Éditorial:
Les
Églises et l'homosexualité, Roland Kauffmann
Étude
biblique: Jean
16, 31-33 Croire à la paix, Pedro Torrejon
Les
articles
Agenda
Fête du Consistoire
In Memoriam Raymond Vix
Feuillets de route d'un cynique apprivoisé, Jean-Marc Saint
La parole qui enfante l'humanité, Jeanine Kohler
Éditorial, les Églises et l'homosexualitéLe dossier: Homosexualité… Un débat d'Église? Éthique et homosexualité, Jean-Daniel Causse
Un débat difficile mais nécessaire, Marcel Manoël
Loi du désir individuel, narcissisme, dénonciation des idoles, Édith Tartar Goddet
Nouveaux défis éthiques et vieilles questions, Isabelle Grellier
La question de l’homosexualité pose problème à nos Églises depuis quelque années. Elles ont décidé de prendre l’affaire au sérieux et de se donner un calendrier de réflexion avant toute décision. Un premier document de réflexion a été rendu public en octobre 2002 et est actuellement étudié dans les paroisses qui le souhaitent. Le synode de juin, sur la base de cette première consultation décidera si il y a lieu d’ouvrir un débat synodal pour les années 2004 et 2005. Tout cela pour en arriver à des prises de positions argumentées aux synodes de 2005. Cette démarche implique les quatre Églises protestantes « historiques » en France.Méditation: Jean 16, 31-33 Croire à la paix, Pedro TorrejonIl faut saluer cet esprit d’écoute et de compréhension. Car il serait trop facile d’évacuer la question en affirmant que l’apôtre Paul a déjà dit ce qu’il fallait penser de l’homosexualité qui n’est pour lui rien d’autre qu’une forme d’idolâtrie. L’originalité de la démarche actuelle des Églises est justement de ne pas céder à l’esprit du temps. À longueur de reportages télévisés, on nous montre justement la « communauté gay » dans toutes ses outrances et ses exagérations. Nous en apprenons plus sur le Marais et sur le commerce homosexuel que nous ne voudrions en savoir. L’homosexualité est à la mode, aussi paradoxal que cela paraisse. Et certains de craindre que l’Église ne cède aux pressions des lobbies et se faisant ne perde son âme.
Mais ce n’est pas d’homosexualité qu’il est question dans la réflexion des Églises. Ce qui nous préoccupe, ce ne sont pas les idées, les projets de la « communauté gay » ! Celle-ci se désintéresse de toute manière de ce que pensent les Églises, comme de tout le reste de la société d’ailleurs ! Ce qui importe, ce sont les personnes !
Nous ne parlons pas d’homosexualité mais de personnes concrètes qui au sein de nos Églises nous disent avoir trouvé l’équilibre entre leur foi et leur vie sexuelle. Ce qui compte pour nous, c’est d’entendre et de comprendre celui qui, à partir de son expérience, nous dit qu’il est possible d’être chrétien et homosexuel. Ce qui doit guider notre réflexion, c’est le fait que nous parlons d’hommes et de femmes et non pas d’idées abstraites. La démarche actuelle de nos Églises est une tentative de les laisser parler. Les homosexuels n’attendent de nous ni approbation, ni condamnation (de celle-ci ils ont l’habitude) mais seulement une certaine indifférence : le fait que leur choix de vie sexuelle ne nous pose plus de problème à nous qui en faisons un autre !
Et pour ceux qui posent question aux Églises en raison de leur demande particulière, comme la bénédiction d’un pacs ou l’adoption d’un enfant, il faut toujours rappeler le principe que nous ne bénissons jamais « quelque chose » mais des personnes. Que l’adoption n’est pas l’acquisition d’un objet mais la prise en charge d’une autre personne. Nous pourrons d’autant plus mettre l’accent sur cet aspect des choses que nous aurons commencé par le mettre en pratique dans notre propre réflexion.
Roland Kauffmann
Jésus leur répondit:
«Croyez-vous à présent? Voici que l’heure vient, et
maintenant elle est là, où vous serez dispersés, chacun
allant de son côté, et vous me laisserez seul: mais je ne
suis pas seul, le Père est avec moi. Je vous ai dit cela pour
qu’en moi vous ayez la paix. En ce monde vous êtes dans la
détresse, mais soyez pleins d’assurance, j’ai vaincu le monde ».
Jean 16, 31-33 (traduction
T. O. B.)
La dernière fois que j’ai écrit dans cette section, je disais que nous sommes enfants de notre contexte… et cela, malgré nous. Je ne peux pas me couper de la réalité, ni de mon désir ardent de partager une parole de paix… en laissant la liberté à chacune et chacun de faire ce que sa conscience le dicte.J’aimerais ouvrir mon cœur et ma pensée sur un sujet d’actualité. L’une des caractéristiques de celle ou celui qui partage une méditation, c’est de communiquer la bonne nouvelle en ayant la Bible dans une main, et le journal dans l’autre main; au moins c’est cela ce que je crois.
La réalité actuelle…Quand j’ai été au Lycée Militaire «Leoncio Prado» au Pérou, j’ai entendu à plusieurs reprises cette phrase: «Si tu veux la paix… prépare la guerre!» (si vis pacem, para bellum). J’avais treize ans à l’époque, et sans le savoir… ou ce qui est pire, sans le vouloir, je m’adaptais à ce système de raisonnement; et l’ennemi visible était le Chili et nos frères chiliens. Il m’a fallu beaucoup de temps pour me libérer de ce schéma de fonctionnement. Après quelques jours de mon arrivée en France, les États-Unis et leurs alliés attaquaient l’Irak: c’était la «tempête du désert». Laissez-moi vous dire: regarder la télévision ou écouter la radio sans rien comprendre (je ne savais pas le français), c’est une autre guerre atroce. En 1991, c’était le père Bush qui a fait la guerre; en 2003 c’est le fils Bush et sa «libération en Irak» qui fait la guerre… j’espère qu’à l’avenir nous aurons un esprit éclairé pour éviter une troisième guerre.
Depuis le 20 mars la guerre est là. Cela est la réalité actuelle. Mais, aussi loin que nous remontons dans l’histoire, nous y rencontrons la guerre; elle se révèle ainsi un problème humain au sens le plus fort du terme 1.
Dans nos sociétés modernes, on ne cherche plus de responsables pour une éclipse de soleil ou un raz de marée, mais on continue à projeter ses difficultés internes, ses rancœurs et ses frustrations sur un ennemi extérieur, auquel on attribue toujours de mauvaises intentions: chacun estime les armements d’autrui offensifs, mais les siens uniquement défensifs.
Oui, nous sommes dans la détresse.… mon désir
Ce sera mieux de dire: «notre désir». Bref: mon désir, c’est que l’Église toute entière, dans toutes ses composantes et dans toutes ses potentialités d’action puisse se mobiliser en faveur de la paix. Et je pense que nous sommes appelés à être une Église au service de la paix, précisément parce que la paix est l’une des manifestations de la parole et de l’action de Dieu au milieu de nous.
Que tous les chrétiens aient le courage d’élaborer une position convaincante pour la paix. Ils doivent aussi prendre en compte les critiques adressées aux Églises de ne pas avoir suffisamment assumé leur mission de paix et d’avoir trop souvent justifié - ou de moins, toléré - la guerre.
Que nous soyons pleins d’assurance, et dire ce que Jésus a dit: «Je ne suis pas seul».Que faire?
Chacune et chacun agira après sa propre prise de conscience. Mais, ce ne sont pas seulement les dirigeants politiques et militaires qui sont interpellés. Ce sont aussi les exécutants dans les combats et même les simples citoyens qui, par leur manque de lucidité, peuvent favoriser des politiques conduisant à la guerre et au plus aberrant mépris de la vie humaine.
