de l'été 2003




Éditorial:Dieu est-il humour?, Jean-Marc Meyer
Étude biblique: Luc 10, 38-42 L'annonce faite à Marie, Jean-Marc Saint

Les articles
 

À qui le message biblique s'adresse-t-il? Jan Joosten
Fête du Consistoire
Deux présidents pour nos Églises protestantes
 



Éditorial, Dieu est-il humour?
Le rire est-il le propre de l’Homme - et donc de Dieu, puisque nous sommes à son image - ou bien n’est-il qu’une manifestation de notre dégénérescence?

Dans nos sociétés modernes - peut-être pour exorciser la morosité ambiante de plus en plus pesante - il est devenu d’usage de rire de tout. Plus précisément: de tourner en dérision toute chose, qu’elle soit insignifiante ou dramatique.

Cela peut amuser; cela peut choquer aussi. Peut-on rire de tout? Cette question est vieille comme le monde.

On dit que le grand philosophe Aristote lui-même aurait écrit un traité sur la comédie - le second volume de ses Poétiques - dans lequel il plaçait le rire et la fantaisie au sommet des vertus humaines. Sachant combien Aristote influença la philosophie et la théologie médiévale, il est amusant de constater que ce livre n’a jamais été retrouvé.

Non sans un humour caustique et édifiant, Umberto Ecco nous raconte dans «Le Nom de la Rose» comment cet ouvrage a pu disparaître. Le vieux bibliothécaire de l’abbaye, Jorge, persuadé que le rire est l’œuvre du Diable, empoisonne le livre incriminé afin que quiconque ose y toucher périsse dans d’atroces souffrances. Malgré sa volonté à lutter contre l’obscurantisme et à faire valoir la raison - fut-elle drôle - Guillaume de Baskerville ne parviendra pas à sauver cet ouvrage unique. Ce dernier se consumera dans les flammes de l’incendie du monastère, de même que le vieux Jorge, puni de son incommensurable orgueil.

Cette histoire, inventée bien sûr, montre bien combien le rire et l’humour ont toujours été un problème, pour l’Église en particulier. Entre ceux qui pensent que l’on peut rire de tout - même de Dieu - et ceux qui considèrent que la moindre plaisanterie à l’égard de la religion ou du sacré équivaut au pire des blasphèmes, le fossé n’est toujours pas comblé et le dialogue toujours impossible à s’établir.

Aujourd’hui, la tendance générale serait plutôt à la liberté totale, qui frise parfois l’irrévérence; pour seul exemple, la façon dont les «Guignols de l’Info» utilisent la figure du Pape. Mais cela est-il blasphème ultime ou bien plutôt volonté de gratter un peu là où ça fait mal pour faire bouger les choses? La question est posée une fois de plus. Dans les quelques pages du dossier de ce mois, des éléments de réflexion vous sont proposés; et comme on ne peut traiter un aussi vaste sujet en quelques pages, ce dossier s’en tient à l’approche protestante de la chose.

Au fait, y a-t-il un humour protestant? Luther - pour ne prendre que cet exemple - a bien souvent usé de l’humour, voire de la dérision, quand il défendait ses idées au moment de la Réforme. Avec juste une limite, mais d’importance: c’était le plus souvent pour rire de sa propre personne, de ses propres faiblesses, de ses propres couardises, de ses propres peurs, de ses propres défaillances.

Tant il est vrai, bien certainement, que l’humour, le vrai - aussi en matière de religion et de théologie - ce n’est pas s’amuser à dénigrer les autres gratuitement et méchamment, mais c’est d’abord savoir se moquer de soi-même.

C’est d’ailleurs pourquoi je pense que Dieu est le premier à avoir le sens de l’humour !

Jean-Marc MEYER



 
 
Méditation: Luc 10, 38-42 L'annonce faite à Marie, Jean-Marc Saint

Comme ils étaient en route, il entra dans un village et une femme du nom de Marthe le reçut dans sa maison. Elle avait une sœur nommée Marie qui, s'étant assise aux pieds du Seigneur, écoutait sa parole. Marthe s'affairait à un service compliqué. Elle survint et dit: « Seigneur, cela ne te fait rien que ma sœur m'ait laissée seule à faire le service? Dis-lui donc de m'aider.» Le Seigneur lui répondit: « Marthe, Marthe, tu t'inquiètes et t'agites pour bien des choses. Une seule est nécessaire. C'est bien Marie qui a choisi la meilleure part; elle ne lui sera pas enlevée.»
Luc 10, 38-42
 

Le récit de la visite de Jésus chez Marthe et Marie est coloré et lisse, comme une image d’Épinal: tout à l’air d’aller de soi! Jésus vient d’entrer dans la maison de deux femmes seules, dont l’une se situe aussitôt en position de disciple, tandis que l’autre prépare une réception réussie. Dans le cadre des mœurs admises à l’époque, le cas s’enveloppe d’un parfum de scandale. Quelques années plus tard, il sera plus banal. Même si la société juive s’avérait plus libérale que celle de l’Afghanistan des Talibans, celle du monde hellénistique où apparurent les premières communautés évangéliques offrait aux femmes plus de chances de participer à la vie publique ou de se consacrer résolument à l’étude. Dans le Judaïsme, les meilleurs des homme se vouaient à l’étude et les meilleurs des femmes prenaient en mains les ressorts de leur maisonnée. Voyez le portrait de la «femme forte» dans les Proverbes (31, 10s)!

Jésus a transgressé certaines règles pour accomplir la Loi. Pourquoi n’aurait-il pas accepté que certaines femmes se consacrent à l’étude? Luc rappellerait un «précédent» pour reconnaître aux femmes des communautés nouvelles la place que certains adeptes de la Loi-à-la-lettre voulaient leur dénier. Cela ne va pas encore de soi partout et pour tous.

