
"L'autorité: pouvoir ou service?"
Éditorial, Jean-Marc Meyer
Méditation
L'Évangile n'est pas une religion, Jean-Paul HumbertAgenda
Les articles
- Culture et christianisme : Le christianisme entre secte et sagesse, André GOUNELLE à Altkirch, vendredi 11 octobre, 20h La Halle au Blé.
- Présentation des nouveaux pasteurs du consistoire
Christiane PUZENAT, Saint-Jean
Anne LEPPER, Saint-Marc
Christian LEPPER, Saint-Étienne
L'autorité:
entre crise et nécessité
Fonder bibliquement et théologiquement l’autorité, Jean-François COLLANGE, professeur d’éthique à la faculté de théologie de Strasbourg, propos recueillis par Didier WeillL'autorité des prophètes dans l'AT, Michaela BAUKS, professeur d’Ancien Testament à la Faculté de Théologie Protestante de Montpellier
Une autorité en quête d'auteurs, Sophie Schlumberger, bibliste
Ce que j'ai, je te le donne, Jean Dietz, pasteur à Bourg-en-Bresse
De la toute-puissance à la toute patience, Richard Bennahmias
Discutant sur le sujet de l’autorité parentale, un ami m’a dit que la seule qu’il osait exercer était, de temps en temps, passer une caresse de ses doigts dans les cheveux de son fils de 7 ans et que le reste : « il le découvrira bien par lui-même ! ».
Un autre m’aurait dit qu’une bonne engueulade, une bonne claque, voire un bon coup de ceinturon, voilà ce qu’il faut pour apprendre que : « dans la vie, on ne fait pas toujours ce qu’on veut… »
Moi, j’ai eu les deux : les caresses et les claques ; et ma foi, je crois que les deux m’ont aidées…L’autorité : c’est un sujet devenu à la mode dans notre pays. Pour certains, il faudrait tendre la main à tout le monde - même à ceux qui font de grosses bêtises - en arguant du fait qu’avec un peu de présence, un peu d’éducation, un peu de dialogue, on remettra les égarés dans le droit chemin, celui du respect des autres et de la société… Ils ont un peu raison, quelque part…
Pour d’autres, il faut avant tout sévir, châtier, emprisonner, car c’est uniquement devant la peur d’une autorité forte et intransigeante que délinquants et voyous de toutes sortes plieront l’échine et respecterons les lois valables pour tous… Ils n’ont pas tort non plus…Entre une attitude qui laisse tout faire et une autre qui punit la moindre incartade, où se situe vraiment ce qu’à défaut d’autres mots nous appelons « l’autorité » ?
À mille lieues d’un laxisme bienheureux ou d’un pouvoir dictatorial, la Bible nous rappelle que l’autorité - celle de Jésus en particulier - est ce qui permet à l’autre de grandir, de devenir lui-même, de dépasser ses propres penchants, ses inhibitions, ses craintes ou ses fantasmes.
Elle est cette altérité qui nous permet de devenir nous-mêmes, non pas par une permissivité extrême ni dans un carcan insoutenable mais avec la promesse d’une réelle maturation, en respect de notre propre personne et de celle des autres.
Elle est ce qui nous permet de nous placer devant Dieu, en ayant appris de lui le Bien et le Mal et de lui dire : « Me voici, pour que ta volonté soit faite, et pour que je vive selon ta volonté» !Savoir apprendre à « apprendre à vivre »… sans insouciance et sans coups de cravache… mais avec fermeté, volonté, intelligence et amour…
Ni pouvoir, ni obligation contraignante, ni laxisme, ni démission, mais juste abnégation et service…
C’est peut-être cela la vraie autorité !Je sais bien ! Il nous reste à découvrir, ensemble, comment mettre tout cela en pratique…
Mais une chose est sûre : cela n’empêche pas une petite caresse dans les cheveux… de temps en temps…Jean-Marc Meyer
ConférencesSamedi 5 octobre, 20h30, temple Saint-Étienne, ensemble vocal féminin "Plurielles" sous la direction de Catherine FENDER.Samedi 12 octobre, 20h30, temple Saint-Étienne, concert de l’ensemble vocal de Saint-Petersbourg. Musique sacrée et folklorique. Dix chanteurs professionnels interprètent des œuvres de Tschesnokov, Rachmaninov, Bortnjanskij, sous la direction de Junj MAREK. Entrée libre, collecte.