La paix est une immense tâche, et elle doit être le couronnement de la justice.
Signifions notre propre colère aux «Faucons» de tous bords: une colère au service de la communication, colère qui se dresse contre la colère 2. Et pouvoir dire: «Si nous voulons la paix… faisons la guerre à la guerre!»À présent: croyez-vous en la paix? Qu’est-ce que cela veut dire: avoir la paix en Jésus? Si c’est une paix de communication, de reconstruction, d’ouverture, d’avoir la joie de vivre malgré la détresse… je veux bien cette paix et la partager avec les autres. Comment? Cela, c’est un autre sujet.
J’aimerais finir avec une citation et un appel vibrant d’Erasme de Rotterdam, dans «Querela pacis»: «J’en appelle à vous, théologiens: prêchez l’Évangile de la paix, faites-le retentir sans cesse aux oreilles du peuple 3».À LUI SOIT LA GLOIRE.
1 René COSTE, Théologie de la paix, Les Éditions du Cerf, p.19.
2 Thomas HULSHOFF, Les raisons de la colère, in Cerveau & Psycho, n° 1, p. 28.
3 René COSTE, Théologie de la paix, Les Éditions du Cerf, p.31.
Raymond,Parce que j'ai tenu à venir et suis venu te dire adieu, on m'a demandé de prendre la parole. Que dire si ce n'est la perception de toi que tu as laissée paraître? Nous n'avons pas été des amis. Nous n'étions communicatifs ni l'un ni l'autre. D'ailleurs, nous avons cinq ans de différence d'âge et j'étais dans le quatuor des plus jeunes et toi dans le septuor des plus âgés en arrivant dans l'agglomération mulhousienne. Nous nous sommes côtoyés pendant vingt-cinq ans mais sans que
nous ayons échangé quelque souci, quelque confidence, quelque chose de personnel qui tissent des liens d'amitié tangible. Nos paroisses respectives, trop éloignées l'une de l'autre, n'avaient rien qui puisse les réunir pour une action commune.
Par contre, je t'ai connu comme frère, pleinement frère dans le ministère.
Il y a une bonne trentaine d'années, tu fus le rapporteur synodal d'un projet sur l'élection du conseil synodal et, dans la foulée, le Synode t'adjoignit un autre strasbourgeois, M. Lacoumette, et moi-même, pour briser le statu quo qui figeait le conseil synodal. M.Lacoumette me fait remarquer que nous avons été élus dans la présomption que nos opinions divergeraient; or, dès la première séance, nous étions d'accord sur l'essentiel. Nous proposâmes d'augmenter le nombre des membres de ce conseil et que celui-ci ne comprenne plus d'office les présidents de consistoire.
Nos rencontres furent facilitées du fait que j'arrivais alors dans la région mulhousienne. Ta connaissance de notre Église, tes clartés de vue, ton souhait d'une instance qui ait davantage de proximité avec les consistoires firent que le Synode de 1972 adopta nos propositions qui sont restées en vigueur jusqu'au bouleversement de ces dernières années.
Inséparables de ta voiture, nous fûmes plusieurs que tu conduisis à ce synode de 1972 au Liebfrauenberg; c'est alors justement que le ciel, à cause du verglas, nous fit verser dans le fossé.
Exemplaire dans la régularité de ta présence, il n'y a pas un Kraenzel, dont tu fus le secrétaire, pas une retraite pastorale et rencontre familiale, pas un conseil d'animation, pas de séance du consistoire, pas une rencontre missionnaire ou œcuménique dont tu fus absent. Nous ne t'avons quasiment jamais vu sourire; mais tu nous faisait sourire sous cape par ton respect imperturbable du quart d'heure académique.On écoutait tes interventions, reflet d'un sens de la mesure et de l'équilibre. Jamais en colère, jamais de critique personnelle, jamais de mauvaise pensée à l'égard d'un collègue ou d'une personne. Du sérieux toujours. En 1976, nous fûmes proposés pour la présidence du consistoire; tu ne fus pas élu; mais tu aurais fort bien dirigé cette belle instance.
De toi-même, on ne savait pas grand-chose. Tu étais né à Strasbourg, comme moi. Sur ta famille, on ne savait rien non plus. Madame Vix, toujours présente à tes côtés aux rencontres ouvertes aux familles, toujours au téléphone en ton absence, était comme toi discrète et efficace.
Merveille de l'amour: vous nous avez quittés en même temps quoique l'un après l'autre.
Sur tes orientations théologiques, rien de connu non plus. Mais ta bibliothèque bien fournie, des livres couchés sur ceux qui avaient pu trouver place debout, avec ses nombreux commentaires bibliques, en dit long sur ton soin à te documenter.Vos congés dépassaient chaque été les limites autorisées: «Je ne prends jamais ni un jour ni un dimanche de congé, je fais des visites tous les jours de 14h à 19h; alors je me rattrape ainsi» me répondis-tu. Vous alliez toujours au même lieu et là, ajoutais-tu, la voiture reste au stationnement durant tout le temps de notre séjour.
Pour un Ralliement, tu avais fourni une page intitulée «Service – serviteur». Serviteur de tes paroisses, de l'Église, tu l'as été fortement et fidèlement. Merci à Celui qui a confié ce service à toi et à ton épouse.
En fait, dire tout cela aujourd'hui, ici, n’est-ce pas un signe d'amitié?
Adieu, Raymond, à Dieu.
André Horsch
Journée consistoriale du jeudi 29 mai au Centre du Torrent à StorckensohnProgramme de Saint-Étienne Réunion9h30 - 10h30 : accueil.
10h : prise en charge des enfants (garderie + animation) par une équipe de moniteurs d’école du dimanche et de l’Association Familiale Protestante.10h30 : conférence du Conseil Missionnaire du consistoire, avec le pasteur Charles KLAGBA, secrétaire exécutif de la Cevaa.
Dès sa fondation, la Communauté d’Églises en Mission (Cevaa), s’est fixée comme l’une de ses priorités le soutien à la formation théologique dans le «Sud». Au bout de 30 années de soutien sous toutes ses formes (bourses pour étudiants en théologie, envoi de professeurs de théologie,…), il est bon que nous puissions avoir une vision d’ensemble de l’état dans lequel se trouvent actuellement les lieux d’enseignement théologique dans le Sud, les problèmes auxquels ces lieux de formation sont confrontés, et de voir comment poursuivre de façon pertinente le soutien à ces institutions.Le pasteur Charles KLAGBA, secrétaire exécutif au secrétariat de la Cevaa chargé de l’échange des personnes, de la formation et des bourses, est sans doute la personne la mieux placée pour pouvoir parler de cette question. En effet, sa fonction l’amène à suivre de près les facultés et instituts de théologie de différents pays d’Afrique, d’Asie et d’Amérique Latine, où il rencontre notamment les étudiants. Sa contribution sera donc à la pointe de l’actualité.
12h30 : repas.
On peut le commander sur place (inscription au bureau de l’Église avant le 23 mai, 03 89 42 38 95). Prix : 12 euros ; 4 à 8 euros pour les enfants, selon l’âge.14h : après-midi proposée par l’AFP Mulhouse.
Simultanément :
- Conférence avec G BASTIAN, thérapeute de couple «Transmettre en famille».
- Grand jeu inter âge (parents-enfants). Les adultes ayant participé au jeu recevront le texte de la conférence.
16h : culteAprès le culte, possibilité de rester le soir pour rencontrer un groupe paroissial d’Ardèche et de participer au repas du soir (grillades, 10 euros).