Classiquement, les deux femmes sont devenues les figures emblématiques de deux orientations fondamentales du vivant. Marie représente la vie contemplative, l’état monastique, la spiritualité; Marthe, la vie active. Luther, toujours un peu «moine», s’en souvient: Marie est la foi – elle écoute – et Marthe les œuvres, elle agit! En pionnier de la prédication pour un monde «séculier», Calvin dit que Marie travaille à sa façon. Il ne fait pas grief à Marthe pour ses œuvres, mais de «dépasser la mesure en s’activant». Le puritain pointe sous le Réformateur qui pense que «Christ eût mieux aimé être traité plus simplement et à moindre dépense et que cette sainte femme ne se fut pas tant fatiguée!» Ainsi, Il n’oppose plus deux styles de vie dont l’un serait «supérieur» à l’autre. Il enseigne le discernement. «…il y a un temps pour écouter, et un temps agir et mettre la main à la besogne.» (Harmonie évangélique, sur Luc 10, 41). En bref, Calvin rompt avec l’un des plus anciens clivages de l’humanité. Le monde ne se partage plus entre maîtres et esclaves, entre nobles et vilains, moines et clercs: toute hiérarchie disparaît quand vient le vrai divin. En dépit des apparences, Il n’y a plus ni juif, ni grec, ni homme ni femme, ni sacré ni profane. Luc ne cède pas à l’anecdote: il voit, il annonce joyeusement sa venue sous les traits du maître de vérité qui entre dans le cadre séculier d’une maison comme toutes les maisons.

Marie s’est arrêtée pour écouter, s’instruire, discerner, réfléchir. Est-ce trop demander d’un lecteur d’Évangile? Marthe s’agite. Elle aurait trop de soucis concrets pour s’arrêter. C’est l’angoisse… Elle en fait trop de peur de n’en faire pas assez. Elle fuit ce qui lui échappe et fait grief à sa sœur de la laisser en plan dans ses tracas. L’évangéliste rapporte alors ce que Jésus lui dit affectueusement: «tu t’inquiètes et tu t’agites pour bien des choses; une seule est nécessaire!». Ce serait sa thérapeutique «évangélique» pour le monde agité de Marthe et tout son peuplement.

Socrate, passant sur le marché d’Athènes aurait dit à ses disciples: «que de choses dont je n’ai pas besoin». C’est une leçon ascétique - économique aussi! Mais en tout point une conduite de pure froideur, car toute d’abstention. Le gain suprême de l’humain serait de ne rien choisir pour n’avoir rien à perdre!
Autre serait l’enseignement de Jésus. Il existerait une chose nécessaire – une sorte de perle de grand prix ou de trésor caché - laquelle à la différence des autres ne pourrait nous être ôtée: elle manque! Son désir serait la faim nécessaire à la vie, s’il est vrai que l’humain ne vit pas de pain seulement…

Jean-Marc Saint
 



La fête du Consistoire
C’est dans une ambiance chaleureuse et estivale que s’est déroulée la dernière assemblée consistoriale avant les vacances, le 24 mai dernier, dans les locaux de la paroisse de Riedisheim.

L’introduction biblique du pasteur Jean-marc SAINT sur l’Épître de Paul aux Galates rappela d’abord à tous que la liberté du chrétien est une chose toujours difficile à appréhender et à accepter. Libres et justifiés en Christ, nous le sommes, mais comment utiliser cette liberté sans la pervertir? Question ô combien d’actualité sur laquelle nous avons tous à méditer.

Le président Philippe AUBERT signala ensuite que trois pasteurs quitteraient le Consistoire en septembre: Arnold STEINER, Thierry MUHLBACH et Christiane PUZENAT. L’assemblée les remercia pour leur travail et leurs services et leur souhaita bon vent dans leurs nouvelles paroisses.

Il fallut ensuite procéder à quelques démarches administratives, nécessaires pour le bon fonctionnement de nos institutions. La nomination tout d’abord du pasteur HOFFMANN sur le poste de Huningue, sous réserve de la possibilité de sa venue pour raisons administratives liées à sa nationalité suisse (il est utile de rappeler que, dans notre Église, c’est bien l’assemblée consistoriale qui vote la nomination d’un pasteur sur un poste paroissial…). Puis la nomination de M. Raymond HENLIN au conseil d’administration du Diaconat (eh oui! Pour le Diaconat aussi, œuvre d’origine protestante, c’est l’assemblée consistoriale qui a pouvoir de décision en ce qui concerne le conseil d’administration…). Deux nominations qui se firent à l’unanimité des membres présents.

Les membres du conseil synodal, conscients que ce jour-là il ferait beau, avaient prévu un large temps de pause qui permit à chacun de discuter de manière informelle dans l’agréable jardin côtoyant le temple de Riedisheim.

À la reprise, le pasteur Michel CORDIER fit le point sur le sujet du dialogue avec les Églises Évangéliques qui désirent rejoindre la Fédération Protestante de France. Aucune décision encore de prise, mais les négociations sont en cours.

Puis Philippe AUBERT fit part du projet de faire bénéficier le centre du Torrent à Storckensohn de la présence d’un pasteur. En effet, le centre, entièrement rénové, se doit maintenant non seulement de tourner mais aussi de proposer un accueil spirituel de qualité. La présence d’un pasteur sur le lieu serait de notre part un signe d’ouverture et de témoignage. Un projet encore, mais qui retient l’attention de tous les membres de l’assemblée.

Enfin, M. Christian KALT, paroissien de Rixheim et un des responsables de la section mulhousienne des Éclaireurs et Éclaireuses Unionistes de France (EEUF) pose la question de l’investissement du consistoire dans ce mouvement de jeunesse. Est-il important à nos yeux et voulons-nous le soutenir (M. KALT insiste bien que c’est d’un soutien spirituel dont il parle, et non financier…) ou bien ne représente-t-il plus rien de concret et d’intéressant à nos yeux?
Une question de plus, qui méritera réflexion, débat et discernement, tant il est vrai qu’avancer ensemble en Église demande toujours et surtout du temps.

Jean-Marc Meyer

À qui le message biblique s'adresse-t-il? Jan Joosten
Le texte de la Bible et des Évangiles en particulier est-il pour tout le monde ou juste pour une élite capable d’y déceler le savoir caché? Les paroles de Jésus sont-elles ouvertes et publiques ou bien ésotériques et réservées aux initiés?
Quelques réflexions sur ce sujet, par Jan Joosten, professeur de philologie à Strasbourg.