Vendredi 18 octobre, 20h30, temple Saint-Étienne, concert Gospel.
Samedi 19 octobre, 20h30, temple Saint-Étienne, concert du Phans.
Vendredi 1er novembre, concert du Chant Sacré, 17h, temple Saint-Étienne. Monteverdi, Messa a quattro voci da capella, HE 1 542 ; Beethoven, Messe en ut majeur, Op. 86 pour soli, chœur et orchestre. Direction: Bernard BRINKERT. Entrée libre, collecte.
Colloque Albert SCHWEITZER
- Vendredi 4 octobre à 20h30 à la chapelle de l’Illberg, «Nous humains dans l’univers ?» par Roland OMNÈS, astrophysicien, professeur à l’université de Paris Sud. Dans le cadre des «Soirées de l’Illberg».
- Mercredi 9 octobre à 20h30 à la chapelle de l’Illberg, «Chances et défis du protestantisme aujourd’hui» par André GOUNELLE, théologien. Dans le cadre des «Soirées de l’Illberg».
- Vendredi 11 octobre à 20h à la Halle aux Blés d’Altkirch, «Le christianisme entre secte et sagesse» par André GOUNELLE, théologien, voir pages 4 et 5 de ce Ralliement.
- Jeudi 10 octobre à 18h30. "Face à l’Extrême Droite, s’engager avec l’Association "Mouvement Comprendre et s’engager". Gérard JANUS, pasteur, président de l’Association. Conférence Comenius en collaboration avec l’Aumônerie des Etudiants "Les Cigales" à l’Amphithéâtre Schutzenberger de l’Université de Haute Alsace rue des Frères Lumière Mulhouse.
- Jeudi 17 octobre à 20h30 à la chapelle de l’Illberg, «Paul de Tarse et la justification par la foi», soirée de réflexion biblique animée par Jean-Marc SAINT. Dans le cadre du cycle «Actualité d’une doctrine: la justification par la foi».
- Jeudi 24 octobre à 18h30. "Santé et propriété intellectuelle, quel avenir?" Florent GROS, mandataire européen en brevet et manager au sein du département Corporate Propriété Intellectuelle de Novartis (Suisse). Conférence Comenius en collaboration avec l’Aumônerie des Etudiants "Les Cigales" à l’Amphithéâtre Schutzenberger de l’Université de Haute Alsace rue des Frères Lumière Mulhouse.
Samedi 12 octobre 2002 StrasbourgFête de la Réformation le 27 octobreL'Association française des amis d'Albert SCHWEITZER et l'Union protestante libérale organisent le samedi 12 octobre au Foyer Lecocq, cour de l'église Saint-Guillaume, rue Ernest Munch, une rencontre débat qui aura pour thème:
«Eschatologie, espérance et terreur»
Contrairement aux anciennes générations, nous ne pouvons plus maintenir la croyance qu'à la fin des temps le Royaume de Dieu s'ouvrira de lui-même. Nous faisons l'expérience d'une fin possible de l'humanité et nous ne saurions laisser son destin dépendre d'une fin du monde. (Albert SCHWEITZER, L'idée du Royaume de Dieu au cours de la transformation de la foi eschatologique en foi non eschatologique, 1950)
Au programme de 9h30 le matin à 17h l'après-midi
Ouverture du colloque par les pasteurs Philippe AUBERT et Ernest WINSTEIN
- «La notion d'eschatologie dans l’œuvre de SCHWEITZER» par Jean-Paul SORG
- « Eschatologie et sécularité », par le Pr Gabriel Vahanian
- «L'Eschatologie de la Réformation», Par le Pr Matthieu ARNOLD
- «Promesses et menaces de l'avenir: SCHWEITZER, TILLICH et les théologiens du
- process», par le Pr André GOUNELLE
- «Expérience eschatologique à Lambaréné? A propos d'un arbuste sur la tombe
- de SCHWEITZER», par le Docteur Othon PRINTZ
- «Aurobindo et le futur de l'homme. Un hindouisme eschatologique?», par le Pr
- Karel BOSKO (Genève)
- «René GIRARD et la perspective eschatologique», par Mme Heidi TRAENDLIN
À 12h 30, un repas sera pris en commun au restaurant du FEC, place Saint-Étienne.Merci de signaler votre participation par un courrier adressé au secrétariat de l'AFAAS, 1 quai Saint-Thomas, 6700 Strasbourg.