Feuillets de route d'un cynique apprivoisé, Jean-Marc Saint
Jean-Marc Saint, pasteur de l’Illberg, était aux États-Unis du 22 mars au 3 avril. C’est donc de là-bas qu’il a vécu les récents événements. Voici ses impressions et analyses au jour le jour.La parole qui enfante l'humanitéSamedi 22 mars
«WAR IN IRAK», le titre s’étale de quart d’heure en quart d’heure sur l’écran de CNN. D’images en images, toujours les mêmes images de Bagdad illuminé de toutes ses ampoules sous des bombes qui soulèvent des panaches de fumées. Les tirs viseraient les «palais présidentiels». Combien y en a-il?
Des chars s’avancent dans la poussière du désert. Des hommes en armes progressent sur le qui vive en se protégeant les uns les autres. Ces images doivent apparaîtrent en France sur les «étranges lucarnes» à quelques heures près compte tenu du décalage horaire; les mêmes images et le même commentaire sans doute… Que penser?
Ici, il faut comprendre trois choses à la fois: les images, le texte en bas de l’écran et les paroles des reporters, parfois si «américaine » de ton que ça sonne pour le semi anglophone que je suis comme un rendu de match de foot! L’annonceuse porte aujourd’hui un collier mord moi l’œil!Dimanche 23 mars
Culte à l’église francophone de Washington. Après la prédication, je salue l’assemblée de Franco-américains, de Français, de Camerounais, de Malgaches, de Belges, de Suisses, de la part du président du conseil synodal. Il y a beaucoup plus de monde au culte dans cette «paroisse», compte tenu du nombre d’«inscrits», que dans la plupart de celles d’Alsace ou de Moselle. Convivialité et pensée s’y réunissent, heureuse exception. À la sortie, les Français seraient les plus diserts. Quelques Américains causent avec animation, de ceux sans doute qui ne maquent aucune manifestation, en somme, des pros… Mais la sortie du culte n’est pas un champ de bataille idéologique. On se parle! Je reçois un tract: Drop Busch, not bombs! (lâcher Busch et non des bombes!) Un autre voit loin; il annonce une «Emergency protest» pour le 12 avril à midi devant la Maison Blanche. En voici un autre plus «intello»: réponse aux grands mythes de Bush concernant l’Iraq. «Que pensez-vous», me dit-on? Je dis que le dernier tract me convient: «seul le Conseil de Sécurité des Nations Unies pouvait justifier une intervention militaire ». Saddam n’est pas un ange, sinon tout serait à redouter au «paradis»! J’ajoute: «l’initiative anglo-américaine risque de réduire à moins que rien cinquante ans d’efforts laborieux pour faire prévaloir la négociation et le droit, sur la violence et la guerre. Point de théologie.Mardi 25 mars
Après une causerie à l’Alliance française, retour devant le téléviseur. Encore les mêmes images ou de semblables, qui peut le dire sauf les professionnels? Au presbytère, on reçoit de TV 5 presque les mêmes images. Le commentaire, moins engagé, paraît plus objectif. Les Européens y parlent tour à tour. Un journaliste me dit que l’information de la BBC serait la plus objective et que seules les sources diplomatiques lui permettent d’apporter un éclairage différent. La population serait globalement derrière le gouvernement qui mène la guerre «habilement» dans les esprits et tactiquement sur le terrain, mais pas comme Guillaume II ou Hitler. On dit que les Américains battraient froid les Français. Je n’ai encore rencontré aucun signe d’hostilité manifeste à l’égard de mes semblables. Pour la petite histoire, les rayons des supermarchés côté vins et alcools ne sont pas entrés en guerre… Je n’ai rien senti du côté des fromages. Seuls quelques rares crétins en mal de médiation, dont un sénateur, ont fait parler d’eux au bord d’un caniveau. Mais, où est la France dans le panorama du monde des Américains? Il y a peu de jours, CNN montrait l’emplacement de la Suisse sur une carte d’Europe, exactement là où se trouve l’Autriche. Chez-nous qui sait où se trouve l’Ohio ou le Wisconsin? À peine sait-on où est Schwitz?Mercredi 26 mars.
À la sortie du déjeuner débat à la Saint-John Church (en face de la Maison Blanche) je découvre une centaine de personnes sagement réunies pour une manifestation en faveur de la paix, sous la haute surveillance de policiers à cheval (de vrais chevaux). Le jardin est bien gardé. La foule passe. Un homme harangue les passants portant un masque aux traits du président, plus deux dents façon Dracula. Serait-ce permis devant l’Élysée? J’apprends plus tard que deux prix Nobel venus exprimer leur opinion s’expliqueront deux heures durant dans ce que nous appelons un «commissariat». En cellule de dégrisement?
Vendredi 31 mars.
Je lis le Washington Post en attendant l’avion pour New York. Je tombe sur le compte-rendu d’un sermon prononcé la veille dans une église baptiste de la capitale fédérale. Il prêche sur le «il y a un temps pour tout, un temps pour tuer et un temps pour guérir de l’Ecclésiaste (3, 3). Il y va gaiement. L’herméneutique n’est pas sa question. Tous les ingrédients de la rhétorique habituelle du protestantisme étriqué, version évangélique, se trouvent réunis dans son prêche dont voici le résumé: la Bible n’est pas contre la guerre. Voulez-vous la preuve? Il suffit de lire l’Ancien Testament. Il ne semble pas s'aviser que ce type d’argument pourrait justifier le viol, l’adultère, le brigandage, etc. Aurait-il un doute? Il le lève au bruit d’une nouvelle citation: Jésus chassant les marchands du temple!
Deuxième étape: son expérience. Elle vient héroïquement à l’appui de son bla-bla-bla modèle 14-18. Ce prédicateur montre qu’il n’a rien appris de l’histoire: il dit que son père est mort en Normandie, son frère au Vietnam et encore je ne sais plus qui et où de ses proches, ergo, on peut aller saintement mourir en Irak! Ce doit être «christianiste». Certains, même dans l’entourage de Jésus, ont voulu que celui-ci fasse descendre le feu du ciel sur leurs adversaires… Certains milieux fondamentalistes trouvent le moment venu d’abattre les cartes de leur «philosophie» de l’histoire. On les dit influents dans l’entourage du président. C’est à vérifier! Qui sait si les stratèges de l’antiterrorisme s’embarrassent de pieux sentiments? Si l’on est «born again» (né de nouveau) comme le président, rien n’empêche qu’on le soit opportunément chaque matin! En attendant, ces «dispensionnalistes» (sorte d’assidus à la lecture et aux notes de la Bible de Schofield, leur pontife) «croient» mordicus - le mot convient - ! que l’Éternel, est en guerre contre le «Mal» depuis longtemps, comme un vulgaire zélote, et qu’il prépare selon diverses modalités les grandes batailles «apocalyptiques» qui réjouiront d’une parfaite liesse l’élite de ses élus. Enverront-ils la télé à Armaguédon?