La Bible, un livre pour tous
Fondamentalement, le message de la Bible s'adresse à tout un chacun. C'est un écrit destiné à tous, à la portée de tous. «Cette parole est tout près de toi, dans ta bouche et dans ton cœur, afin que tu la mettes en pratique»; elle n'est ni dans le ciel, ni de l'autre côté de la mer (Deutéronome 30, 11?14). Cet extrait de la conclusion du Deutéronome rend explicite une pensée qui sous-tend l'Écriture tout entière: le message de la Bible concerne tout le monde, est adressé à tous, hommes, femmes, enfants, et l'étranger dans tes portes (voir Deutéronome 31, 12). «O vous tous qui avez soif, venez vers les eaux» (Ésaïe 55, 1).

La Bible elle-même stipule d'ailleurs la nécessité de divulguer son message: une lecture publique de la loi est ordonnée tous les sept ans (elle est mise en scène dans le récit biblique en Josué 8, 34?35 et en Néhémie 8). Les prophètes prononcent leurs oracles en public. Mêmes les nations étrangères sont interpellées (Jérémie 46ss etc. et cf. Jonas).

Le caractère «démocratique» du message biblique se trouve en plein accord avec son langage, sa poétique. Le critique littéraire Meir Sternberg souligne cet aspect du style biblique (voir son ouvrage The Poetics of Biblical Narrative. Ideological Literature and the Drama of Reading, Bloomington, 1987). Afin de s'adresser à un public aussi large que possible, un auteur peut emprunter la technique du «fourre-tout». On inclut dans le texte un large éventail de moyens expressifs, les uns plus faciles d'accès, les autres plus ardus. C'est ce qui fait la force de Shakespeare, par exemple: «Pour l'auditoire le plus simple il y a l'intrigue, pour les plus réfléchis les personnages et les conflits entre personnages, pour les littéraires les mots et les phrases, pour les amateurs de musique le rythme, et pour les spectateurs d'une intelligence et d'une sensibilité plus grande, un sens qui se révèle progressivement» (T. S. Eliot). Cette approche n'est pas étrangère à la Bible. Mais une autre technique revêt plus d'importance, celle de la «composition résistante aux nuls» (en anglais foolproof composition). Le discours biblique crée des «couches» de sens allant de l'interprétation obvie à une compréhension toujours plus profonde; mais toutes ces couches s'alignent, s'orientent de la même façon. «La Bible a beaucoup de secrets, mais pas de Secret, beaucoup de niveaux d'interprétation mais tous accessibles». Le lecteur superficiel ou simple d'esprit n'aboutira jamais à un message diamétralement opposé à celui que perçoit le lecteur patient et avisé. La Bible navigue entre «la vérité» et «toute la vérité»: on n'apprend jamais toute la vérité, mais tout ce que l'on apprend est la vérité.

En somme, la Bible se comporte en quelque sorte comme Dame Sagesse en Proverbes 1, 20?33, qui ne se contente pas de détenir la sagesse, ni de prodiguer ses conseils à ceux qui viennent la voir dans son cabinet, mais qui sort crier dans les rues et sur les places afin de s'assurer que tous auront entendu son message.

L'enseignement de Jésus
Dans le Nouveau Testament il souffle le même esprit que dans l'Ancien: le message concerne tout le monde, tous doivent l'entendre. Jésus comme Dame Sagesse va dans les rues et les places; comme le prophète il crie: «Si quelqu'un a soif qu'il vienne vers moi et qu'il boive» (Jean 7, 37). Sa prédication se déroule en public, devant les foules. «J'ai parlé ouvertement au monde… je n'ai parlé de rien en secret» (Jean 18, 20). Les apôtres ont poursuivi dans cette même attitude: «Comment donc invoqueront-ils celui en qui ils n'ont pas cru? Et comment croiront-ils en celui dont ils n'ont pas entendu parler? Et comment entendront-ils parler de lui, sans prédicateurs?… Leur voix est allée par toute la terre et leurs paroles jusqu'aux extrémités du monde» (Romains 10, 14-18).

Et pourtant nous rencontrons dans le Nouveau Testament les fragments d'un discours qui donne un autre ton:

Ce genre de discours trouve un écho plus ample dans Jean et dans 1 Corinthiens 1?4 (peut-être en réaction à ce que les Corinthiens disaient).

Dans ces passages, le message de l'Évangile ne semble pas s'adresser au tout-venant mais à un petit groupe d'initiés. C'est un mystère, caché aux yeux du plus grand nombre, mais révélé par Jésus à ceux qu'il a choisi. Ainsi, les élus en possèdent l'intelligence, tandis que ceux du dehors ne peuvent le comprendre même si on leur en fait l'annonce.

Essai d'interprétation
Comment expliquer ces morceaux teintés d'ésotérisme dans les Évangiles? Jésus emprunte-t-il des chemins nouveaux non prévus par l'Ancien Testament? Assis dans sa barque, racontant la parabole du semeur (Marc 4, 1?9), veut-il montrer aux foules qu'aujourd'hui la parole est bien «de l'autre côté de la mer» et non plus «tout près de toi»? II est difficile de le penser: les autres passages néo-testamentaires évoqués montrent le contraire. Mais dans ce cas, que signifient ces accents insolites?

Une interprétation naïve dirait peut-être que la phase ésotérique précède l'annonce publique de l'évangile: «Ce que je vous dis dans les ténèbres, dites-le en plein jour» (Matthieu 10, 27). Cette explication n'est guère satisfaisante. En effet, les passages cités insistent sur le fait que les choses restent cachées pour ceux du dehors (Marc 4, 11; Matthieu 11, 25).

Une autre solution serait celle envisagée par l'approche historico-critique. Les versets cités ne seraient pas de Jésus mais nous viendraient de l'Église primitive qui s'était ouverte aux influences esséniennes et pré-gnostiques (cf. Bultmann, Trocmé). II y a en effet plus qu'un léger parfum qumranien dans plusieurs de ces passages. On reprochera cependant à cette méthode de séparer trop nettement ce que les Évangiles semblent juxtaposer:

Que cet adossement du discours ésotérique à son contraire soit le fait des évangélistes, de l'Église ancienne ou ? ce qui me semble tout aussi probable ? de Jésus, il demande à être pris en compte.

