de mai 2002

Qu'est ce que l'homme?

Autoportrait de Rodin

Éditorial, Jean-Marc Meyer

Concerts

Conférences

Méditation

Grandir, vivre en couple, vivre en famille..., Anne-Rachel Muller-Heitzmann
Les articles


Le Dossier

L’"HOMME" : une copie à revoir ?
Homme en marche de Giacometti

 
Un chemin sans cesse à poursuivre, Jean Lods
Les images de l’homme dans la Bible, Alain Kursner
L'homme réduit à la chose, Bertrand Vergniol, directeur du centre de formation de la Fondation John Bost
L'Homme n'est-il qu'une machine? Entretien avec Françoise Thomas


Éditorial
«Qu’est donc l’Homme pour que tu penses à lui… l’être humain pour que tu t’en soucies?»

Question que posait déjà l’auteur du Psaume 8, quelques siècles avant Jésus-Christ.
Aujourd’hui, avons-nous trouvé la solution, les réponses?
Pendant longtemps, l’Homme a pensé les trouver dans la religion. Dépendant d’un Dieu créateur et soumis à sa toute-puissance, les questions de l’origine, du but et du pourquoi n’étaient même pas de mise. Il fallait croire, obéir aux commandements, et tout le monde s’en portait bien! Quoique…

Puis on découvrit que l’Homme était plus qu’une simple créature, qu’il avait un cerveau complexe, des émotions, des refoulements cachés provenant de son enfance. Dépendant de son passé et soumis à la loi de son inconscient, l’Homme découvrit le remède de la psychanalyse et s’en portât bien! Quoique…
Les grands systèmes politiques et idéologiques de notre siècle semblèrent résonner comme une réponse ultime: l’Homme était un être social, qui ne pouvait vivre heureux et libre que dans une structure bien établie - communisme, libéralisme, peu importe - du moment que cette structure fédérât la masse. Dépendant du système et soumis aux lois du Parti, l’Homme crut à l’arrivée des lendemains qui chantent et fut rassuré sur son sort! Quoique…

Car les évolutions modernes des biosciences, de la génétique en particulier, nous firent entrevoir l’être humain bien au-delà de ces pauvres modèles philosophiques, politiques ou matérialistes du passé. Fragile certes - car composé uniquement d’atomes - il était aussi d’une complexité infinie, mais facilement explicable par la physique quantique, la carte du génome ou l’analogie à un programme informatique. Dépendant essentiellement de ses gènes et n’étant soumis qu’à la seule loi de son ADN, l’Homme pouvait enfin se libérer de ces questions obsédantes quant à son origine, au sens de sa vie et surtout à sa responsabilité vis-à-vis de ses semblables ou de sa planète! Quoique…

Oui... quoique... et c’est peut-être bien à cause de ce vide qui reste béant que certains aujourd’hui, comme la secte « Raël » , promettent rien de moins que la vie éternelle grâce au clonage et autres manipulations génétiques de pointe - moyennant forte rémunération tout de même… Enfin…! ne dépendant de rien du tout et juste soumis aux exubérances des illuminés de toutes sortes, l’Homme n’a plus besoin de personne, ni d’un quelconque Dieu pour se rassurer lui-même, pour devenir libre et majeur, pour se sauver, voire pour atteindre à l’immortalité! Quoique…

Oui… quoique… car si moi, toi, nous étions autre chose que tout cela… Et si l’Homme était quelque chose de beaucoup plus grand, de beaucoup plus noble, quelque chose que nous n’avons pas encore tout à fait découvert? Quelque chose de si grand et de si noble que même Dieu y pense et s’en soucie, pour l’aimer et le sauver…?

Jean-Marc MEYER



Concerts
 
Mardi le 14.5. à 20h15 au temple de Saint-Louis, concert du «Quartetto di Milano».
Les 7 Paroles du Christ en croix, de Joseph Haydn, et extraits de « La Jeune Fille et la Mort », (thème avec variations) de Franz Schubert. Entrée libre, collecte.
Conférences
Conférences


Méditation
Grandir, vivre en couple, vivre en famille...
Je suis allée un vendredi soir rencontrer des jeunes, des catéchumènes. Je me suis présentée comme conseillère conjugale et familiale en formation et nous avons parlé autour de leurs questions. L'Association Familiale Protestante du Haut-Rhin", qui va naître ces jours-ci, proposera ce genre d'intervention sur différents thèmes aux groupes des paroisses, ainsi que des accompagnements plus personnalisés (conseil conjugal et familial). Je reviens aux catéchumènes qu'un collègue a accepter de me confier pour deux heures. Lorsque je leur ai demandé le lien qu'ils pouvaient établir entre nos propos sur la vie et la Bible, ils ont poussé des hauts cris :
-aucun
-non Madame, pas la Bible !
-ça n'a rien à voir…
J'ai été peinée de ces remarques et j'ai essayé de leur proposer quelques liens.

 À vous lecteurs du Ralliement, j'aimerais proposer un petit parcours biblique sur la famille .Et plus précisément, comme nous sommes au mois de mai, comme certains préparent leur mariage et comme des parents voient leur enfants préparer leur mariage, je vous parlerais des relations parents-enfants.