Dimanche 30 mars
«God bless America». Dieu bénisse l’Amérique! On dit qu’en France quelques fines oreilles ecclésiastiques sont choquées par l’usage à tout va de la formule. Après tout, elle paraît aussi laïque que notre «vive la République, vive la France!» C’est une question de culture. La nôtre étant catholique, on ne peut plus guère crier «vive le roi!» Un rien d’herméneutique pourrait incliner à tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de lâcher un gros mot théologique au peu de presse rassemblée.À quoi sert de répéter que la population américaine est entièrement acquise à une guerre, qui est le fait d’un président bizarrement élu, lequel en porte la responsabilité avec son entourage, quelle que soit l’issue des événements? Dans une libre république, il n’y a pas de M. de Bush, ni de M. von Rumsfeld. La reine d’Angleterre a anobli le maire de New York pour son courage et sa ténacité dans l’épreuve, mais pas encore M. Blair. Souvenons-nous donc des citoyens actuels des États-Unis, qu’ils aillent ou n’aillent pas à l’église de leur choix. Leurs ancêtres, sinon eux-mêmes, n’habitent le pays qu’en raison des misères de l’Histoire. Descendants d’esclaves, d’immigrants ou nouveaux venus, ils sont arrivés là pour tenter leur chance et trouver au soleil une meilleure place, grande ou petite. Plus jamais ça! Quoi ça? Ce que leurs ancêtres ont connu ou subi en Europe ou ailleurs. C’est comme ça! En France, le rapport au passé, en nous unissant ou en nous divisant, détermine nos relations. Par contraste, la France paraît un écomusée! Aux États-Unis, c’est le rapport au futur qui unit femmes et hommes. L’avenir est à bâtir. Si l’on vous dit: faisons tout pour que l’avenir de nos enfants ne soit pas menacés par le terrorisme et si cela vous importe vraiment, alors vous soutiendrez comme un seul homme celui qui vous promet la paix. Dans un pays plutôt pragmatique, ce n’est pas la lune! Quant à l’avenir des politiques, il est toujours dans les urnes, même quand elles semblent un peu truquées.
Mercredi 2 avril
L’après-midi, visite de l’exposition «Velasquez et Manet» à la National Galery. Tous ces moines torturés au regard allumé et ces généraux amplement satisfaits de leurs décorations s’avèrent d’une fascinante horreur. Et Dieu dans tout ça…
Saint-John cathedral (église épiscopale): une chapelle est réservée en permanence à la prière «interfaith» (interreligieuse) «pour le peuple d’Iraq et les hommes qui se battent». Un femme chante en silence une complainte en s’accompagnant sur une harpe celtique. Ailleurs, je note au passage qu’une église presbytérienne du centre ville convoque les passants. Les chefs des principales se sont prononcés contre cette guerre. L’évêque de l’Église Méthodiste (à laquelle appartient Madame G.W. Bush), a demandé vainement audience au président.Jeudi 3 avril
Avant de quitter New York, retour à Ground Zero. (l‘emplacement des tours). Moins de ruines et de gravats, mais il y a toujours des bulls et de marteaux piqueurs à l’œuvre. Un espace vide s’étend à la pointe de Manhattan: des morts en foule, des disparus et deux tours effondrées. C’est une blessure dans la ville dont la charge symbolique ne sera pas effacée par la construction d’un nouvel édifice plus biggest in the world que possible. C’est une blessure narcissique: ce qui ne pouvait être, ce qui n’aurait jamais dû se produire a eu lieu sur un emblème de puissance de la modernité. Rien de moins pensable, donc rien de moins tolérable. On n’en veut rien savoir. Ce deuil durera tant que la mémoire des témoins proches ou lointains restera vive. On se souvient du 11 septembre, mais on a déjà oublié MM. Chirac et de Villepin défendant l’autorité du Conseil de Sécurité des Nations Unies en matière de guerre et de paix. La propagande répète tout azimut que la clé du futur est la lutte antiterroriste. L’opinion pleure sa sécurité. La propagande rejoint l’opinion. Dans les écoles de Washington, on apprend aux enfants à se protéger en cas d’alerte chimique. On a, dit-on, déjà livré aux pharmaciens les comprimés d’iodes à ingérer en cas d’attaque nucléaire. Les fondements du cœur sont ébranlés, la raison risque de tourner court. Quelle différence entre la propagande et l’opinion sinon celle de la source des bruits: concordance des langues!Pendant ce temps, dans les restaurants, les cafés, les halls d’aéroport et les gares, les télés diffusent encore et encore, War in Irak, en version du jour. Regarde t-on? La télé irakienne a montré des cafés à Bagdad où l’on joue aux échecs et fume le narguilé tandis que Saddam cause à son peuple avec ou sans lunettes noires. On voit des Irakiens, l’air égaré derrière leurs dromadaires et leurs moutons. Bush derrière un pupitre de prédicateur fixe son peuple droit dans les yeux pour lui montrer la voie, la seule, la droite. Des garçons et des filles de l’Amérique profonde, dont nombre se sont engagés pour améliorer l’ordinaire en des temps de chômages et de sécurité sociale amoindrie, montent à la bataille, sous la canicule, en tenue de guerre chimique… Sans transition, ils tombent de la guerre virtuelle des vidéos à l’immonde du monde. God bless America. Des Irakiens souffrent et meurent sans parler; certains s’immolent en suicide sacré. Allah akhbar! Et «Dieu» dans tout ça?
Samedi 6 avril. Mulhouse
Retour. Courses et repas rapides dans un super marché de la périphérie. Très peu de noirs, quelques beurs pour pigmenter la foule. Les gens sont mieux habillés (conformisme?). Pas d’inscrit au Guiness book de la surcharge pondérale. Un autre monde? Une caissière commente l’événement à sa collègue: «demain je prends un bain».Jean-Marc Saint
Sublime et indigne à la fois, le christianisme d'autrefois a vécu et ne pourra pas être restauré. Il a perdu l'initiative de la pensée dès le début des temps modernes, et son refus quasi systématique de toute critique a fini par le figer. Sa capacité à imposer son ordre doctrinal et moral s'est affaissée, et les institutions socio-ecclésiales anciennes ne cessent de dépérir. Quant aux résurgences actuelles de la religiosité, elles sont foncièrement ambiguës et les espoirs placés en elles s'avèrent illusoires. Pour abrupt que puisse paraître ce constat, il ne signifie pas que la foi chrétienne soit condamnée à disparaître. Si les réalités présentes sont acceptées honnêtement et avec courage, le dépouillement subi par le christianisme permet au contraire de revenir àl'essentiel, de concevoir et de pratiquer à nouveau la foi dans l'environnement contemporain. L'ampleur du défi n'a pas échappé au pape Paul VI lui-même: «Tout est à recommencer. Il faut tout repenser comme si on était à l'aube de l'Église». C'est dans cette perspective que Maurice Bellet appelle à dégager l'Évangile des représentations bibliques et des traditions qui le réduisent à un savoir déjà connu et verrouillé, et à réentendre la parole fondatrice dans sa vérité radicale qui peut recréer le monde.
L'impasse
La crise que connaît l'Église ne relève pas de difficultés passagères qu'il serait possible de surmonter par un aggiornamento du discours religieux ou par des réformes institutionnelles. Conservateurs et contestataires se trompent pareillement à ce sujet. Elle est en profonde interaction avec les mutations qui bouleversent la société occidentale et le monde dans leur ensemble. Les drames du siècle dernier (guerres mondiales, totalitarisme soviétique et nazisme entre autres) ont montré que l'ordre social issu du passé n'est pas en mesure de maîtriser l'évolution technique, économique et politique de notre époque, et les périls qui accompagnent la mondialisation en cours le confirment. Les dieux traditionnels se sont écroulés, les messianismes profanes qui ont pris leur relève ont conduit au malheur, et l'idéologie actuellement dominante est viciée à sa base par la logique inhumaine du marché qui la sous-tend. C'est une véritable refondation qui s'impose pour assurer l'avenir de l'humanité. D'où l'urgence de s'interroger à frais nouveaux sur l'Homme et sa vérité originelle: sur la parole inaugurale qui l'a engendré en tant qu'être capable de parler et d'aimer, et sur sa vocation à s'accomplir en ce Christ crucifié et ressuscité qui nous montre Dieu dans la tradition chrétienne.