Le Talmud cite une explication de Deutéronome 15, 5 im shamoa' tishma' «si écouter tu écoute», TB Sukka 42b: «L'approche de Dieu n'est pas comme l'approche de l'homme. Voici l'approche de l'homme: un vase vide peut être rempli, mais un vase plein ne peut recevoir plus. Mais l'approche de Dieu est autre: le vase plein peut recevoir plus, tandis que le vase vide ne reçoit rien. C'est ce que signifie im shamoa' tishma': si tu écoutes, tu écouteras, et si tu n'écoutes pas, tu n'écouteras pas». Ce passage se rapproche beaucoup de certaines paroles de Jésus: «Que celui qui a des oreilles pour écouter, écoute» (Marc 4, 9); «On donnera à celui qui a, mais à celui qui n'a pas, on ôtera même ce qu'il pense avoir» (Luc 8, 18). La pensée qui s'y exprime est dans le droit fil de certaines affirmations vétéro-testamentaires: «Que le sage écoute, et il augmentera son savoir» (Proverbes 1, 5); l'enseignement de la sagesse est offert à tous, mais il faut être sage pour en tirer profit. Et inversement: «Écoutez toujours, mais n'entendez rien; regardez toujours, mais n'en apprenez rien» (Ésaïe 6, 9); la prophétie est dite avec insistance et en public mais il n'y a pas de pires sourds que ceux qui refusent d'entendre.

II semble que ces passages expliquent à la fois l'aspect ouvert et public de l'Évangile et l'ésotérisme apparent de certains dits de Jésus. Jésus parle ouvertement à tous. Mais pour entendre, il faut des oreilles. «Beaucoup sont appelés, et peu sont élus».

Jan Joosten
 

Deux présidents pour nos Églises protestantes
Jean-François Collange a été élu le 24 mai par le consistoire supérieur. C'est un universitaire connu pour ses engagements dans le sens du dialogue de la théologie avec les sciences contemporaines. Professeur d'éthique à la Faculté de Théologie protestante, il est également membre de la commissions consultative nationale d'éthique où il a principalement travaillé sur les questions de la fin de vie et de bioéthique, clonage et euthanasie.
Jean-François Collange président du Directoire de l'Église de la Confession d'Augsbourg d'Alsace et de Lorraine
En tant que président, il souhaite rendre à l'Église un certain sentiment de fierté. Tant les paroissiens que les pasteurs devraient retrouver "l'estime de soi", base de la motivation au service de l'Évangile. Une Église "ouverte et audacieuse" peut prendre en compte les problèmes de notre temps et proposer la "rencontre plutôt que le choc" des cultures. Soucieux de la jeunesse, il propose d'organiser des États généraux de la jeunesse protestante en Alsace-Moselle.

Un tel projet serait exemplaire de la collaboration renouvelée que souhaitent les deux présidents. Tous deux veulent relancer le rapprochement entre nos deux Églises de manière à concrétiser leur unité. Les prochaines années seraont celles de la réflexion sur la forme et la manière de poursuivre ce processues engagé de longue date.

Le 14 juin, le synode a renouvelé sa confiance à Jean-Paul Humbert pour un nouveau mandat de trois ans. Il dispose maintenant d'un conseil synodal entièrement aJean-Paul Humbert, président du conseil synodal de l'Église Réformée d'Alsace et de Lorrainecquis à son projet. Germaine Plontz du consistoire de Metz, Raymond Wagner de Strasbourg, Ennon Strobel, pasteur de Seebach et Frédéric Wennagel, pasteur de Guebwiller font partie de cette équipe. Jean-Paul Humbert souhaite rétablir l'harmonie et la confiance dans le dialogue avec l'ECAAL, gage d'un respect mutuel. Le règle du jeu démocratique de notre Église devrait à ses yeux permettre que s'installe un vrai débat contradictoire en son sein sur les enjeux et les orientations pour l'avenir.

Roland Kauffmann


Le dossier: Dieu est-il humour?
Les protestants ont-ils de l'humour? Y a-t-il un humour protestant?
Associé au puritanisme auquel on l'assimile ordinairement, le protestantisme bénéficie encore aujourd'hui dans la société française d'une réputation de rigueur morale a priori peu compatible avec la franche rigolade.
L'anecdote proposée en guise de hors d'œuvre à ce dossier, extraite d'un recueil publié il y a quelques années par le pasteur Michel Leplay, devrait suffire à nous convaincre de l'existence d'un humour parpaillot.
Protestant, cet humour puisera bien évidemment sa source dans l'autorité souveraine des Saintes Écritures et n'aura d'autre but que d'annoncer au monde pécheur le message du salut gratuit en Jésus-Christ crucifié pour nos offenses et ressuscité pour notre justification.
Croire, c’est rire !, Jean-Marie de Bourqueney
Les protestants ont bonne presse, sauf sur leur humour. Combien de fois leur rigueur de comportement est-elle prise pour de l’austérité? Ou la simplicité de leurs lieux de culte pour une crise de sinistrose chronique?

Un professeur d’histoire aurait fait (conditionnel légendaire) un lapsus en plein cours: au lieu de dire «Calvin et Luther», il aurait dit «Calver et Luthin». Tout un programme… au-delà du bon mot involontaire, c’est bien de deux manières de croire qu’il s’agit. La première est empreinte de rigorisme, de moralisme et bien souvent de culpabilisation. Elle fait les beaux jours des divans des psychanalystes. Je ne la défends pas. Je crois même qu’elle est en opposition avec le message de libération de l’Évangile. La seconde est une foi joyeuse, joyeuse parce que libre! Je cherche à la vivre et à en témoigner.

Il est vrai que l’existence humaine, à un niveau individuel comme à celui de la planète, ne prête pas toujours à sourire, encore moins à rire. Guerres, violences, exclusions, maladies, solitudes, séparations sont les tempêtes de toute l’humanité. Mais une première remarque s’impose: la logique de l’Évangile n’est pas celle des médias. Si ceux-ci recherchent et annoncent de préférence les mauvaises nouvelles, le mot «Évangile» signifie «Bonne Nouvelle». La mauvaise nouvelle est évidemment plus éclatante, plus visible. La bonne nouvelle est rarement médiatique. Elle se fait plus discrète, souvent plus intime. Sans doute nous faut-il plus d’effort pour la repérer, en tout cas un effort un peu supérieur au fait d’appuyer sur un bouton de télécommande de télévision. Cette pédagogie de la Bonne Nouvelle nous invite à décrypter le monde autrement. Elle est une forme d’humour, c’est-à-dire de décalage par rapport à l’inévitable tragique. Celui-ci ne saurait être nié; il est bien réel. Mais notre regard change, et l’humain change. L’Évangile est un regard.