Tout au long de sa croissance, les parents doivent adopter l'enfant et faire le deuil de l'enfant idéal, rêvé, pour accepter l'enfant tels qu'il est
Cela suppose une évolution permanente de la relation. Couper le cordon au sens propre comme au sens symbolique est vital : l'enfant au long de sa croissance apprendra à vivre sans sa mère, sans son père. Cela ne peut se passer sans conflit. La réconciliation parents-enfants, c'est le choix d'une forme neuve de relation d'adulte à adulte.
La Bible est riche d'histoires de famille édifiantes. Dans l'histoire du Fils prodige nous découvrons en fait un père prodigue. C'est une belle histoire de réconciliation parents enfants que j'aimerais rappeler en quelques observations :


Il nous faut accepter que la séparation parents-enfants  soit vitale et bonne ; pour  revenir, il faut se sentir libre de partir pour toujours.
La joie des retrouvailles est réelle et juste quand chacun se sait capable de vivre sans l'autre.  Alors les reproches agaçants : pourquoi tu ne téléphones pas, pourquoi tu ne viens pas plus souvent...n'ont plus de raison d'être ; les occasions de rencontres sont suffisantes!
Si Dieu est père,  Il n'a pas d'idée préconçue de nous. Il est dans la joie, quand les éloignés choisirent librement de revenir !

J'aimerais aussi rappeler le  mot d'ordre lancé par Dieu à Abraham :
Quitte ton père et ta mère! ( Gen 2,24 )
Abraham ne reviendra pas chez ses parents, ni Jacob, ni Joseph (le père viendra en visite).Tu honoreras ton père et ta mère ne signifie pas tu resteras à jamais dépendant et tu te dévoueras…Ce commandement nous parle surtout du respect dû aux parents. Dans le fameux jugement de Salomon,  la vraie mère après avoir donné le jour à l'enfant, donne l'enfant au jour : elle préfère qu'il vive sans elle, surtout qu'il vive!  L'autre femme, possessive, le préfère mort, tout à elle.

Je trouve important de relire ces textes pour s'habituer à l'idée de vivre autonome, de laisser les enfants partir. Moi en tant que mère, j'ai besoin de m'habituer à cette idée, les enfants ne nous appartiennent pas. Ce n'est pas facile de vivre des relations équilibrées avec ses parents et avec ses enfants, sans trop de possession et avec affection, c'est difficile mais au combien passionnant. Et sur ce chemin aussi, Dieu nous accompagne...

Anne-Rachel Muller-Heitzmann



Le catholicisme contemporain depuis Vatican II
 
Cette conférence a eu lieu à l’initiative du groupe œcuménique de Thann. Monsieur Luc PERRIN est maître de conférence en histoire de l’Église moderne et contemporaine à la faculté de théologie catholique de Strasbourg. C’est en historien qu’il a parlé du catholicisme depuis le concile Vatican II (1962 - 1965).

D’emblée, l’orateur a mis en garde: de nombreux changements intervenus dans l’Église ne sont pas forcément des décisions prises par Vatican II. Ainsi l’introduction des langues vivantes dans la liturgie, la suppression de la soutane, le secrétariat pour l’unité des chrétiens ont été décidés soit avant, soit après le concile.
Le conférencier propose alors une réflexion sur Vatican II et sur les ambiguïtés qui s’attachent à cette formule journalistique. La référence à Vatican II est souvent associée à une lecture théologique, doctrinale et pastorale du concile, c’est-à-dire à une sélection, une interprétation des textes. Paul VI déjà condamnait cette relecture déformante du concile.
Décalages
Il y a décalage entre les années Vatican II et l’application des décisions du concile qui s’est étalée dans le temps. Le code de droit canonique n’a été publié qu’en 1983. Un certain nombre de choix et d’interprétations ont été faits pendant cette longue période qui a suivi le concile. D’autre part, il y a un décalage profond entre l’âge, la mentalité, la formation, l’expérience des pères conciliaires et ce qui a suivi Vatican II. Le concile apparaît plutôt comme une clôture, un aboutissement qu’un démarrage ou qu’une sorte de révolution d’année zéro.
Le choc de la deuxième guerre mondiale a également profondément marqué le clergé catholique pendant longtemps. On découvre d’autres formes de pensée, celle des libres penseurs par exemple, celle des résistants, celle des communistes. Les frontières interconfessionnelles deviennent poreuses, s’estompent. Les orientations antérieures sont remises en cause. La sociologie religieuse se développe. C’est alors que des prêtres deviennent des prêtres ouvriers.
Autre décalage: l’Église de Vatican II imagine un monde de fidèles attentifs à la parole du magister. Vatican II est construit sur l’idée fondamentale que l’humanisme moderne va s’épanouir dans un monde chrétien. Le mot essentiel pour caractériser la situation religieuse: le mot «indifférence», n’est pas évoqué par le concile. Or, aujourd’hui, beaucoup d’hommes ne se sentent plus concernés par le message chrétien. Aujourd’hui, l’Église «mère et enseignante» est concurrencée par le libéralisme et l’individualisme.
La conjoncture économique du monde du temps de Vatican II a changé également. C’était alors le sommet de la prospérité et de l’optimisme, le début du dégel Est-ouest, le démarrage de la conquête spatiale. Et puis les temps ont changé! En 1968, il y avait 1% de chômeurs et on criait au scandale. En 73-74, c’est la crise économique. A la fin des années 70, apparaît le sida. Entre 89 et 91, s’effondre le monde socialiste soviétique. C’est la crise de l’État providence.
Point essentiel de ces 40 dernières années, l’Église romaine connaît un décentrement formidable. Le catholicisme s’efface dans l’Europe de l’Ouest et du Proche-orient.
En Amérique du Nord, il y a une très forte régression aussi, mais la situation se stabilise depuis les années 90. En Amérique Latine et en Afrique par contre, la croissance est soutenue: un catholique sur deux dans le monde est latino-américain. Dans la curie romaine, beaucoup de cardinaux sont latino-américains. Le néo-pentecôtisme, issu du catholicisme populaire, a marqué des points considérables au Brésil et en Amérique Centrale.