La fête de la Réformation connaîtra cette année deux temps forts:Heures Musicales
- Le culte à 10h15 au temple Saint-Étienne, prédication du pasteur Alain ARNOUX de l’Église Réformée de France sur le thème de l’actualité de la Réforme. Le verre de l’amitié sera offert à l’issue du culte qui sera rehaussé par la participation de plusieurs chorales du consistoire réunies pour l’occasion.
- Le concert du Collegium Musicum à 17h au temple Saint-Étienne.
Au programme:
- Ouverture «Bajka-Conte d’hiver» de Stanislas Monuiszko.
- Concerto n°4 opus 58 pour piano et orchestre – en sol majeur de Ludwig Van Beethoven.
- Symphonie n°5 dite de «La Réformation» de Felix Mendelssohn-Bartholdy.
Direction: Jan SOSINSKI. Pianiste: Brigitte GARZIA-CAPDEVILLE. Entrée libre, plateau.
À noter que l’Ouverture de Monuiszko est une première nationale, les œuvres de ce compositeur polonais du 19e siècle ne sont que très rarement interprétées en France. La symphonie n°5 de Mendelssohn, «Réformation» est une reprise du choral de Luther, «Ein’ feste Burg ist unser Gott».
Tous les samedis à 17h au temple Saint-Étienne
Entrée libre – collecte.
- 5.10: piano à quatre mains avec Claude LANG et Monique DENIMAL, œuvres de RACHMANINOV, MESSAGER.
- 12.10: "Trio Novalis" avec Paul COLLIN, Thomas ZIMMERMANN et Mathieu SCHWEIGER.
- 19.10: piano-poésie avec Dany ROUET, professeur au CNR de Strasbourg, dans le cadre du Festival "Tout Mulhouse lit". Préludes et Fugues de BACH, lecture de textes poétiques par la Bibliothèque Municipale de Mulhouse.
- 26.10: Chœurs avec la chorale "La Cantilène" de la Maison du Temps Libre de Mulhouse, sous la direction de Geneviève MEYER. Et la chorale "Chorilla" dirigée par Dominique STEHLIN, accompagnée au piano par Patrick FROESCH, musique française.
Dans la revue “Science et Vie” du mois d’août, j’ai lu cet été un article fort intéressant sur les capacités du cerveau humain à réceptionner des croyances religieuses. Le titre se présente d’une manière plus médiatique sous la forme d’une question provocante sans point d’interrogation : “Pourquoi on croit en Dieu/ les étonnantes réponses des neuro-sciences”. J’aimerais partager ici quelques réflexions.
La religion se propage, selon Pascal Boyer, comme une sorte d’épidémie mentale. Les idées religieuses se répandent de bouche à oreille, les plus virulentes se fixent, les autres tombent dans l’oubli ! Tous les humains sont soumis aux mêmes mécanismes cérébraux. L’idée religieuse forte est toujours une étrangeté qui bouleverse notre sens commun. Ainsi plus l’idée est bizarre, plus elle est forte et peut donc devenir croyance qui se transmet, comme un virus bien virulent ! C’est ainsi que les croyances religieuses qui réussissent à s’installer se plaisent dans le surnaturel sans complexe. Depuis la nuit des temps, la machinerie cérébrale des humains sélectionne ce qui force l’attention et qui excite la mémoire !
Cette explication “scientifique” de la religion donne à penser. Elle nous redit à sa manière que les humains sont sans cesse tentés par des solutions extra-ordinaires. Le cerveau est perméable aux idées excitantes et semble toujours friand de bizarrerie. Dans le registre religieux, il serait donc suicidaire de mettre un frein à cette surenchère ! Le retour en force de tous les fondamentalismes modernes est une démonstration éloquente. Que ce soit dans sa version chrétienne, catholique ou protestante, ou dans sa version juive ou musulmane, l’intégrisme religieux qui repose sur des absolus défiant radicalement toute raison et toute connaissance se propage à grande vitesse. Plus c’est énorme, plus ça passe ! Cette capacité de propagation inquiète parce qu’il en va de la paix du monde. Les religions absolutistes, revanchardes et impérialistes n’ont jamais apporté la paix sur la terre.