Loin de constituer un havre tranquille protégé par des doctrines sûres et définitives, la foi oblige à faire face aux questions, et à critiquer sans relâche et sans concession les idées et les pratiques de la religion comme celles du monde. Le cheminement vers la vérité est à ce prix, et le jugement porté par l'apôtre Paul sur le judaïsme et le paganisme dans sa lettre aux Romains n'a rien perdu de son tranchant s'il est transposé comme il convient. Au lieu de gloser sur les croyances et les rites de ce passé lointain, c'est sans doute le christianisme lui-même, ou du moins ce qui est d'ordinaire appelé ainsi, qu'il nous faut aujourd'hui dépasser au nom de l'Évangile. La foi invite à renaître continûment, car le passage du règne de la loi à la liberté de l'amour n'est jamais achevé pour personne. De fait, la parole aimante adressée aux pauvres a été largement travestie en un système doctrinaire et disciplinaire écrasant, justifié par un discours sur l'amour qui privilégie l'obligation au détriment du don, développe la culpabilité au point que l'Homme peut se sentir coupable d'exister, et substitue le ressentiment à la joie d'aimer. Pour beaucoup de nos contemporains, le Dieu chrétien a fini par prendre les traits d'un Dieu pervers. Tout-puissant et n'ayant besoin de rien, il fait souffrir ses créatures par d'insatiables exigences, notamment par le biais d'une répression sexuelle féroce, et n'hésite pas à menacer de la damnation ceux qui lui désobéissent. L'avis de M. Bellet à cet égard est sans ambages: «Quand le meilleur se corrompt, il en résulte le pire… Si vous êtes entrés dans la foi par la mauvaise porte, il se peut que la seule solution soit d'en ressortir pour en chercher le bon accès».
Le don de la tendresse
La grande faim des Hommes demeure ce qu'elle a toujours été: une faim de tendresse. L'enfant privé d'amour est voué à la mort ou à la folie. Et les humains ont tous besoin d'être reconnus et de se savoir aimés, d'être appelés par leur nom et d'entendre une parole qui leur donne de pouvoir parler à leur tour en tant que sujets. Tel est le salut qu'ils espèrent et qui leur est indispensable pour vivre, surtout quand l'angoisse ou le malheur les étreignent. Tous éprouvent quelque part en eux le désir d'aimer. Or c'est là que l'Évangile parle, qu'il peut être entendu, et qu'il guérit. Il libère de la tristesse qui est dégoût d'exister et fascination de la destruction, racines du péché dans le Nouveau Testament. Il est parole reçue qui rompt la solitude en instaurant une relation d'amour réciproque, sans revendication et sans amertume. Il arrache l'Homme à la résignation en prenant radicalement le parti de la vie contre la mort, et ce jusque dans la mort elle-même. L'Évangile est la voie par laquelle nous pouvons échapper au mensonge, à la haine et à la violence qui sont l'enfer où l'Homme et Dieu sont niés ensemble; il est la voie qui nous conduit vers notre pleine humanité en tant que créatures sexuées et mortelles habitées par Dieu. Expression de la Parole qui est en Dieu, la parole de l'Évangile n'est pas épuisée par les Écritures chrétiennes mais unit toutes les voix humaines qui disent Dieu dans le monde. Elle n'est pas discours mais amour et vie, libre de tout lien comme l'Esprit. Source de l'humanité, elle est son souffle et sera son aboutissement.
Cette parole rassemble mais ne se prête à aucune mainmise. Étant de Dieu et incarnant l'amour donné sans condition ni réserve à tous les hommes, elle est en soi partage: «Personne ne peut être seul avec Dieu et aucune religion ne peut se l'approprier, dit M. Bellet. Là où est l'amour, là est Dieu qui est agapè (terme grec désignant l'amour comme don absolu). Là aussi sera la véritable Église et l'unique vérité impérissable en elle: la divine agapè. Les dogmes, les morales, les rites et toutes les identités religieuses passeront, mais la tendresse que nous avons les uns pour les autres ne passera pas». Tous ceux qui entrent dans cette agapè appartiennent, sans récupération d'aucune sorte, à la communauté christique dont la Grande Église se réclame. Étant humaines, les diverses institutions ecclésiales n'ont jamais été irréprochables et ne le seront jamais, mais l'amour qui fonde l'Église dans la foi en un même Christ et Seigneur a traversé les siècles, dépassant les frontières et conjurant les tentations funestes de la perfection sectaire.
Cette œuvre de l'Esprit est à poursuivre dans la fidélité, en sauvant tout ce qui peut l'être et sans juger personne, mais sans craindre d'ouvrir des perspectives nouvelles là où les anciennes se révèlent désormais dépassées. Au fond, ce n'est ni la survie des institutions religieuses ni la reformulation ou l'adaptation des croyances qui importent, c'est l'Évangile dans sa nue et totale vérité, partagé à la fois entre frères et avec les autres dans le respect de leur altérité.
En démasquant les forces qui trompent et détruisent, l'amour et la vérité suscitent inévitablement la contradiction et la violence. Pour Jésus, cela s'est terminé sur une croix, dans la plus complète déréliction. «L'Évangile n'est pas une histoire gentille pour édifier les âmes pieuses, rappelle M. Bellet. C'est une terrible histoire d'amour qui révèle que le monde baigne dans le meurtre, et qui fait éclater l'ultime vérité des désirs et des choix. En accueillant ou en refusant l’agapè, chacun prononce lui-même le jugement dernier qui entérine ce qu'il veut et qui il est». La parole de l'Évangile nous concerne d'abord au plus profond de nous-mêmes, là où nos vies sont hantées par la négation et où il nous faut traverser nos propres ténèbres. Mais elle nous porte en même temps vers les autres et nous engage dans les combats que requièrent la vérité, la justice et la paix, sans pitié pour les puissances qui défigurent et anéantissent l'Homme. Et, paradoxe, c'est dans la foi elle-même que peuvent survenir les épreuves les plus déchirantes: quand la religion se révèle mystification et enfermement, quand un inexorable silence recouvre les vains discours dont Dieu fait si souvent l'objet, et quand la parole elle-même est crucifiée. La désappropriation dans la foi peut alors aboutir à un dénuement extrême, l'Évangile portant à renoncer à l'Évangile que nous avons fait nôtre, pour que la parole puisse advenir de façon inédite en nous et en autrui.
Le chantier de l'humain
Reprenant une image d'Yves Congar, Maurice Bellet rappelle que la foi n'est pas une aimable maison de campagne plaisamment meublée, où on serait bien chez soi au milieu de ses affaires, et dont il suffirait de réparer les volets et de repeindre la façade… Le lieu de la foi ressemble plutôt à un chantier perdu au milieu des déserts de l'humanité, où les Hommes s'interrogent sur leur façon de vivre ensemble et se départagent entre la tentation de se comporter comme des démons et l'appel à devenir quasiment des dieux. Tout y est donné pour leur permettre de se libérer de leurs idoles et de surmonter les chaos du monde, mais tout reste cependant à imaginer et à créer sous leur responsabilité: «Ici, la force des certitudes ne se mesure pas à la capacité d'écarter les questions, mais c'est la force des questions qui manifeste la force des certitudes, affirme M. Bellet. La critique qui fait émerger la vie n'a peur de rien, même pas de ses propres abîmes». Sur ce chantier, le croyant n'est pas un maître de sagesse ou de science capable d'enseigner aux autres un savoir assuré, ni un prophète en possession des plans de Dieu et investi de l'autorité de les imposer. Il ne peut être qu'un veilleur qui espère en dépit de toutes les nuits, un compagnon fraternel qui partage le pain reçu avec ceux qui cheminent à ses côtés, un chercheur passionnément à l'écoute des plus humbles balbutiements comme des grands et multiples poèmes qui dévoilent Dieu en disant l'homme.