Le catholicisme de nos jours est confronté à trois attitudes essentielles:
1. L’attrait du politique: le catholicisme post-conciliaire s’est rué dans la politique après 1965. Mais en 1983 le code de droit canonique interdit aux prêtres un engagement politique.
2. Le pôle de l’accommodement: on essaie de concilier la modernité libérale avec la doctrine chrétienne. On cherche des moyens de s’entendre, on repense la question du divorce, les questions d’éthique.
3. Le pôle identitaire, qui se développe depuis une vingtaine d’années.

À une question d’un auditeur: « l’Église ne pourrait-elle organiser des conciles réguliers qui répondraient davantage aux problèmes de notre temps?», le conférencier s’est demandé si l’Église pourrait faire face aux dépenses, vu le nombre considérable de membres : 5000 environ (contre 3000 dans les années 60). Par ailleurs, le long délai d’application serait-il compatible avec la rapidité actuelle de l’évolution de la vie? Actuellement, ce sont le pape et le synode des évêques qui prennent les décisions.

Alice MARTIN
 

Albert SCHWEITZER, Les jugements psychiatriques sur Jésus. Examen et critique. Introduction de Jean-Paul SORG, Éditions Église Réformée de la Bastille, le Foyer de l'âme.  Paris 2001, 123 pages.
 
Albert SchweitzerL'aventure missionnaire de SCHWEITZER en Afrique était plus guidée par des motifs humanitaires que religieux; encore que, dans sa compréhension du christianisme, il était logique que la fidélité au message de Jésus prenne ce que nous appelons aujourd'hui une forme d'action humanitaire. C'est avec cette farouche volonté qu'en 1905, il commence ses études en médecine, alors qu'il était déjà l'organiste et le théologien que l'on sait. Afin de terminer un cursus médical des plus classique, SCHWEITZER choisit un sujet de thèse portant sur les jugements psychiatriques dont Jésus avait fait l'objet à la fin du dix-neuvième siècle.  Fidèle à sa méthode inaugurée dans la monumentale " Histoire des recherches sur la vie de Jésus, publiée sous le titre, "de REIMARUS à WREDE", le candidat au titre de docteur en médecine se propose d'exposer et de critiquer les travaux de LOOSTEN, HIRSCH et BINETSANGLE.

L'idée d'un jugement psychiatrique sur Jésus a de quoi surprendre aujourd'hui, même si cette tentative ou tentation a été appliquée à d'autres personnages historiques tels que CESAR ou NAPOLEON.  Depuis les travaux de la théologie libérale qui, pour le dire rapidement avaient relancé le débat sur l'historicité du Jésus des évangiles, l'homme de NAZARETH n'était plus protégé par le règne sans partage d'une orthodoxie qui en avait fait un dieu doublé d'une icône aux couleurs des dogmes.  Ce qui aurait pu se limiter à une tempête dans un verre d'eau si les débats étaient restés dans le cercle fermé du petit monde ecclésiastique, est allé jusqu'à remettre en cause un consensus culturel qui en réalité l'était déjà depuis le dix-huitième siècle. "Vous pouvez être croyants, mais soyez philosophes" écrivait déjà VOLTAIRE, ce qui sous sa plume équivalait à inviter les croyants à ne pas perdre la raison. La pensée religieuse et le christianisme en tête n'étaient plus à l'abri des méthodes et des audaces des sciences humaines au nombre desquelles la psychiatrie faisait figure de nouvelle Terre-Promise pour la connaissance de l'humain. Voilà pour le contexte général; reste à expliquer pourquoi SCHWEITZER a choisi un tel sujet. Les donneurs de leçons, ceux du boulevard Saint-Germain, auront beau jeu de critiquer ce choix et de stigmatiser ainsi le manque de sympathie, au sens premier du terme, de SCHWEITZER pour ses futurs malades africains.

Outre que SCHWEITZER était correctement formé à la médecine tropicale telle qu'elle était enseignée à Strasbourg, on admettra que ses connaissances théologiques lui facilitaient grandement la tâche. Mais voilà, il suffit de connaître la vie de SCHWEITZER, pour savoir que dans cet itinéraire, rien ne s'explique par la recherche de la facilité.

En critiquant les jugements psychiatriques sur Jésus, le futur docteur en médecine prend la défense du Jésus historique tel qu'il pense le retrouver dans ses travaux antérieurs de théologien. Si la thèse de SCHWEITZER critique, sur un plan médical, une méthode ou des catégories psychiatriques qui lui semblent inopérantes, elle remet surtout en cause l'ignorance des modèles religieux que Jésus partageait avec ses contemporains.

