie, une théologie, une approche des textes bibliques, différentes et complémentaires de ce qui se vit dans les Églises de sensibilité évangélique. Notre Église accueille donc des métropolitains de passage, mais aussi qui résident aux Antilles, tout aussi bien que des malgaches enracinés aux Antilles, et des antillais de souche.
Louange, prière, enseignement se conjuguent avec catéchèse des jeunes, études bibliques, cultes, chorale, repas de paroisse…
Quant à notre plus grande visibilité dans la société guadeloupéenne, et à notre implication dans la vie de la cité et l’espace public, nous avons encore 


Place et mission de l’association cultuelle de l’Église réformée de Guyane

Par C. Wieger, président du conseil presbytéral.
 

Notre Église a déposé ses statuts d’association cultuelle à la préfecture de Cayenne le 6 août 1997 .
Issue de l’aumônerie militaire du R.S.M.A. dont les membres militaires se faisaient rares et dont l’activité devenait sporadique, notre Église a ressenti, à l’époque, le besoin d’une existence propre pour mieux répondre à sa vocation que nous allons décliner en trois missions.
La première : en prolongement avec ce qui existait, est d’être une structure d’accueil, pour les protestants résidents ou de passage en Guyane. Souvent issues d’Afrique, mais aussi de Métropole, nombreuses ont été les personnes heureuses de trouver un culte et une paroisse à la couleur du protestantisme historique bien affichée, autant dans sa liturgie que dans les sermons. 

La paroisse s’étant fait connaître et reconnaître tant par les autres Églises que par les diverses autorités locales et les médias, la seconde mission est d’assumer les responsabilités et de tenir la place qu’elle a prise sur l’échiquier des Églises de Guyane. Issus d’Églises de traditions très diverses et géographiquement très distantes (malgaches, africaines, européennes...) nous pratiquons, structurellement, l’ouverture, la tolérance et une politique de la main tendue de façon à nous positionner comme un carrefour crédible entre les différentes Églises de la place. Nous nous reconnaissons ainsi une mission de type fédératrice et œcuménique, entre les Églises de la mouvance protestante d’une part et dans les relations entre l’Église catholique et les Églises évangéliques d’autre part, avec un pasteur tout acquis à cette cause .

La troisième mission touche à notre souci d’enracinement. Nous concernons, pour l’instant, avec de brillantes exceptions, une population, qui, professionnellement, a pour vocation d’être géographiquement mobile. Nous ressentons comme notre mission d’arriver à être une Église recomposée avec plus de résidents permanents, avec lesquels une vie paroissiale beaucoup plus riche en effectifs et en intégration dans le tissus social sera possible, et permettra une diaconie de proximité.

Persuadés que nous ne détenons pas seuls la vérité, nous sommes convaincus que nous faisons partie de ceux qui se sentent appelés à être des témoins du Christ ressuscité et c’est fort de cette conviction que nous souhaitons, rassemblés en Église à Cayenne, enrichir de notre spécificité la famille de l’ensemble des témoins et répondre à cet effet, aux missions que nous venons d’évoquer.


Place et mission de l’Église réformée en Martinique

Par Marie J. Roux, Fort de France.
 

Actuellement la place de l’Église réformée de Martinique m’apparaît comme une infime minorité sociale et religieuse qui cherche à se présenter au mieux sur la scène religieuse, à côté des grandes communautés installées.

Les Églises protestantes en place que sont les Églises évangélique et adventiste ont une « culture » historique locale que n’a pas la nôtre. Par ailleurs, j’ai le sentiment (partagé avec quelques rares membres de notre communauté), que l’on n’a pas vraiment « souhaité » notre installation sur le plan local, aux vues des nombreuses difficultés que nous avons rencontrées dans diverses circonstances.

En outre, la plupart des paroissiens réformés d’ici sont des personnes itinérantes qui sont souvent là pour des contrats limités et il n’y a pas de socle important par le nombre de fidèles, constituant une vraie référence, qui permettrait à chacun et à tous une véritable appropriation de la culture réformée.

En revanche, peut-être justement parce que le nombre de ses co-religionnaires est restreint, elle me semble vouloir s’affirmer et se dire.

Dans un phénomène de mondialisation évident, où, à contrario, les groupes identitaires revendiquent leur existence, la mission de notre Église est justement de « s’impatienter » et de se faire connaître pour l’instant en tant que petite communauté, certes, mais cependant d’Église avec tout ce que cela représente.

À cette fin, bien des initiatives y contribuent qui viennent de certains paroissiens (dont je ne suis pas), véritables militants, mais aussi des actions de notre pasteur en place qui donne sur « bien des fronts », faisant ainsi connaître l’Église réformée de Martinique