Jacqueline Kohler
Les nouvelles mutations auxquelles nos sociétés modernes sont confrontées (bioéthique, clonage, manipulations génétiques…), les déséquilibres grandissants auxquels notre monde est soumis (riches, pauvres…), ainsi que les choix de plus en plus de gens pour un mode de vie que ne dicte aucune règle, soulèvent des questions et engagent à des défis éthiques et théologiques de plus en plus ardus pour les Églises.
Parmi tous ces défis et toutes ces questions, la Presse Régionale Protestante a voulu traiter ce mois-ci de ceux de l’homosexualité.Éthique et homosexualité, Jean-Daniel Causse
Non pas parce que cette question serait plus importante que les autres (le fossé entre riches et pauvres - ou la pollution - le sont certainement bien plus…), ni parce qu’elle semblerait simple à résoudre (au contraire, elle soulève bien des passions et des prises de positions radicales…), mais tout simplement parce qu’elle a été posée à nos Églises: comment réagir quand un couple d’hommes ou de femmes demandent une bénédiction, voire un mariage? Comment l’Église peut-elle accueillir tout le monde dans la tolérance, tout en défendant le valeurs qui constituent sa foi?
Ce dossier essaye donc de donner un éclairage sur ce sujet ô combien délicat, de manière ouverte et objective…À vous de vous faire une opinion!
Face aux mutations de nos sociétés, l’Église se doit de rester un lieu de libre dialogue, sans jugements préconçus, où l’on reste libre de s’interroger entre frères et sœurs.Un débat difficile mais nécessaire, Marcel ManoëlUn contraste de l’époque
Un certain nombre de femmes et d’hommes vivent aujourd’hui plus visiblement, plus sereinement aussi, leur homosexualité. Cette nouvelle donne sociale et culturelle est simple et elle indique le désir de pouvoir être respecté dans ce que l’on est sans avoir à subir le jugement ou la honte. En effet, « se percevoir abandonné, ou rejeté, ou stigmatisé dans son être même, provoque une faille dans le psychisme et un doute sur la possibilité de trouver sa juste place dans la société 1». Même si les occasions n’ont pas été si fréquentes, j’ai pu le percevoir dans le cadre de l’accompagnement pastoral.Pourtant, il faut souligner dans le même temps que cette nouvelle visibilité prend place dans un contexte extrêmement idéologique. D’un côté, nombreux sont ceux qui, dans l’Église comme ailleurs, affichent un refus de se laisser interpeller et font même la sourde oreille aux intolérables injures dont certains sont encore l’objet. L’Église devrait s’offrir comme un lieu où cessent les habitudes de mépris ou de railleries. D’un autre côté, nous trouvons tout un discours qui taxe d’homophobie, voire même de racisme, toute question adressée à l’homosexualité. J’ai souvent vérifié qu’il est devenu presque impossible de formuler le moindre questionnement sans que certains milieux agitent les termes «exclusion» ou «discrimination». Cette manière de faire est très «pharisienne». J’appelle «pharisienne» l’attitude qui consiste à se poser soi-même comme juste, ouvert, tolérant, progressiste et de le vérifier en désignant ceux qui sont déclarés alors injustes, intolérants et rétrogrades. La question qui se pose est de savoir si l’Église peut être un lieu de libre dialogue où l’on ne classe pas d’avance les «gentils» et les «méchants», où l’on ne confond pas l’Évangile avec une idéologie de l’époque, et où l’on reste libre de s’interroger en dialogue avec des frères et des sœurs 2.
S’enraciner au cœur de la Réforme
Pour aborder la question posée, nous pouvons enraciner notre réflexion au cœur de l’Évangile - en tout cas pour une Église de la Réforme - c’est-à-dire la conviction selon laquelle l’être humain est reconnu et accueilli inconditionnellement par le Dieu de Jésus-Christ. Certes, cette conviction n’apporte pas de réponse directe à la question de l’accueil des personnes homosexuelles, mais elle construit une façon particulière de l’aborder 3. Ce que nous nommons - avec Paul - la justification par la foi signifie que personne ne peut se prévaloir devant Dieu de ce qu’il est ou de ce qu’il fait et qu’il n’y a pas, en réalité, de plus grand pécheur que celui qui se pense juste ou pur. C’est même la définition du péché: se déclarer juste au lieu de laisser Dieu justifier notre existence. S’ouvre alors - ou devrait pouvoir s’ouvrir - un espace proprement évangélique où chacun peut se savoir d’abord accueilli par le Dieu pour lequel, comme le dit Paul: «il n’y a ni juif, ni grec, ni esclave, ni libre, ni homme, ni femme» (Galates 3, 28). Souvent, on plaide pour une meilleure reconnaissance des personnes homosexuelles au nom d’une éthique du «droit à la différence», qui devient même une sorte de leitmotiv dans une société morcelée en de multiples communautés, chacune revendiquant des droits particuliers. L’Évangile relève d’une autre logique: il appelle chacun à ne pas faire de ses différences, quelles qu’elles soient, le lieu ultime de son identité. En Christ, chacun est accueilli au nom d’une reconnaissance qui n’accorde pas la place dernière aux différences. Non pas que celles-ci soient niées, y compris dans ce qu’elles peuvent avoir de problématique, mais parce que Dieu nous accueille gratuitement et donc sans tenir compte de ce qui, par ailleurs, nous qualifie. C’est pourquoi, la foi chrétienne ne peut faire de l’homosexualité qu’une question non pas secondaire, mais seconde en regard d’une reconnaissance ultime qui ne dépend, quant à elle, ni de l’hétérosexualité ni de l’homosexualité. Et l’on peut déclarer qu’une chose est seconde sans qu’elle devienne indifférente ou simplement arbitraire. Il devient simplement possible de s’interroger en posant les problèmes éthiques à leur juste place.La vertu des limites
Ce que je viens de développer ne signifie donc pas, sur un plan éthique, que tout soit considéré comme équivalent. Plus encore: nous devrions pouvoir trouver un peu de distance dans l’Église, de liberté critique, et donc penser autrement que par seul souci d’être «politiquement correct». Or qu’est-ce qu’il faut interroger aujourd’hui? Au moins ceci: tout ce qui vient contrarier nos désirs nous apparaît comme une frustration insupportable à surmonter de toute urgence. Dès que quelqu’un pose une revendication, il se déclare en droit de voir sa revendication satisfaite.
Mieux: ne pas lui donner satisfaction relève presque de l’offense à la morale puisque c’est le désir de chacun qui finit par faire loi 4 . C’est le cas notamment de l’homoparentalité, c’est-à-dire le fait de vouloir surmonter à tout prix l’impossibilité potentielle d’avoir un enfant en réclamant le droit à l’adoption. Il y a ici la volonté de faire plier l’impossible devant un désir que rien n’aurait le droit d’entraver. Le problème n’est pas celui de l’amour, contrairement à ce que l’on dit parfois. L’argument souvent entendu consiste en effet à dire qu’un couple homosexuel est tout autant capable de donner de l’amour, parfois plus, qu’un couple hétérosexuel. C’est ne pas voir la nécessité pour chacun de pouvoir se repérer dans une chaîne des générations différenciée où il y a deux êtres de même sexe, mais pas de la même génération, et deux êtres de la même génération, mais pas du même sexe 5. Nul ne peut être à la fois père et mère et c’est là que chacun rencontre ses limites et se heurte à son désir d’autosuffisance. Les Écritures bibliques nous rendent suffisamment attentifs à la chaîne des générations et à leur trouble potentiel. En ce qui concerne l’homosexualité elle-même, la question n’est pas davantage celle de la capacité à aimer. Elle est de savoir s’il y a à mettre à plat deux types d’orientations sexuelles que l’on considèrerait comme des variantes de la sexualité, équivalentes et socialement indifférentes. Pour le soutenir, il faudrait, là encore, faire l’impasse sur toute une tradition biblique attachée aux enjeux de la différence des sexes.Au début du XXe siècle, Freud écrivait: «Celui qui promettra à l’humanité de la délivrer de l’embarrassante sujétion sexuelle, quelque sottise qu’il choisisse de dire, sera considéré comme un héros». Reste à se demander si notre génération confirmera ce pronostic.