Au début de "L'Ile Mystérieuse", une des multiples aventures de TINTIN, un homme à la longue barbe blanche hante les rues d'une ville en annonçant que la fin du monde est proche et que le châtiment de Dieu va s'abattre sur la terre. Cet homme est bien évidement fou-, penser que Jésus l'était aussi, il n'y avait qu'un pas que la modernité s'empressa de franchir avec toute l'assurance d'une science qui n'avait rien à envier au dogmatisme qu'elle se proposait de battre en brèche. Si Jésus n'avait été qu'un rabbi parmi d'autres, ou même un prophète stigmatisant les comportements de ses contemporains, la question de sa santé psychique ne se serait pas posée. Or l'originalité de SCHWEITZER est d'avoir montré que la pensée et le message de Jésus étaient de nature essentiellement eschatologique. Les travaux de SCHWEITZER l'amenèrent à réfuter une bonne partie des thèses de la théologie libérale qui, par conformisme avec la culture du temps, avait fini par faire entrer Jésus et son message dans des catégories morales de la bourgeoisie et de l'esprit allemand. Jésus a annoncé le règne de Dieu et sa venue, sur ce plan, il reste tributaire des conceptions religieuses du judaïsme et ses discours et ses actes ne traduisent en rien une maladie mentale. En critiquant des jugements qu'il trouve peu scientifiques, souvent aventureux et surtout entachés d'une méconnaissance totale du contexte historique à partir duquel il faut lire les évangiles, SCHWEITZER attaque moins ses confrères psychiatres qu'il ne défend sa vision du Jésus historique. Un Jésus qu'il faut se garder de moderniser afin qu'il entre dans des catégories acceptables pour notre culture, fussent-elles celles des maladies mentales. Il est vrai que depuis sa mort on a fait prendre à Jésus bien des visages; le pire est peut-être encore à venir. À en croire certaines affiches qui fleurissent sur les murs de nos villes, on ne peut que constater qu'aujourd'hui Jésus ressemble le plus souvent à une pharmacopée de l'irrationnel, à un centre de thérapie, un grigri pour bonheur éternel. Encore un peu de temps et on lui fera reprendre à son compte le fameux triptyque: "Travail, Famille, Patrie". "Bonjour tristesse".

Une fois de plus, Jean-Paul SORG prépare le lecteur par une remarquable introduction dans laquelle les enjeux sont à la fois remis dans leur contexte historique, mais aussi éclairés dans ce qu'ils ont gardé d'actuel.

Philippe AUBERT

Michel COLARD
…trouvait sa joie en Dieu.
 
Né le 7juin 1947 à Tulle, fils de Pierre COLARD et de Paule LACROIX, époux de Brigitte KELLER depuis le 25 septembre 1979, père de cinq garçons et une fille, Michel COLARD s’est éteint le 7 avril 2002 à 8h.

Il a d’abord été ingénieur informaticien. Je me souviens de ce que l’objecteur de conscience qu’il était s’était vu fermer les portes de l’emploi. Alors il a été professeur de mathématiques. C’est ainsi qu’il est arrivé à Bischwiller en 1982, pour y habiter avec sa famille et enseigner les mathématiques pendant toute la durée des études de théologie. Car Michel COLARD avait décidé de devenir pasteur. Dieu avait surgi dans sa vie quelque temps auparavant au cours d’un rassemblement chrétien au retour duquel il lui avait fallu déclarer à Brigitte sa découverte du Christ vivant.
L’exigence de rigueur scientifique issue de sa formation ne l’a jamais quitté. J’ai pu assister à sa soutenance de thèse devant Max-Alain CHEVALIER à Strasbourg et j’ai su à quel collègue j’avais à faire.

Michel COLARD a commencé son ministère à Bischwiller. Puis il a été nommé à Rixheim, dans la paroisse de Riedisheim-Rixheim. De 1987 à 1998 nous avons été collègues directs. Il était encore à Rixheim quand je pris ma retraite en 1998. Et le 11 août 1999, il a commencé à Cosswiller, une nouvelle phase du ministère pastoral, dans un mi-temps, l’autre mi-temps étant réservé au ministère de bibliste. Cette phase vient d’être interrompue par son « départ ».

Le bibliste: c’est dans ce travail que je vois quant à moi la pointe de sa joie et la vraie source de son ministère pastoral en paroisse. Rien n’égalait à ses yeux la fouille des textes. Sa bibliothèque contient des auteurs et des titres convainquants qui montrent le large éventail de sa recherche. Mais ce n’était pas un travail clos pour soi. Outre les diffusions qui ont pu sortir de sa plume, ou les prestations rendues ici ou là en service de bibliste, on pouvait le voir sortir des travaux de ces auteurs des pages de lumière. C’était sa joie. Allez à Cosswiller, vous trouvez sur le parvis extérieur du temple, affichée à la place d’honneur, une page de R. Bultmann. Ou dans la sacristie une autre, de P. Tillich. J’en vis de la même manière à Rixheim, puisées chez D. Bonhoeffer, ou chez J. Moltmann, ou chez E. Käsemann. Chaque fois qu’apparaissait une de ces pages éloquentes du surgissement de la grâce de Dieu, chaque fois il lui fallait la sortir et la partager: on voyait comment il travaillait. Et pour qui.