Le fou du roi
L’humour, c’est aussi une entreprise de désacralisation. Les pouvoirs sont toujours brocardés par les humoristes. Tout roi a son fou. Parfois, aujourd’hui, l’humoriste sort de son rôle, devenant lui-même pouvoir. Le rôle social et politique joué par les «Guignols de l’Info» est à ce titre significatif. La frontière entre le roi et son fou est poreuse. Par ailleurs, la fonction du fou est de critiquer l’exercice du pouvoir, non l’être humain en tant que tel. L’humour ne consiste pas à se moquer de la maladie d’un homme (Jean-Paul II chez les «Guignols») ou de la vie privée d’une personne (Amélie Mauresmo toujours chez les «Guignols»). Mais ce n’est pas pour autant qu’il faille renoncer à la critique salutaire du rire. Je reste un amateur des grands humoristes de notre temps. En langage plus biblique, on pourrait dire que tout pouvoir peut devenir une idole. Le rire devient alors œuvre de libération de l’idolâtrie. Comme face au tragique, le rire fonctionne comme un décalage par rapport à la réalité, comme un inattendu. Souvent, cet inattendu peut suggérer une réflexion plus profonde. Coluche a finalement plus fait contre le racisme que de nombreux discours politiques.

Le rire qui tue
La foi biblique est un humour. Ce n’est sans doute pas un hasard si le judaïsme a toujours cultivé cette tradition de l’humour. Mais attention, l’humour a ses pièges et ses impasses. Les blagues juives (parfois redoutables!) ne deviennent plus drôles du tout dans la bouche d’un Hitler. Les jeux de mots douteux de M. Le Pen ne valent guère mieux. L’humour peut devenir un véritable mur de séparation, en rejetant l’autre, le différent, dans des caricatures insultantes ou même dans des lieux communs plus insidieux, du belge débile au corse fatigué en passant par le «provincial» toujours un peu ringard. On pourrait ainsi multiplier les exemples qui enferment la possibilité d’une rencontre avec l’autre. Quant à moi, je préfère partir à la rencontre par SON humour: dis-moi comment tu ris, et j’apprendrai qui tu es.

Ris de ton prochain comme de toi même
L’humour détient alors cette force extraordinaire de désacralisation. Il remet sur un même niveau la valeur humaine: un humain qui détient un pouvoir reste un humain! Un humain qui est au cœur du tragique et de la souffrance reste un humain! Il n’y a plus ni juif ni grec, ni homme libre ni esclave, ni femme ni homme, ni France d’en haut ni France d’en bas. C’est seulement à cette condition, l’égalité de valeur, que je peux  rire de l’autre, en commençant par rire de moi. Mieux, l’humour est un vecteur de l’amour évangélique: tu aimeras ton prochain comme toi-même; tu riras de l’autre comme de toi-même. Je n’idolâtre ni l’autre ni moi-même. J’intègre la fragilité, les limites qui font de chacun de nous des humains.

Et si changer son regard était la forme la plus quotidienne de la résurrection? J’ai ici en mémoire cette parole d’une femme «en phase terminale», me disant, alors que je la visitais dans sa chambre d’hôpital: «vous avez l’air bien triste de me voir aussi malade. Vous savez, moi je suis heureuse que cela se termine bientôt; mon avenir est plus beau que mon présent». Nul autre qu’elle n’aurait pu le dire. Si je l’avais dit, cela aurait été une vaine consolation. Dans sa bouche hésitante, cela devenait de l’humour absolu. Elle avait réussi à me consoler, moi qui était là pour l’aider… Ce jour là, même la mort était vaincue!

 
SAINT SATAN!…, Par Albert Greiner.

Sous la plume de Martin Luther, l'humour est une arme redoutable.

Tel est par exemple le cas lorsque, dans son cours sur les Galates, il apostrophe l'Adversaire de Dieu et des hommes en l'appelant «saint Satan». Pourquoi ce titre persifleur? Parce que Satan se pose en défenseur intransigeant de la sainteté de Dieu en rappelant aux hommes leurs péchés; son projet diabolique de les pousser ainsi au désespoir est d'ailleurs déjoué puisque ce rappel les pousse plutôt dans les bras de la miséricorde divine, faisant de Satan - comble du grotesque - un agent du salut.

D'un humour moins théologique, mais plus féroce, sont ces mots que Luther place en tête d'une lettre ouverte, destinée au Vatican: «Avant toutes choses, grâce et salut! Très Saint-Siège, ne craque et ne t'écroule pas à cause de cette salutation d'un nouveau genre, où j'ai mis mon nom en vedette et où j'oublie de te baiser les pieds». Ou le portrait haut en couleurs des défenseurs de la suprématie du pape, «ces intrépides paladins que les pluies abondantes de ces années passées ont fait pousser et qui commencent à s'avancer sur la place du marché de Leipzig».

L'humour de Luther ne s'adresse pas seulement à ses adversaires, car il est très capable d'autodérision. Le conseil qu'il donne aux auteurs à succès ne s'adresse-t-il pas d'abord à lui-même? «Cher ami, écrit-il, saisis tes oreilles. En les tâtant bien, tu découvriras une grande et belle paire d'oreilles d'âne poilues».

Que dire aussi de l'humour teinté de discrète mélancolie et d'inébranlable confiance avec lequel Luther persifle la diète d'Augsbourg en décrivant aux amis qui s'y trouvent la «diète des corbeaux et des choucas» qui font grand bruit sous les fenêtres de la Cobourg où lui-même est consigné? «Ce sont de grands et puissants seigneurs… Autant que j'ai pu l'apprendre par un interprète, ils projettent une grande expédition dirigée contre le blé, l'orge, l'avoine et toutes sortes de céréales; et à cette occasion, plus d'un sera armé chevalier et accomplira de grands exploits».

Que dire enfin de l'humour affectueux et rassurant, manifesté à la «sainte et soucieuse Dame Catherine», sa «chère épouse» dans une de ses dernières lettres, datée du «Jour de la Conversion de saint Paul (1546) où nous avons aussi opéré une conversion en faisant un demi-tour devant la Saale», dont les eaux avaient grossi en raison d'une pluie, «grande anabaptiste» qui avait failli imposer aux voyageurs un «re-baptême» incompatible avec leur théologie?