Jean-Daniel Causse, professeur à la faculté de théologie protestante de Montpellier.
1. Xavier Thévenot: «Les homosexualités masculines et leur nouvelle visibilité», Études, avril 1999, p. 465.
2. À une certaine époque, dans l’Église, le politique était parfois le lieu d’une prétention - souvent implicite - à faire le tri entre les croyants qui étaient dans le courant de l’histoire et ceux qui ne l’étaient pas. Il n’est pas impossible que nous retrouvions ce même type d’opposition caricaturale, qui n’a jamais aidé personne à penser et qui ne favorise guère la lucidité.
3. J’ai longuement développé cette perspective, par exemple, dans «Homosexualité et éthique de la reconnaissance: un déplacement théologique» in F. Dermange, C. Ehrwein et D. Müller (éd.) La reconnaissance des couples homosexuels. Enjeux juridiques, sociaux et religieux, Genève, Labor et Fides, 2000, pp. 93-100.
4. Il est amusant de remarquer les discours qui continuent à fustiger un soi-disant « moralisme » judéo-chrétien, depuis longtemps disparu, pour mieux cacher qu’ils sont, justement eux, les nouveaux moralistes qui posent les normes auxquelles la société est appelée à se plier.
5. La réponse ne peut être: «il suffit de faire savoir à l’enfant qu’il a été engendré par un homme et une femme», car ce serait rabattre la filiation sur le seul biologique (commun à tout mammifère) alors qu’il est question de positionnements symboliques.
Pourquoi les Églises sont-elles confrontées aujourd’hui à la question de l’homosexualité? Quels sont les argument pour et contre? Comment susciter un vrai débat fraternel, en dépassant les réactions passionnelles?
Entretien avec Marcel Manoël, président du conseil national de l’Église Réformé de France. Propos recueillis par Colette Chanas, du journal «Réveil».
Loi du désir individuel, narcissisme, dénonciation des idoles, Édith Tartar GoddetPourquoi engager un débat dans l’Église sur l’homosexualité?
Tout simplement parce que la question est posée! Par le synode national en 1998 et 2001, par les personnes homosexuelles. Il y a dans nos Églises des personnes homosexuelles qui ne veulent plus se cacher, des couples qui demandent une bénédiction de Dieu… comment accueillons-nous cette réalité? En 1999, la commission des ministères a indiqué au synode national qu'elle n'avait pas accepté la candidature d'une personne « à inclination homosexuelle affirmée ». Un débat doit donc avoir lieu, ouvert à tous les membres de l'Église, au terme duquel nous verrons s'il y a lieu de proposer des décisions particulières.Quels sont les arguments des opposants au débat?
Parmi les objections que j’entends, la plus importante est: «la Bible condamne clairement l'homosexualité; ouvrir un débat, c'est refuser l'autorité des Écritures». Dans sa déclaration de 1938, notre Église confesse «l'autorité souveraine des Saintes Écritures, telle que la fonde le témoignage intérieur du Saint-Esprit, et reconnaît en elles la règle de la foi et de la vie». L'autorité de la Bible n'est pas celle d'un code de lois toutes prêtes: il s'agit de la lire, de la méditer dans la prière et la disponibilité à l'Esprit. Accepter l'autorité de la Bible, c'est accepter aujourd'hui d'y lire et d'y travailler les versets qui portent une condamnation de l'homosexualité dans l'histoire d'Israël comme dans celle de la première communauté chrétienne. Mais c'est aussi y entendre l'Évangile qui nous appelle tous à une conversion essentielle: nous ne sommes pas les juges mais les serviteurs les uns des autres, débiteurs de la grâce de Dieu. Cela ne donne pas une solution toute faite, mais cela change la façon d'entrer dans le débat! On dit aussi: «cette question va nous diviser, certains vont quitter l'Eglise!». Parler d'homosexualité n'est pas facile! Ce sujet nous touche très intimement, dans nos convictions comme dans la manière dont chacun de nous se voit ou voit ses enfants. Mais pouvons-nous laisser chacun faire ce que bon lui semble? L'unité de notre Église n'y résisterait pas! On dit encore: «l'Église cède à la tentation de se conformer au monde!». C’est en effet une terrible tentation que de chercher à faire «moderne» en «surfant» sur les modes de notre société. Mais devons-nous fermer les yeux, et annoncer l'Évangile dans un monde «virtuel»?Comment aider les Églises?
Nous sommes de plus en plus confrontés aux débats de nos contemporains sur leurs choix de conduite. Attention de ne pas de s'y laisser piéger: l'Évangile n'est pas une morale, mais une Parole de vie! Mais attention aussi à ne pas fuir les questions posées!
Le conseil national a voulu être prudent. C'est pourquoi il s'est associé à une consultation lancée par le CPLR (Conseil Permanent Luthéro-Réformé), à laquelle chacun est invité à participer librement. Mais nous avons conscience d'être un peu «fous» en espérant un débat respectueux, et en faisant le pari que le Seigneur peut fortifier notre communion malgré des opinions différentes! La difficulté, ou la richesse de notre Église, c'est que des convictions différentes y sont en tension, fondées chacune sur diverses racines bibliques. J'en retiens quatre:- «Il y a une manière chrétienne de vivre». La Bible en donne les règles essentielles: le décalogue, le sermon sur la montagne… L'Église doit appeler à rester fidèle à cette volonté de Dieu, en la traduisant avec plus ou moins de tolérance.Ce débat est difficile, mais j'ai la conviction qu'il est aussi une «épreuve», au sens biblique du terme. C’est le temps où nous sommes amenés à renouveler, dans nos vies personnelles et nos vies d'Église, notre relation avec le Christ, la force de l'appel qu'il nous adresse, la mission de la prédication de la grâce de Dieu et du service du prochain pour l'aider à se construire devant Dieu.
- «Le commandement d'amour a tout changé» et surpasse définitivement toute Loi.
- «La seule vocation de l'Église, c'est d'annoncer l'Évangile à tous les humains», quels qu'ils soient. Vouloir édicter des règles de morale, ce serait se remettre sous la Loi.
- «L'essentiel, c'est la mission évangélique»: certains choix de vie sont significatifs pour le service de l'Évangile. À partir de ces convictions, notre manière d'aborder l'homosexualité sera différente.Marcel Manoël, président du conseil national de l’Église Réformé de France. Propos recueillis par Colette Chanas, du journal «Réveil».
Quel peut être l’impact de notre société médiatique sur le comportement des individus et en particulier sur leurs choix éthiques ou familiaux. L’homosexualité s’inscrit-elle dans ce contexte où la relation à l’autre n’est pas toujours évidente et où les temps de recul ne sont pas forcément respectés?Nouveaux défis éthiques et vieilles questions, Isabelle Grellier
C’est à cette réflexion que nous invite Édith Tartar Goddet, psychologue et écrivain.Dans une société en perpétuelle mutation où les connaissances, les manières de vivre, les objets technologiques, les produits… changent très vite et tout le temps, les individus sont amenés à s’adapter à la nouveauté et aux diverses situations nouvelles qu’ils rencontrent: situations de type technique, social, relationnel, éthique…
Mais cette adaptation est à interroger car doit-elle être systématique, immédiate, permanente et totale?