Le pasteur: dans les paroisses qu’il a servies, Michel COLARD laisse la même trace de sa joie. Une joie communicative qui a aidé beaucoup de monde à dépasser ou surmonter les épreuves, les tristesses, les conflits. Une joie communicative qui a habité ses animations de cultes. Toujours aussi rigoureux sur la construction des liturgies ou celle de ses prédications, Michel COLARD débordait de joie.

J’ai connu au moins deux raisons à cela. La première tient à ce que j’ai été le collègue d’un miraculé. Ce jour de janvier 1988, où les cardiologues du Hasenrain sont restés pantois devant l’examen de coronaires limpides sur lesquelles on projetait la veille un pontage, a été un jour différent des autres. J’ai été à partir de cet instant devant et à côté d’un frère à qui le Dieu de la vie venait de faire un don lumineux. Ça fait réfléchir, d’avoir à travailler avec un miraculé! En quarante années de ministère j’ai été confronté mainte fois à la proximité directe du Dieu Vivant. Là mon regard a été modifié, car il fallait qu’on travaille ensemble. En outre je me trouvais fortement remis en question dans mon état de chrétien forgé au pli plusieurs fois centenaire de la tradition huguenote.

La seconde raison c’est notre collaboration. Michel et moi sommes si différents, nos existences si étrangères, que tout indiquait que nous allions vers des conflits, des mésententes, des déchirements. Nous l’avons compris, et accepté, comme une menace, sur nous-mêmes, sur nos foyers, sur l’Église locale et ses deux communautés de Riedisheim et de Rixheim. Et nous nous sommes fait le serment que quand ça arriverait nous traverserions cette mort pour retrouver la vie ensemble, dans le pardon mutuel, la réconciliation, le ministère ensemble, conscients de n’être pas à nous mais d’appartenir à Jésus-Christ, et par conséquent d’avoir à être témoins au milieu de ceux au milieu de qui nous vivions. Et ça s’est produit, mais le Dieu de la vie reprenait le pas sur le reste. Nous avons poursuivi la route ensemble, vécu nos rencontres, la prière ensemble, la recherche des modalités de nos ministères, le discernement, toujours réconciliés. Ce qui faisait revenir le service sur les rails d’une dynamique joyeuse.

En famille: la discrétion exige qu’ici je sois sobre. Pourtant mes lecteurs ne comprendraient pas que je laisse dans l’ombre la joyeuse communauté familiale des COLARD, ouverte et accueillante, frappée au coin de la musique et de la créativité artistique.
Michel COLARD laisse des poèmes.

Chacun de nous a sa nuée de témoins. Nombreux sont ceux qui nous ont façonnés, peut-être sans le savoir. Leur mémoire resurgit quelquefois. Je sais que la Parole du Christ, son œuvre, son amour, venant des Écritures, passent dans ma méditation et ma recherche ou ma prière, colorés de temps à autre du visage ou d’un mot de tel ou tel qui a traversé ma vie. Ainsi Michel COLARD.

Francis DIÉNY



Le Dossier
L’"HOMME" : une copie à revoir ?

Un chemin sans cesse à poursuivre

L’homme est-il menacé par les grandes mutations du monde contemporain ? C’est le point de vue soutenu par l’écrivain et journaliste Jean-Claude Guillebaud dans son nouveau livre, Le principe d’humanité (1), qui, pessimiste et vivifiant, tient du cri d’alarme et de l’appel à la résistance.

L’Arbre de la Connaissance à Wall Street
Des frontières poreuses
Les vieilles lunes sont de retour
L’humanité est un choix

Elles sont trois, comme l’étaient les Parques. Et, comme les Parques, à leur façon elles tricotent notre destin. “Elles”, ce sont les trois révolutions dans lesquelles Jean-Claude Guillebaud voit ce qui menace l’homme aujourd’hui :  l’économique, la génétique, l’informatique. La révolution économique, c’est celle de la mondialisation des échanges, qui entraîne une libéralisation sauvage, un effacement des frontières protectrices et une quasi disparition de la régulation des Etats-nations. La révolution génétique, c’est ce pouvoir récent acquis par l’homme sur lui-même et qui lui permet — à travers tout l’éventail des clonages, manipulations génétiques, procréations médicalement assistées, greffes d’organes etc... — de toucher au domaine jusqu’alors intouchable de la vie. La révolution informatique enfin, c’est l’émergence d’un “sixième continent”, celui du numérique et d’Internet, qui, insaisissable et virtuel, déploie sur l’ensemble du monde un immense réseau d’échanges instantanés.

L’Arbre de la Connaissance à Wall Street
Indépendantes, ces révolutions ? Elles ont en tout cas deux caractères communs. Tout d’abord elles sont immaîtrisées, personne ne contrôle leur développement ni ne les canalise dans la perspective d’un projet structuré, ce sont des “processus sans sujet” pour reprendre le mot de Jacques Ellul. Ensuite — et c’est un des thèmes fondamentaux du livre de Jean-Claude Guillebaud —, elles font système, chacune amplifie les effets produits par l’autre : “Les vrais sujets d’inquiétude sont liés à l’interaction des trois, à l’interférence incontrôlée de l’une sur l’autre à l’accélération intempestive de l’une sous l’effet mécanique de l’autre”. Il n’est, pour s’en convaincre, que de voir à quel point la génétique est devenue un colossal objet de marché justifiant la boutade d’un représentant du Congrès américain : “Nous avons découvert l’Arbre de la Connaissance, et nous l’avons vendu à Wall Street !”