Mais, virulent ou tendre selon les circonstances, l'humour de Luther sert aussi parfois tout simplement à graver dans la mémoire un conseil comme celui-ci: «Tu ne peux pas empêcher les oiseaux [noirs] de tourner au-dessus de ta tête, mais tu peux les empêcher de construire leur nid dans tes cheveux».

La Bible est-elle drôle?, Par Jean-Pierre Sternberger, bibliste.
 
Et si la bible par endroits était aussi drôle que notre sens de l’humour est restrictif?

«Drôle de question!» répondra le paroissien habitué à entendre le texte sacré lu doctement du haut de la chaire. «Drôle de manière de lire mes lettres» pourrait penser l’apôtre Paul qui, en écrivant une longue épître à l’Église de Corinthe, n’avait certainement jamais imaginé que vingt siècles plus tard on reprendrait chaque semaine quelques phrases de ses propos au fin fond de la forêt congolaise! «Drôle de manière de reprendre mes histoires» pense peut-être Jésus en observant de doctes universitaires disserter sur les paraboles!…

Incontestablement, il y a du comique dans certains passages de l’Écriture. On trouve du comique de situation quand David essaie l’armure bien trop grande du roi Saül (1 Samuel 17, 38-39) ou quand, tels Diogène dans les rues d’Athènes, les mages faussement naïfs viennent à Jérusalem interroger Hérode sur l’endroit où se trouve «le roi des Juifs qui vient de naître» (Matthieu 2, 1-2). Mais il y a peut-être aussi dans la Bible des jeux de mots forgés tout exprès pour réjouir un lecteur à même de les saisir, des jeux de mots qui malheureusement se perdent souvent au fil des traductions. Car quand Jésus annonce qu’il apporte «l’épée» et non «la paix» (Matthieu 10, 34), l’assonance vaut pour le français mais non pour le grec du texte évangélique ou l’araméen parlé par Jésus. Pourtant, certains de ces jeux de mots, notamment quand il s’agit de noms propres, passent la barrière de la traduction pour faire sens jusque dans nos langues.

Ainsi en va-t’il du nom de Shaoul (Saül), le premier roi d’Israël. Shaoul est une forme d’un verbe hébreu qui signifie «demander». Comme prénom, Shaoul correspond au français «Désiré» et ce nom correspond tout à fait au début de la carrière du roi réclamé à grands cris par tout le peuple (1 Samuel 10, 20-34). Mais on sait que le roi tourna mal jusqu’à se voir, à la veille de sa mort, réduit a invoquer l’esprit du prophète Samuel décédé depuis peu. Recourant aux services d’une nécromancienne, il voit alors le prophète furieux remonter du séjour des morts, en hébreu du «Shéol» (mot de la même famille que «Shaoul»), l’antre insatiable qui «demande» sans cesse son quota de vies. Le jeu de mots n’est certainement pas fortuit. Il peut, selon le ton que l’on donne à cette histoire, sonner de manière dramatique ou comique.

Autre jeu de mots, dans les Évangiles, celui conservé dans nos traductions quand Jésus nomme Simon «Pierre» lui annonçant que sur cette pierre, il bâtirait son Église (Matthieu 16, 18). Les francophones sont ici privilégiés vis à vis des anglophones ou des germanophones par exemple, pour qui le prénom n’évoque nullement l’objet («Peter» par rapport à «stone» ou «Stein»). Mais ce qu’on oublie aisément, c’est que l’araméen Képha (Céphas) que nous traduisons par «Pierre» est également le nom d’un important personnage de la société palestinienne: Caïphe, le grand prêtre. Quand Jésus donne un nom nouveau à son principal disciple, il choisit - non sans un clin d’œil - celui du grand prêtre!

Dernier nom enfin qui induit une lecture parodique et certainement coquine, celle de l’héroïne du Cantique des Cantiques. On la dit Shoulamite (Cantique des Cantiques 7, 1), ce qui pourrait se traduire par «Pacifique» (et correspondre au prénom Irène), mais se trouve être un hybride entre les noms de deux héros de la saga du roi David: Salomon (Shelomo) le fils du roi et la Shounamite (issue de la ville de Shounem), cette jeune femme que l’on met dans le lit du vieux roi David… pour le réchauffer. Est-ce à dire que la Shoulamite sera pour le Shelomo ce que la Shounamite fut pour son père? C’est sans doute aussi un des enjeux du livre, qui suscita de réels débats quand il s’est agi de le faire entrer dans le canon biblique. Il fallut pour cela interdire qu’on le chantât dans les tavernes et autres lieux de réjouissances. Car les textes de la Bible n’ont pas toujours été réservés à la pieuse et sérieuse lecture du dimanche matin…
 

Le clin d'œil du narrateur, Noël Lippens
 
La Bible parle de choses sérieuses, mais les clins d'œil glissés ça et là nous laissent entendre que l'humour faisait partie de la conception de la vie des témoins dont elle rassemble les récits: celle d'un monde secrètement animé par la grâce.

Même l'apôtre Paul a de l'humour! Dans l'Épître aux Galates, s'agissant de ceux qui veulent imposer le rite de la circoncision aux Chrétiens d'origine païenne, il n'hésite pas à suggérer «qu'ils aillent donc jusqu'à se mutiler tout à fait» (Galates 5, 12); manière plutôt graveleuse, mais efficace, de souligner l'absurdité du salut par les œuvres.

Et Jésus? Comment comprendre certaines paraboles sans lui accorder une mesure d’humour bien tassée? L'aventure de ce régisseur accusé de malversation et dont l'astuce finit par être donnée en exemple en a choqué plus d'un (Luc 16, 1). Pourtant, la complaisance avec laquelle Jésus nous décrit la lucidité du personnage à l'égard de ses turpitudes et le cynisme avec lequel il renchérit d'imposture pour se tirer d'affaire nous invite à chercher le message de la grâce caché derrière cette histoire scandaleuse.

L'Ancien Testament n'est pas en reste, et dès le début. Lu hors de son contexte, le premier récit de la Genèse semble n'avoir rien à envier au grandiose des autres mythes cosmiques. Tout y est. Mais quand même! À une époque où les peuples voisins considéraient encore le Soleil, la Lune et les étoiles comme des divinités, il fallait une bonne dose d'ironie pour en faire de simples luminaires suspendus au plafond d'une tente.