Il en va donc de la religion comme de tout le reste. Argent, sexe, pouvoir, etc. il en faut toujours plus ! Plus d’émotion, plus de force, plus de vie ! Tout compte fait, c’est un retour à la case départ ! La tentation ultime, c’est bien de vouloir être comme des dieux. Après le savon et la voiture, la religion veut offrir aux masses la grande satisfaction et la vie éternelle. Notez qu’il n’y a souvent pas de différences de niveaux. Un parfum peut vous conduire directement dans l’éternité ou une religion vous apporter un petit bien-être tout à fait privé.
Il faut avouer que dans nos Eglises luthéro-réformées, il y a une difficulté. Les pasteurs sont formés dans les facultés universitaires pour être capables non seulement d’annoncer l’Evangile à partir des nouvelles connaissances actuelles, mais aussi de former des croyants adultes, responsables, lucides prêts à partager le service de la Parole et la réflexion théologique.
Luther et Calvin ont œuvré de belle manière pour permettre à chaque croyant(e) de lire personnellement les Saintes Ecritures. Il est souvent très difficile pour les pasteurs de poursuivre leur effort en partageant avec les laïcs les clés d’interprétation, les fruits de l’exégèse, les remises en question acquises en faculté de théologie.
Pourtant, depuis trois siècles, les sciences bouleversent totalement nos états de conscience et nos connaissances dans tous les domaines et en particulier dans celui de la lecture de la Bible. Les protestants sont fiers de leur autorité biblique “Sola Scriptura”, mais comment peuvent-ils aujourd’hui lire la Bible ? Si c’est à la lumière des idées religieuses, fortes, pour ne pas dire virulentes, transmises depuis des générations et qui s’attachent au surnaturel et à l’étrangeté, alors “on” peut continuer à croire en Dieu en bétonnant le passé. Mais si c’est à la lumière d’un travail biblique sérieux qui tient compte des connaissances actuelles, alors chaque personne est interpellée pour construire un avenir nouveau, la paix sur la terre.
Quand on sait que les protestants ne lisent plus tellement la Bible et que le débat critique autour d’une théologie en recherche se fait rare, nos Eglises peuvent se demander quel avenir les attend. Les idées fortes progressent, elles sont conquérantes, elles gagnent du terrain à cause même de leur caractère “détonnant”. En ce qui concerne le christianisme, nous connaissons la version institutionnelle “vaticane” et la version individuelle “évangélique”. Mais cela revient au même. Les foules sont rassemblées, la religion se propage en proclamant des certitudes étourdissantes, les croyances religieuses se portent bien. Entre ces deux versions exclusives et efficaces, celle d’une Institution qui ose prétendre détenir la Vérité et celle d’un Mouvement qui possède la clé du salut individuel, la tradition luthéro-réformée peut-elle encore trouver une place sur le marché religieux ?
Je le crois. Mais le chantier est ouvert, il y a du pain sur la planche, il y a des Bibles à rouvrir, il y a des doutes à assumer. Car l’Evangile n’est pas une religion ou des idées qu’on peut attraper sans y penser comme un virus, il n’est pas non plus l’organisation de croyances à faire avaler et pas même la mise en œuvre de rituels qui pourraient attirer la protection des dieux. Il est bien plus que cela. Il nous appelle à la liberté, à la responsabilité, à la solidarité qui se jouent au jour le jour dans chaque rencontre là où nous sommes.
Bon travail !