Des frontières poreuses
De ces trois révolutions, c’est surtout la génétique (ou, de manière plus générale, les biosciences) qui est l’objet du questionnement de Jean-Claude Guillebaud : que résulte-t-il pour l’homme de ces découvertes qui font exploser jusqu’à l’idée même qu‘il avait de lui ? Est-il devenu une copie à réécrire ? Tombé de son piédestal, il voit devenir poreuses les frontières qui autrefois l’isolaient du reste de la création et faisaient de lui un être à part : la biologie veut lui démontrer qu’il n’est qu’un animal comme les autres ; la connaissance de plus en plus poussée qu’il a de son cerveau semble réduire son intelligence à un réseau de connexions neuronales, et le ramène au rang de simple machine ; l’apparition de la notion de “brevetabilité du vivant”  et les énormes enjeux financiers associés le transforment en un produit commercialisable dans un marché ; traité comme un assemblage d’organes, il se sent réductible à ces derniers. “L’humanité de l’homme est ainsi assaillie de quatre côtés à la fois : avec l’animalité, avec la machine, avec les choses, avec le pur biologique”, résume Jean-Claude Guillebaud. Ce sont les limites qui définissaient et bornaient l’homme qui sont en train de disparaître.

Les vieilles lunes sont de retour
S’agit-il de l’avancée inéluctable de l’Histoire ? Une avancée qui ressemble fort à un retour en arrière, fait remarquer Jean-Claude Guillebaud. A cette déconstruction de l’humain correspond en effet, sous une forme nouvelle, la résurgence d’archaïsmes que l’on croyait dépassés : retour du racisme, avec l’apparition d’une discrimination basée sur la notion d’une inégalité des gènes ; retour de l’esclavage, avec un être humain ramené au rang de “moyen” ; retour de l’eugénisme, un eugénisme qui va beaucoup plus loin que l’ancien de sinistre mémoire car farfouillant dans l’ADN. Tout cela au nom d’une nouvelle idéologie surgissant au dessus du vide laissé par la disparition des anciennes : la génétique, qui se présente comme “la seule formulation possible de l’espérance contemporaine”.

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L’humanité est un choix
Livre de journaliste plus que de philosophe, Le principe d’humanité est une minutieuse et passionnante enquête, bourrée de références, où les courants de pensée les plus divers ont droit à la parole. Ce qui n’empêche pas son auteur de prendre parti et de refuser vigoureusement le totalitarisme scientiste. Reste à savoir à quelle autre “instance” faire appel : “Sur quoi pouvons-nous asseoir le principe d’humanité ?”  Pour l’écrivain — invoquant au passage le Dieu biblique, garant d’une fondamentale liberté — ce principe ne repose pas sur la certitude mais sur le questionnement. L’humanité de l’homme est un projet, un chemin sans cesse à poursuivre. Elle est un choix, “celui de l’éminente dignité de l’être humain”. Un choix dont aucune révolution ne saurait nous dispenser et qui implique résistance et volonté :“Le principe d’humanité existe, parce que nous voulons qu’il en soit ainsi”.

Jean Lods

(1) Le principe d’humanité, de Jean-Claude Guillebaud, aux Éditions du SEUIL (380 pages)

Les images de l’homme dans la Bible
Les traductions ont joué un rôle de support d’idée. Dans la Bible aussi. On y parle d’homme souvent, en termes variés et traduits de façon multiple. Pourtant les mots d’origine hébraïque ou grecque ne posent pas tous les mêmes questions ni ne suggèrent les mêmes pistes de recherche pour la compréhension du personnage qu’est l’homme dans sa totalité.
 
À commencer par la Genèse, qui donne une parabole exceptionnelle : l’homme (être humain s’entend) est à l’image de Dieu parce que ce dernier l’a voulu. Une première dans les théologies ambiantes et certainement dans les suivantes aussi : un Dieu qui se  risque à vouloir un vis-à-vis capable de lui tenir tête et de s’en passer; voilà un scénario, étrange mais ouvert, d’une histoire d’amour folle parce qu’elle ne peut  s’achever que dans l’accompli et la plénitude de la vie. Regardons les principaux mots qui parlent de l’homme : chair, corps, âme. Le premier, basar ou sarx, traduisible littéralement par “ viande ”, concerne autant la chair que le corps ! Dans la brutalité d’une pièce directement sortie de fonderie. Sans travail de peaufinement, pour dire toute l’entité humaine, y compris ses capacités d’être son propre prédateur lorsqu’il se laisse aller à son pouvoir de possession, marquée aujourd’hui par tous les conflits guerriers ou meurtriers qui se narrent dans les couloirs de l’information. Ensuite le corps, soma en grec, plus nuancé et invitant à reconnaître en l’autre une personne, qui pense, se personnalise. Il y a là une connaissance de l’autre, un apprivoisement supposé, mais toujours un mélange entre la bête et la personne capable de relation. D’où un certain nombre de quiproquo ou de va et vient entre ce qu’il faudrait être et ce qu’il faudrait vivre, ce qui n’est pas toujours la même chose…Enfin âme, mauvaise traduction du mot nefesch, ruah ou psyche, qui veut davantage dire la vie d’un être dans son ensemble, corps et esprit . Logiquement nous devrions remplacer le mot “ âme ” dans les traductions bibliques et liturgiques courantes par le mot “ vie ”.