Comme si cela ne suffisait pas, le deuxième récit surenchérit dans les effets de contraste. L'ordre cosmique se trouve réduit à la dimension d'un jardin! Quant aux difficultés éprouvées par l'humanité dans ses relations avec la divinité, pour toute philosophie, elle se trouve réduite à une histoire de voleurs de pomme. Le comique est à son comble quand Adam et Ève se dissimulent sous les feuilles et se livrent à une dérisoire cascade de «C'est pas moi, c'est l'autre!». Comparer ce récit avec le mythe de Prométhée rend le contraste saisissant. Le thème est le même, mais le comique y a remplacé le tragique. Quant aux fameuses malédictions, elles expliquent à Sisyphe que ce n’est pas en vain qu’il pousse son rocher.

Le clin d'œil du narrateur invite à s'affranchir de la gravité avec laquelle on a coutume de lire ses récits; il nous rend sensibles au message de grâce: bon, l'univers dans lequel nous sommes plongé l'est non seulement parce qu'il est déclaré tel par la divinité, mais aussi parce que les changements d'échelle successifs qui en décrivent la création ramènent l'ordre cosmique à notre humaine dimension et nous invitent à l’habiter sans terreur.

Comment enfin ne pas placer sous le registre de l'humour le culot avec lequel certains héros bibliques n'hésitent pas à marchander avec la divinité dans les situations les plus dramatiques. La prière d'Abraham pour Sodome (Genèse 18, 16) reste gravée dans nos mémoires comme l’exemple même de la persévérance dans la foi, parce qu’elle relève d'abord du comique de répétition.

Le summum est sans doute atteint avec la négociation de marchand de tapis par laquelle Moïse sauve son peuple de la colère divine après l'épisode du veau d'or (Exode 32, 11). Déjà, la discussion s’engage comme celle d’un vieux couple parlant de ses enfants: «Ton peuple» dit Dieu à Moïse. Il lui reproche de s'être construit une image de Lui. Moïse fait astucieusement remarquer à Dieu qu’Il en a fait autant en se constituant ce peuple. En cédant à son dépit devant l’image peu gratifiante que lui renvoie ce peuple et en le détruisant, c'est à son image vis à vis des autres nations qu'il portera atteinte. La finesse de l'argumentation de Moïse est un trait d'esprit dont l'habileté ne trompe personne: Dieu pouvait choisir d'apparaître sous un jour impitoyable. Pourtant, ça marche! Une fois de plus dans le sens de la grâce et de l'humanité: la divinité accepte de lier son destin à un peuple ni plus ni moins impeccable que le reste de l'humanité.

Dans tous les cas, l'humour et la grâce entretiennent dans ces récits un rapport étroit. Quelle que soit sa forme - plaisanterie parfois grossière, ironie, répétition, changement d'échelle, comique de situation, etc. - l'humour a toujours pour effet de nous rappeler que nous avons partie liée avec un Dieu qui nous aime, qui se met à notre portée, avec lequel et pour lequel le tragique n'a jamais le dernier mot. Contrairement à ce qu'on dit, ce n'est pas la chute du petit homme qui fait rire, mais qu'il se relève et reparte de plus belle.

Histoires d'humour, Daniel Lys
Comment naissent les histoires drôles? Fabriquées, elles se fondent sur la culture supposée de l'auditeur ou du lecteur, pour établir une connivence avec lui. Spontanées, comme le sont les mots d’enfant ou les lapsus, elles nous invitent par surprise à accueillir quelque vérité cachée.

La Bible parodiée
Un soir Adam avait la migraine. Ève lui dit d'aller se promener; au bout d'une demi-heure, il rentre guéri. Même chose le lendemain, sauf qu'il ne revient qu'au bout d'une heure. Quand, la troisième fois, il rentre à minuit, Ève l'attend et lui dit: «Adam, il y a une autre femme là-dessous!» Gêné dans son sommeil par des attouchements, Adam s'éveille et s'aperçoit qu'Ève est en train de lui compter les côtes.

Deux hommes montèrent au temple pour prier. Un miséreux murmurait: «Seigneur, fais-moi trouver 100 euros pour nourrir ma femme et mes enfants». Non loin de lui, un homme au costume d'un grand couturier murmurait: «Seigneur, fais-moi trouver 300 000 euros pour assurer la paie de mes ouvriers». La prière de l'un et de l'autre reprenait en alternance, chaque fois plus haut, jusqu'à ce que l'homme d'affaires sorte 100 euros de son portefeuille et les donne au pauvre en lui disant: «Laisse-Le se concentrer sur moi!»

Si Adam se croyait au paradis, c'est parce qu'il n'avait pas de belle-mère. (Transmis par Paul Leiterer).

Histoires de pasteurs
Un pasteur à la vaste paroisse avait, comme on dit, des paroissiens périphériques, géographiquement, et spirituellement. Visitant l'un d'eux, pas vu depuis longtemps, celui-ci lui dit: «Oh, Monsieur le pasteur, que vous êtes devenu grossier!». Voyant la mine du pasteur, il comprit qu'il avait dû commettre une gaffe et s’empressa d’ajouter: «Grossier de corps, naturellement, car vous êtes toujours mince d'esprit».

Un pasteur très apprécié suscitait pourtant l’inquiétude de son conseil presbytéral. À l’occasion de son entretien d’évaluation, le Président du C. P. lui dit: «Nous vous aimons beaucoup. Vous prêchez bien, pas trop long. Vous faites beaucoup de visites, pas trop longues. Vous savez vous occuper des jeunes et aussi des anciens. Mais on ne sait jamais où vous êtes à 5 heures de l'après-midi. - C'est que vous ne me cherchez pas où je suis. - Mais où? - À la gare. - Mais pourquoi, puisque aucun train ne s’y arrête à cette heure? - Oui, mais c’est l’heure où le TGV traverse la gare à 150 km à l'heure. Et ça me fait du bien de voir dans cette paroisse quelque chose qui bouge sans que je la pousse».