Culture et christianisme : Le christianisme entre secte et sagesse,
Né à Paris en 1924, Etienne Trocmé a commencé ses études supérieures à l’Ecole des chartes et à l’Ecole pratique des hautes études avant de s’orienter définitivement vers la théologie et plus particulièrement le Nouveau testament. En 1957, sa thèse de licence est consacrée au « Livre des Actes et l’Histoire ». Les conclusions du jeune théologien remettent sérieusement en question le cadre chronologique, historique et géographique de cet écrit qui se résume principalement à une défense de l’apôtre Paul contre ses adversaires de la communauté de Jérusalem. En 1953, Trocmé se consacre à l’étude de la formation de l’Evangile selon Marc. Il conclut à l’existence d’un texte primitif, chapitres 1 à 13, les derniers chapitres 14 à 16, étant un document de nature liturgique servant à commémorer la Passion de Jésus assez tôt après sa mort. Ces deux textes ont été réunis rapidement pour former l’Evangile que nous connaissons aujourd’hui dont l’origine remonterait aux années 50. Toujours préoccupé par les questions historiques que ne manque pas de poser le texte du Nouveau Testament, le professeur strasbourgeois reprend à nouveaux frais la problématique du Jésus historique à laquelle Albert Schweitzer croyait avoir mis un terme définitif en démontrant l’impossibilité d’atteindre le Jésus historique à travers les témoignages bibliques.Avec « Jésus de Nazareth vu par les témoins de son temps » (1971), nous sommes en présence d’une œuvre majeure grâce à laquelle nous pouvons approcher les différentes images et compréhensions de Jésus véhiculées par les Evangiles. En 1983, l’infatigable historien chercha à déterminer l’origine des récits de la Passion. Malgré leurs incohérences historiques et chronologiques, ces récits ont été élaborés à partir d’un archétype, la commémoration liturgique, à la manière dont nous le faisons encore le Vendredi Saint, de la mort de Jésus par la communauté de Jérusalem au moment de la Pâque juive. On se souviendra longtemps des interventions d’Etienne Trocmé sur ces difficiles questions dans la série d’émissions : « Corpus Christi ».
Cette carrière académique prestigieuse a donné au théologien strasbourgeois une audience internationale. Docteur Honoris Causa de l’Université de Glasgow, son œuvre est traduite en cinq langues. Etienne Trocmé était aussi un homme aux fortes convictions. Deux fois doyen de la Faculté de Théologie protestante de Strasbourg, il sera aussi par deux fois élu Président de l’Université et Vice-Président de la Conférence des Présidents d’Universités. L’homme s’est aussi largement investi dans la vie de la cité, il sera tête de liste de l’Union de la Gauche aux municipales de Strasbourg et présidera le comité départemental de la LICRA (ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme).
Sa retraite fut féconde ; en 1997, avec la clarté et la rigueur qui ont toujours caractérisé ses travaux, Trocmé fait le point sur l’histoire de l’Eglise naissante, ses combats internes et ses principaux personnages, Pierre, Paul et Jacques le frère du Seigneur. « L’Enfance du Christianisme » connaîtra un vif succès bien au-delà du cercle confidentiel des spécialistes. En 2000, après trente années de recherches, le spécialiste de Marc livre enfin un commentaire scientifique de cet Evangile qu’il aimait par-dessus tout. Tout au long des 400 pages d’une érudition parfaite, il montre que, sous une apparence simple et parfois naïve, l’auteur du plus ancien Evangile organise son récit en fonction d’une compréhension du message et de la personne de Jésus qui lui est très personnelle, même s’il utilise une partie importante de la tradition qu’il a reçue de la première Eglise. Cette même année 2000, Trocmé fait montre de sa capacité à communiquer avec un large public dans son dernier ouvrage au titre évocateur « Quatre Evangiles, une seule foi ».
Cette rapide évocation de l’œuvre de celui qu’on appelait le Président Trocmé est bien incomplète.
Elle passe sous silence les centaines de publications scientifiques, les combats contre toutes les formes de racisme ainsi que le dernier mené en faveur de l’enseignement de la théologie islamique dans le cadre de l’Université Strasbourgeoise. En retraçant à grandes lignes la vie de cet immense savant, comment ne pas reconnaître ici notre dette envers le professeur. Assis à son petit bureau, tous les bureaux étaient petits pour lui, il ouvrait délicatement son Nouveau Testament grec ; c’est alors que commençait la magie du savoir. Avec une voix presque timide, sur un ton toujours égal, la traduction du grec prenait une saveur qui confinait à l’humour. La traduction du passage terminée, les mains interminables du professeur enlevaient alors lentement ses grosses lunettes et l’explication commençait. Rarement, pour ne pas dire jamais, un seul mot au tableau, le texte, et nous et lui avec nous et ce, avec une bienveillance qui touchait à la charité, celle qui ne se moque pas de l’ignorance et des limites de l’intelligence d’étudiants pas toujours conscients de leur privilège. Etienne Trocmé nous a transmis son immense savoir, mais le plus touchant c’est la manière presque paternelle dont il l’a fait. Oui, c’était un grand monsieur qui a connu tous les honneurs académiques, les présidences les plus importantes dans l’Université française, ainsi que les plus grands honneurs de la République ; il était Commandeur de la Légion d’Honneur, mais il est toujours resté un serviteur de l’Evangile. Celles et ceux qui ont croisé sa route se souviendront longtemps de son très « british » : « Bonjour cher ami ».