Première conclusion provisoire : dans la Bible l’homme n’est pas une matière biologique, il est une personne appelée à un partenariat.. Deuxième conclusion provisoire : Dieu garde en mémoire tous ceux qu’il aime, c’est là l’un de ses mystères. Il se laisse à aimer l’homme dans sa complexité, d’où l’utilisation de  mots différents pour le qualifier. C’est dire que personne n’est perdu pour lui. Parler de l’image de l’homme est aussi parler de l’image de Dieu que se fait l’homme : celui d’un étranger majeur ? ou celui qui lui ressemble en tout  avec cette différence que lui peut transcender  homme et divin dans la plénitude de la vie ? Troisième conclusion  forcément provisoire : les images que l’on se fait de l’homme dans la Bible autant que celles que l’on se fait de Dieu n’entrent pas dans le domaine du temps compté. Je veux dire par là que toute interprétation du concept humain dans la Bible est nécessairement en relation avec un temps ; non celui d’un épisode linéaire d’une histoire linéaire, mais celui d’une durée dont les chiffres ne sont pas connus parce que ce n’est pas nécessaire. Le temps est un espace dans lequel l’image de Dieu et l’image de l’homme doivent disparaître pour laisser place à une personnalité plurielle accomplie. Serait-ce alors trop demander de ne pas se faire d’idole de Dieu en l’enfermant dans un concept iconographique quelconque autant que de ne pas se faire d’idole de l’homme dans le sens où il serait Dieu imaginé, donc imaginaire ? Le divin autant que l’humain se manifestent peut-être là où toute icône est absente.

Alain Kursner

L'homme réduit à la chose
L’homme est-il une marchandise comme une autre, un objet manipulable au gré des intérêts ? Qui fixe des limites ?
 
Assistons-nous à une lente rétrogradation de la vie au statut de marchandise et à “ l’abaissement annoncé de l’homme à la chose ” ? C’est à la suite de Jean Claude Guillebaud que nous allons marcher sur le chemin de ce qu’il appelle joliment “ le principe d’humanité ”, et à ce qui distingue l’homme d’une chose. Car pour reprendre ses propres mots “ telle est bien l’imparable dialectique qui prévaut dorénavant : le vivant tout entier, du végétal à l’animal, puis à l’homme, risque de devenir un objet d’appropriation, de commerce et de profit ”.

Toute la philosophie occidentale repose sur l’idée que l’homme n’est pas un objet du monde, manipulable au gré des intérêts et des histoires : l’homme est capable de penser le monde et sa pensée l’englobe et le dépasse. Il ne peut ainsi être objet d’échange ou de commerce... lui ou ses organes, sa personne ou son corps, car l’homme ne peut appartenir à qui que ce soit. Il est part de ce que la Bible appelle “ la part de Dieu ” (Deutéronome 32, 9), grâce à laquelle subsiste “ la gratuité absolue du monde qui n’appartient en principe à personne si ce n’est au créateur ”.

L’homme est ainsi sa propre fin, il ne peut être utilisé comme matière première dans un autre but que lui-même. Nos sociétés semblent abandonner, sans trop le mesurer, ce fondement absolu, cette sacralisation de l’homme vivant, marqués dans le marbre des textes juridiques autant que dans celui des traditions religieuses. Comme si rien ne pouvait freiner les applications bio-technologiques conjuguées aux rivalités commerciales, comme si rien ne pouvait arrêter, sur le plan symbolique, “ cet éboulement ontologique ”

Premier sujet d’inquiétude : la “ brevetabilité du vivant ”. L’auteur d’une trouvaille ou d’une invention génétique, aboutissant à la création d’un nouvel organisme vivant, a-t-il le droit de faire breveter son invention ? Et d’en tirer profit ? Des souris transgéniques aux désormais célèbres organismes génétiquement modifiés (OGM), le danger est là : les hommes pourraient confisquer le vivant par “ le jeu implacable d’une rationalité marchande enrôlant sans coup férir la recherche scientifique sous la bannière du tout-marché ”. Il y a risque d’appropriation du vivant.
Deuxième souci : allons-nous vers une commercialisation des organes humains eux-mêmes ? Nous manquons aujourd’hui de donneurs d’organes... et ce n’est un secret pour personne que des centres de transplantations existent et permettent ainsi à des patients venant du Nord de bénéficier, à prix fort, de greffes d’organes vendus, en désespoir de cause, par des pauvres du Sud.

Autre point : le statut de l’embryon humain. Enigme de tout temps, la question prend aujourd’hui une immense ampleur. Car il y a les embryons dits surnuméraires, ceux qui, issus des fécondation in vitro, ne sont pas utilisés et sont stockés en état de congélation. Qu’en faire ? Les jeter ? Les “ travailler ” et leur faire produire ainsi de précieuses cellules utilisables pour régénérer des parties de corps endommagés par un accident ? Refuser d’y toucher au nom de leur possible devenir humain ?
Mais alors comment justifier en France que l’on protège un embryon de quelques jours en refusant qu’il fasse l’objet de recherches ou d’expériences, alors même que l’on consent à ce qu’un fœtus de plusieurs semaines soit éliminé dans le cadre de l’interruption volontaire de grossesse ?