Un pasteur avait trois fils. Deux avaient bien tourné: ils étaient devenus pasteurs. Pas le troisième. Chaque année à Noël, le pasteur réunissait ses trois fils chez lui. Le matin de Noël, debout devant la cheminée, le dos aux flammes, le père accueille son premier fils: «Comment vas-tu mon fils? - Très bien, père, j'ai fait un rêve merveilleux: j'étais au Paradis et c'était tout comme à la maison. - Viens te chauffer près de moi». Arrive le deuxième fils: même scénario. Et ils sont là tous trois quand arrive le troisième fils. «Comment vas-tu mon fils? - Très mal, père. J'ai rêvé que j'étais en Enfer, et il y avait tant de pasteurs qu'on ne pouvait pas s'approcher du feu».

Jeune catéchumène à Saint Etienne à Mulhouse, j'ai eu le privilège de visiter les tours du «plus haut temple du protestantisme français». Elles étaient pleines de chauves-souris. Quelques quarante années plus tard, revenu dans ma paroisse d'origine, nouvelle visite, en compagnie de notre pasteur de l'époque, mais plus de chauves-souris! Je m'en étonne et le pasteur m'explique: «On les a fait descendre, on les a confirmées… elles ne sont jamais revenues». (Transmis par Paul Leiterer).

Après quelques années passées dans cette paroisse, un pasteur fait ses adieux et rend une dernière visite à une vieille paroissienne qui lui dit à quel point elle le regrettera car son successeur sera sans doute «moins bien» que lui. Flatté, le pasteur essaie cependant de la rassurer. «Oh si, dit la paroissienne, ça fait six fois que nous changeons de pasteur et à chaque fois le nouveau est moins bon que le précédent!». (Transmis par Paul Leiterer).

Dérapages
Au moment de faire prendre les engagements aux mariés, «jusqu'à ce que la mort vous sépare», le pasteur emporté par le caractère décisif de la promesse, remplace inconsciemment cette formule par «jusqu'à ce que mort s'ensuive!».

Plus candide, ce pasteur qui conclut son sermon par cette adresse aux époux: «Mes enfants, ce soir, quand vous vous déshabillerez, vous vous regarderez l'un l'autre, et vous direz: on n'est plus deux; on n'est plus qu'un, mais lequel?».

Mots d’enfants

L’exigence de l’époque, Sören Kierkegaard
Au beau milieu du «Post-scriptum définitif aux miettes philosophiques», le philosophe et théologien danois Soren Kierkegaard glisse une perle d’ironie où il est question (déjà!) de débats d’Église à propos d’un nouveau recueil de cantiques. Rien de nouveau sous le soleil!

À ce que j'ai entendu dire, le clergé tient quelques réunions synodales où les respectables frères agitent et résolvent la question de l'exigence de l'époque - en matière religieuse, bien entendu, sinon pareil synode ressemblerait fort aux séances du Conseil municipal. À ce que l'on dit, le synode en serait maintenant venu à cette conclusion que, pour le moment, c'est un nouveau recueil de cantiques que réclame notre époque.

Pourquoi n'arriverait-il pas à notre époque, en tant que personne morale, la même chose qu'aux autres personnes morales, même si ce n'est pas précisément au titre du moral, de réclamer ce dont elle n'a nul besoin, de sorte que tout ce qu'elle demande, même si elle l'obtenait, ne saurait satisfaire son besoin qui est de réclamer?

Pourquoi personne ne songe-t-il à faire cette remarque qui s'impose, et plus peut-être que beaucoup ne le croient, de donner à l'ancien recueil une reliure nouvelle pour voir si ce changement ne satisferait pas au besoin actuel, surtout si l'on autorise le relieur à inscrire: «Nouveau recueil de cantiques»? On pourrait évidemment objecter que ce serait dommage pour la bonne vieille reliure, car, chose curieuse, l'exemplaire de l'ancien recueil qu'on trouve à l'église est d'une fabrication particulièrement soignée: mais peut-être cet aspect avantageux tient-il à un usage fort modeste; et l'on pourrait ainsi faire observer que les frais d'une nouvelle reliure sont complètement inutiles; mais à ces arguments, il faut répondre d'une voix profonde, remarquablement profonde: tout homme sérieux de notre époque sérieusement inquiète voit bien qu'il faut faire quelque chose - et du coup, toutes les objections tombent.

Car si certaines petites chapelles étaient seules à éprouver vraiment le besoin d'un nouveau recueil, pour faire retentir sous les voûtes de l'église le cri de guerre de leurs réunions de réveil, l'affaire ne serait pas si grave. Mais quand toute une époque met à l'unisson ses voix diverses pour réclamer un nouveau, voire plusieurs nouveaux recueils de cantiques, il faut bien alors faire quelque chose; l'état actuel ne peut pas durer, ou l'on court à la ruine de la religiosité.

D'où vient que l'on fréquente relativement si peu l'église, du moins en notre capitale? Eh! Naturellement c'est la faute du vieux recueil de cantiques. D'où vient que ceux qui ne vont pas régulièrement à l'église y arrivent au moment où le pasteur monte en chaire pour le sermon, ou même un peu après? Eh! Naturellement par répulsion pour le vieux recueil. Et d'où vient que l'on s'échappe peu décemment de l'église dès que le pasteur a dit amen? Eh! Naturellement, on s'éclipse par dégoût du vieux recueil. D'où vient que le culte domestique soit si rare, bien qu'il soit loisible d'y utiliser d'autres recueils à son choix? Eh! Naturellement, cela vient d'une si forte aversion pour l'ancien qu'on s'y refuse aussi longtemps qu'il existe, car sa simple existence détruit tout recueillement. D'où vient que les fidèles conforment si peu leurs actions aux paroles qu'ils chantent le dimanche? Eh! Naturellement, c'est que le vieux recueil est si mauvais qu'il vous empêche d'agir selon ce qu'il dit.

Et d'où vient alors qu'en tous ces cas il en a malheureusement été de même bien avant qu'il ait été question du besoin d'un nouveau recueil? Eh! Naturellement, c'est bien clair, il s'agissait du profond besoin des fidèles, de leur besoin profond qui n'était pas encore clair à leurs yeux - faute de la réunion d'un synode. Mais c'est justement pourquoi, me semble-t-il, on devrait hésiter à supprimer l'ancien si l'on ne veut pas tomber dans un trop grand embarras quand il s'agira d'expliquer les mêmes phénomènes, une fois le nouveau recueil adopté.