À Dieu cher Maître.
Philippe AUBERT
André GOUNELLE est né
à Nîmes en 1933, d'une vieille famille protestante des Cévennes.
Après un cursus en philosophie à l'Université de Montpellier,
il a étudié la théologie dans la même ville,
puis a obtenu un doctorat d'État en théologie à l'Université
de Strasbourg. De 1963 à 1971, il a servi l'Église Réformée
de France en tant que pasteur à Dijon et à Nîmes. Professeur
titulaire à la Faculté de théologie protestante de
Montpellier de 1970 à 1998, il a été doyen de cette
Faculté de 1975 à 1981. Personnalité marquante du
courant protestant libéral, il a dirigé durant près
de quinze ans la revue «Études théologiques et religieuses»,
et a longtemps assumé des responsabilités importantes au
sein des instances nationales du protestantisme français.
Auteur
d'une quinzaine de livres, André GOUNELLE s'est interrogé
sur la christologie, la théologie trinitaire et l'Église.
Il a particulièrement travaillé sur les principes qui fondent
le protestantisme, ainsi que sur les relations entre la foi et la culture.
Vulgarisateur de talent, il a beaucoup contribué à faire
connaître en France le grand théologien Paul TILLICH (dont
il a traduit en français une partie des œuvres), les théologies
de la mort de Dieu, et les perspectives innovantes de la théologie
américaine dite du Process. Son dernier ouvrage, «Dans la
cité» (Van Dieren, 2002), livre ses réflexions sur
les rapports entre les Églises et le politique, les valeurs républicaines,
le nationalisme et l'écologie, le devenir du christianisme dans
la postmodernité. Remarquable conférencier, son éloquence
est servie par une vaste culture, un vif souci de comprendre l'évolution
contemporaine, et le don de faire connaître les recherches les plus
prometteuses de notre époque.
N'est-il pas paradoxal de situer le christianisme "entre secte et sagesse" alors que les Églises traditionnelles dénoncent avec véhémence les sectes et les sagesses qui les concurrencent?Présentation des nouveaux pasteurs du consistoireDeux dangers menacent constamment le christianisme: celui de devenir une "sagesse", de faire partie des autorités morales et intellectuelles qui dans un pays rappellent les règles du bien vivre et les convenances; celui de devenir une "secte", un groupe en marge et à part, qui ne se préoccupe pas de la société et s'en isole le plus possible. La secte se caractérise par la volonté d'une coupure ou d'une rupture, la sagesse par la recherche d'un accord ou d'une alliance avec la culture. Par culture, j'entends les connaissances, les valeurs, les références, les manières de penser, de sentir et de vivre, l'organisation de l'existence collective qui caractérisent une société.
Durant son histoire, le christianisme a toujours entrepris de combiner la différence et la distance d'avec le monde (que préconisent les courants sectaires) avec une participation et une contribution intelligentes à l'histoire des hommes (que recommandent les sagesses). Dans cette entreprise, il a connu des réussites (jamais totales), de nombreux échecs, et des dérives malsaines dans un sens ou dans l'autre. Ces risques n'empêchent pas l'entreprise d'être nécessaire. Y renoncer serait pour le christianisme manquer à sa vocation même. Il s'égare tout autant quand il se désintéresse de la culture, voire la condamne en bloc, que lorsqu'il tente de la régenter en lui imposant ses principes et ses orientations.
Né de la conjonction d'une secte juive, de la philosophie grecque et de l'empire romain, le christianisme semble voué à devoir renaître sans cesse au contact des cultures qu'il rencontre; qu'en est-il aujourd'hui ?