La société médiatique répond pour nous à cette question. Elle propose de faciliter cette adaptation, en nous aidant à accepter les changements qui surgissent. Aussi s’appuie-t- elle depuis plusieurs décennies, et de manière plus implicite qu’explicite, sur certaines représentations sociales. Ces représentations (sous forme d’idées, d’opinions, de normes de jugements, d’images sensorielles et motrices…) finissent par agir sur nous et à conditionner nos attitudes et conduites car elles sont répétées sans cesse.
Parmi ces représentations, nous pouvons trouver des représentions morales. Elles prennent la forme de l’obligation car elles considèrent l’adaptation comme une nécessité: «vous devez accepter, tolérer, acheter…», et jugent la non-adaptation comme une faute. Ainsi un certain nombre d’entre nous se sentent parfois dépassés, ringards, «plus dans le coup», quand ils ne partagent pas l’engouement pour les derniers produits à la mode, pour certaines pratiques ou usages nouveaux ou n’acceptent pas certaines nouvelles manières de vivre.
Une autre représentation met l’accent sur la nécessaire rapidité de l’adaptation. Chacun doit adhérer immédiatement et totalement aux messages collectifs concernant les produits, les questions de société… Cette stratégie a pour fonction d’enrayer les processus de pensée individuels et de mettre mal à l’aise ceux et celles qui introduisent de la nuance, voire de l’opposition dans les opinions et les manières de vivre qui sont proposées, «prêtes à l’emploi», sur le marché des médias.Enfin une dernière représentation sociale met l’accent sur la recherche du plaisir, du bonheur, du confort… individuels. Elle affirme que l’individu pense librement quand il est centré sur lui-même, quand il donne satisfaction à ses désirs, quand il parle en disant «MOI-je», quand il oublie l’Autre et les autres. Elle lui fait croire que cet individu libre n’a nul besoin des autres à côté de lui. Bien plus, elle lui fait entrevoir l’autre ou le groupe comme un danger pour son individualité et sa liberté; elle lui fait croire que l’adhésion à un «nous» collectif va détruire son «Moi». Elle lui propose de le remplacer. La place laissée vacante est ainsi occupée par les discours médiatiques, économiques qui inondent les boîtes aux lettres, les écrans de télévision…
Cette représentation sociale qui magnifie l’individu, en mettant chacun d’eux à part, correspond à un désir imaginaire, une pure illusion que les discours médiatiques nous font entrevoir comme une réalité possible. Et nous nous engouffrons dans ce désir d’être unique, singulier, différent, nouveau. Mais cet individualisme excessif nous coupe des autres, nous coupe de nos racines et rompt la chaîne de transmission dans laquelle chaque humain est inscrit. Et l’individu qui n’a d’autres références que lui-même, vit ses envies et ses désirs possibles, utiles, légitimes et justes dans l’immédiateté de l’instant présent.Édith Tartar Goddet, psychologue et écrivain
Quelles paroles les Églises se doivent-elles de faire entendre face aux évolutions de la société et face aux inévitables questions fondamentales sur la vie et l’humain que cela pose?
Parmi tous les défis à relever à l’échelle planétaire, les plus important ne sont-ils finalement pas ceux de la justice, du partage et de l’équité entre ceux qui ont et décident tout et ceux qui n’ont rien, pas même le droit à la parole?
Par Isabelle Grellier, professeur à la faculté de théologie protestante de Strasbourg.Les Églises ont, pour la plupart, renoncé à imposer leur point de vue aux sociétés dans lesquelles elles sont implantées, et il est bon qu’il en soit ainsi. Car l’Évangile peut alors être simplement ce qu’il aurait toujours dû rester: non pas une vérité qui s’impose, mais un appel adressé à chacun à accueillir la Bonne Nouvelle qui peut renouveler sa vie. Mais cet appel ne résonnera vraiment que si les chrétiens entendent les questions qui se posent à la société pour entrer en réflexion et en débat à leur sujet. Les Églises n’ont pas à se laisser dicter leurs réponses par le «monde», mais il me paraît sain que ces questions, qui font la trame de nos existences humaines, guident l’ordre du jour de leurs réflexions, pour qu’elles tentent de faire entendre une parole vraiment incarnée.
Quelles sont ces questions? Beaucoup naissent des possibilités nouvelles créées par les découvertes médicales, lesquelles sont le fruit de la désacralisation inhérente au christianisme: le clonage thérapeutique pourrait-il être licite? peut-on utiliser à des fins scientifiques les embryons congelés qui ne sont plus inscrits dans un projet parental? ou, question plus ancienne: est-il envisageable d’aider quelqu’un qui le demande à mourir?
Questions fondamentales qui interrogent en profondeur notre compréhension de l’humain! Pourtant je dirais volontiers que le défi éthique majeur est, aujourd’hui comme hier, celui de la justice. Les prophètes d’Israël le criaient il y a 2 000 ans déjà. Pourtant ce défi se pose avec une acuité particulière dans le village planétaire qui est le nôtre, car la richesse d’une minorité s’étale de façon révoltante aux yeux des plus pauvres; et les différents continents sont devenus interdépendants, pour le meilleur et surtout pour le pire. Ainsi le réchauffement climatique - sans doute lié à nos excès de riches - pèse d’abord sur les pauvres. C’est dire que la question du partage est l’une des plus brûlantes: partage équitable des ressources, des savoirs, du travail…
On sait, pour s’en tenir à la France, que l’écart des revenus du travail tend à s’accroître entre les riches et les pauvres; sans oublier que le nombre de chômeurs croît lui aussi… À l’échelle internationale, les pays riches continuent à imposer leurs intérêts tout en fermant leurs frontières aux réfugiés pour tenter de préserver leur bien-être; solution dérisoire… d’ailleurs ni les guerres, ni la pollution, ni la drogue ne se laissent vraiment arrêter!
Ce défi de la justice se pose avec une acuité nouvelle parce qu’il s’accompagne d’un grave déficit de sens qui conduit beaucoup de nos contemporains à sur-investir dans la consommation de biens matériels. On peut - il faut - critiquer la façon dont les religions ont servi pendant des siècles à justifier la pauvreté des uns et la richesse des autres, en prônant la résignation. En même temps, elles étaient porteuses d’un sens qui ne se réduisait pas à défendre sa place au soleil mais qui ouvrait vers les autres et vers Dieu. Le suicide des jeunes manifeste douloureusement ce manque de sens, en même temps qu’il traduit leur peur d’échouer à se faire une place dans un monde qui valorise la performance plus que la relation.
Identité, lien social, sens, justice: ces questions touchent à des domaines personnels, mais aussi à notre capacité à nous doter d’institutions justes pour vivre ensemble. À ces questions, l’Évangile ne nous dicte pas les bonnes réponses et il n’est pas surprenant que des chrétiens puissent prendre des options différentes. Mais il vient nous souffler quelques grandes orientations pour guider nos choix: la conviction que le Dieu de Jésus-Christ a le souci de toute sa création, en particulier des plus petits; la conscience que l’autre est un frère, aimé par Dieu comme je le suis, et que la qualité de ma relation avec lui n’est pas sans impact sur ma propre relation avec Dieu… C’est à inventer une solidarité contagieuse que nous sommes invités, dans les relations interpersonnelles comme dans celles entre groupes sociaux ou pays; et en la vivant pleinement, à convaincre nos concitoyens que seule la justice ouvre un avenir à l’humanité.Isabelle Grellier, professeur à la faculté de théologie protestante de Strasbourg.