À ces questions il n’est pas facile de répondre. Mais du problème de fond, il est impossible de se défiler. L’homme réduit à la chose ? De directives en décisions, l’on doit bien mesurer “ l’incroyable vulnérabilité de nos démocraties ” qui, sans même le mesurer, peuvent laisser filer le respect du principe humanité. La science, ni le marché, ne sont armés pour apporter des définitions ou fixer des limites. Car nous sommes là dans le domaine de la conviction. Et du jeu entre l’écrasante responsabilité individuelle et l’indispensable cadre éthique que se fixe une société.

Bertrand Vergniol, directeur du centre de formation de la Fondation John Bost

L'Homme n'est-il qu'une machine?
"L’HOMME TRANSFORMÉ"
Entretien avec Françoise Thomas, responsable avec Joël de Rosnay de l’exposition "L’homme transformé" qui se tient à la Cité des Sciences et de l’Industrie de Paris. Avec cette exposition débute le programme "Les Défis du Vivant" qui se poursuivra par "L’Homme et les gènes" en avril 2002 et "Le Cerveau intime" en octobre.
 
Conçue de façon innovante, cette exposition fait d’abord pénétrer dans un vaste espace, sorte de membrane souple, dans laquelle images, lumières et sons se mêlent et se transforment pendant que bouge le visiteur, surpris d’être dans quelque chose de vivant, cœur et cerveau en même temps. Du fantastique qui laisse sans crainte mais avec l’envie de connaître le pourquoi. De ce centre partent des alvéoles où l’on peut voir et expérimenter ce que la science est en mesure d’apporter aujourd’hui à l’homme.

- Dans quel esprit cette exposition est-elle conçue ?
Françoise Thomas. Nous avons voulu traiter les rapprochements entre la biologie, l’informatique et les technologies nouvelles. Les systèmes artificiels qui en résultent ont des comportements proches du vivant et peuvent s’intégrer de façon de plus en plus intime au corps.
Le désir de transformation de l’homme a longtemps fait partie des fantasmes. Pensez au mythe d’Icare, à Frankenstein ou aux automates du XVIIIè siècle. Aujourd’hui les frontières entre le vivant et les technologies se fragilisent. Dans les trois thèmes de cette exposition, l’Homme artificiel fait découvrir la poupée Robota, à qui le visiteur  apprend à parler en lui demandant de désigner par des gestes et des mots sa tête, ses bras, etc.
Moins agréable à regarder, un autre robot s’adapte à l’écosystème dans lequel il est placé et peut se déplacer suivant les obstacles qu’il rencontre. On a pensé s’en servir pour rechercher des personnes perdues sous des avalanches. Deux autres robots se cherchent un langage commun, avec l’aide du public.
L’étape suivante conduit vers l’Homme biotique. Grâce aux nanotechnologies, qui travaillent à l’échelle moléculaire, on voit comment atomes et molécules peuvent être manipulés à l’intérieur de la cellule. Cela ouvre un champ de recherches considérables, en particulier sur le cancer.
Des prothèses et des appareils électroniques permettent de pallier les déficiences du vivant, par exemple au niveau des vertèbres. C’est spectaculaire.

- Ce que vous appelez L’homme augmenté est beaucoup plus inquiétant.
F.T.  Oui, parce que derrière cet homme dont des implants et prothèses peuvent décupler les capacités, se profile le surhomme, avec tous les risques qu’il pourrait faire courir.
La dernière partie, l’Homme réseaux, montre comment l’on pourra communiquer demain. L’homme communiquant vit en symbiose avec sa maison, son bureau, qui anticipent sa demande à partir de ses comportements, qu’ils ont appris à détecter. La lifeshirt, qui existe déjà, permet à un convalescent d’être relié à l’hôpital grâce à des micro-capteurs tissés dans les fibres de sa chemise. D’autres vêtements intègrent dans leur tissu des outils de communication : ils sont destinés à des professionnels exerçant en milieux extrêmes, haute montagne, désert, où on peut les localiser. Il y a aussi l’écharpe mise au point par France Télécom et des colliers, boucles d’oreilles et autres accessoires.

Dans ces avancées, dont certaines très utiles, on a le sentiment d’une perte d’identité. Sait-on encore où est l’autre ?
F.T. C’est une des questions qu’on se pose. Comment va-t-on gérer l’évolution de ce type de technologies qui déplacent les limites du vivant ? Comme ferons-nous dans l’avenir ? Tous, nous sommes concernés, en tant qu’hommes et femmes, en tant que citoyens.

L’évolution est d’autant plus troublante à envisager que ces avancées ont deux visages : l’un positif, l’autre inquiétant.
F.T. C’est à nous de définir les limites de ces avancées. Il est clair qu’on n’arrêtera pas la création technologique ; il faut donc mettre des barrières tout en sachant qu’il peut toujours y avoir des apprentis sorciers, capables de déclencher une catastrophe. La communauté dans son ensemble doit prendre ses responsabilités.

Propos recueillis par Elisabeth Hausser

Attachée de presse exposition : Viviane Aubry, 01 40 05 72 65 (directe)
e-mail : viviane.aubry@cite-sciences.fr