Une religion consiste en un message qui se dit dans un langage (doctrines, rites, etc.). Le message vient de Dieu (c'est, du moins, la conviction des croyants), et le langage vient des hommes. Dans le Nouveau Testament, le message se dit avec les mots, les images et les idées tant du judaïsme que de l'hellénisme du premier siècle. Les grandes conciles, qui définissent le dogme trinitaire et christologique, le formulent avec le vocabulaire et les concepts des quatrième et cinquième siècles. Les Réformateurs l'ont exprimé dans le langage de leur temps. Nous avons à le proclamer dans celui de nos contemporains. C'est pourquoi le christianisme prend des formes différentes selon les époques ou les lieux, et "renaît" ou, plus exactement, se métamorphose constamment au contact des cultures. Métamorphoser veut dire changer la forme, pas transformer le contenu.
Viendra-t-il un jour où on ne pourra plus exprimer le message évangélique, et existe-t-il des cultures incapables de fournir un langage pour le dire ? Je n'en sais rien, mais il me paraît clair que ce n'est pas le cas du monde moderne et postmoderne où nous vivons.
Chaque génération de chrétiens se trouve devant un défi : donner au message évangélique une forme adaptée à la culture ambiante. Une forme adaptée ne veut pas dire forcément une forme qui agrée à la culture, qui suive ses orientations, mais une forme qui permette au message de se faire entendre. Il est essentiel de distinguer le message et le langage, sinon on identifie l'évangile avec la manière de le dire qui a été celle de nos pères, et on sacralise la tradition au lieu d'explorer des voies nouvelles et différentes.Comment sortir de l'impasse d'un christianisme qui, inféodé à la civilisation occidentale, a souvent méprisé les autres cultures ?
Parler au singulier de la civilisation occidentale ne va pas de soi. L'Occident est très divers dans le temps et dans l'espace.
- Dans le temps : depuis cinq siècles, les modifications sont considérables. Nous ne vivons même plus dans le monde culturel de nos parents et grand-parents. On a soutenu, avec raison, qu'un protestant du seizième siècle ressemble beaucoup plus à un catholique de la même époque qu'à un protestant d'aujourd'hui. Dans un livre récent, Jean Rohou a montré qu'au dix-septième siècle s'opérait une "révolution de la condition humaine" (comprenez : de la manière de comprendre et de vivre cette condition).Le problème ne consiste pas à rompre, ce qui est impossible et serait une erreur, le lien entre la religion et la culture, mais à combiner l'universalisme avec le communautarisme. L'universalisme souligne l'unité foncière du genre humain, et tend à imposer partout des règles et des principes identiques. Le communautarisme insiste sur la spécificité irréductible de chaque groupe, et sur son droit à cultiver ses particularités. Sans aucun doute, on a trop insisté sur l'universalisme et voulu imposer à tous le même moule culturel. On a, du coup, favorisé un nivellement uniformisant, le refus des différences et le mépris pour les autres. Il ne faudrait pas aujourd'hui tomber dans l'excès inverse, et voir dans l'humanité une juxtaposition de cultures qui n'ont rien à se dire les unes aux autres, entre lesquelles il n'y a pas d'échange possible, ce qui conduirait à un "apartheid" généralisé (à un fractionnement de l'humanité ). La sagesse appelle à l'universalisme, tandis que la secte développe les distinctions. Il y a là deux exigences aussi nécessaires l'une que l'autre. Nous devons chercher comment les associer ou les combiner.- Dans l'espace : même s'ils tendent beaucoup actuellement à se rapprocher, on ne peut pas identifier les modes de vie et de pensée qui prédominent en Angleterre, en Espagne, en Allemagne, en France, et aux États-Unis. Même en France, entre un breton, un corse et un alsacien, que de différences! On ne peut d'ailleurs pas parler non plus au singulier de civilisation africaine ou orientale.
Quels sont les problèmes majeurs que pose la transmission de l'Évangile dans le cadre de la modernité, et face à une mondialisation qui privilégie les intérêts des puissants aux dépens de l'humanité dans son ensemble ?
Sommes-nous encore en modernité, ou sommes-nous entrés dans la postmodernité ? Modernité ne désigne pas, je le rappelle, ce qu'il y a de plus récent, mais ce terme qualifie une étape de la culture européenne (sans oublier ni effacer les diversités signalées plus haut). Cette étape commence, en gros, au seizième siècle et se termine au vingtième.
Entrons-nous dans une nouvelle époque qu'on appelle postmoderne, faute de meilleur qualificatif ?
Certains le pensent, non sans arguments (mais leur thèse rencontre aussi des objections). Mon dernier livre Dans la cité indique ce qui distingue et oppose modernité et postmodernité.
Par mondialisation, on entend habituellement la domination d'une logique purement économique ou marchande qui ne connaît que les intérêts financiers. Ce sens me paraît réducteur, car la mondialisation a quantité d'autres aspects. En tout cas, la domination de l'économique ou du financier va contre le "holisme" que préconise la postmodernité. Il y a holisme (holé veut dire en grec l'ensemble, la totalité) quand on tient compte de toutes les dimensions d'une situation, pas seulement de son aspect pécuniaire et marchand, mais aussi de la préservation de la nature, de la qualité de l'existence humaine, de la justice sociale, des orientations culturelles, etc. Là où la modernité isole et sépare, la postmodernité entend réunir, mettre en relation, harmoniser, équilibrer. Elle préconise une démarche sinon globale, du moins pluridimensionnelle, qui entend faire droit à plusieurs éléments. Que la mondialisation, au sens courant du mot, indigne et révolte est l'un des signes du passage de la modernité à la postmodernité.Les Eglises ont eu beaucoup de peine à entrer dans la modernité. Les fondamentalismes et les intégrismes témoignent de rejets souvent (pas toujours) inconsidérés, plus instinctifs que réfléchis. Ceux qui ont le plus plaidé pour l'acceptation de la modernité, je pense à des protestants libéraux comme Troeltsch et Schweitzer, en ont été aussi des critiques très lucides. Accepter la modernité ne signifie pas, pour eux, l'approuver avec ses dangers et ses dérives, ignorer ce qu'elle a de négatif, mais en tenir compte, et recevoir ce qu'elle a de positif. Il faut s'opposer à l'illusion romantique qu'il existe dans le passé une période sinon parfaite, du moins supérieure au présent, et qui pourrait servir de modèle ou de critère pour juger la nôtre. Alors que les Églises sont encore, au moins partiellement "prémodernes", voilà qu'arrive la postmodernité qui leur demande un nouvel effort de réflexion et d'adaptation.
Que ces évolutions ne nous découragent pas ni ne nous démobilisent. L'évangile est tout aussi pertinent, à la fois dérangeant et consolant, aujourd'hui qu'hier. Et le christianisme a des atouts non négligeables. Le dernier chapitre de mon livre Dans la cité suggère quelques contributions positives que nos paroisses pourraient apporter - et déjà apportent - à la construction d'une postmodernité humaine. Schweitzer a souligné que la foi évangélique ne consiste pas à scruter en arrière, à se centrer sur les événements fondateurs du passé, mais à s'appuyer sur ces événements pour regarder vers l'avant et se tourner vers ce qui vient. Elle ne répète pas, ni ne conserve, ni ne reproduit. Elle est espérance et innovation actives. D'après l'Apocalypse, Dieu dit : "Je fais toutes choses nouvelles" (et non "je maintiens" ou "je restaure").
André Gounelle, en réponse aux questions posées par Jacqueline Kohler
Christiane PUZENAT,
Pasteur de la paroisse Saint-Jean de Mulhouse.Protestante réformée par choix et " vocation tardive":
La nouvelle pasteur de la paroisse de Saint-JeanUne histoire ordinaire commencée après guerre, dans un village de Bourgogne d
u sud, histoire d'une fillette née à la campagne dans une famille de souches paysannes et qui a goûté précocement au plein air et à la liberté, aiguisant sa jeune curiosité au contact de la nature.
Sa famille s'est faite ouvrière par nécessité économique. C'était ainsi, à l'époque, en ce coin de terroir. La famille est restée petite - la fillette n'a eu que deux sœurs- mais enracinée dans une grande famille élargie avec ses joyeux rassemblements et ses fêtes colorées. La religion a eu sa place, comme le voulait la tradition catholique avec baptême, communion et confirmation. Mais l'éducation est restée fermement laïque et l'école a beaucoup compté . Elle est devenue institutrice.
Une histoire ordinaire ... La mienne.
Mais une histoire qui a toujours eu du goût.
Déjà tout enfant, j'aimais apprendre, savoir, comprendre, chercher, observer, écouter et cela ne m'a jamais quitté. Et avec mon premier métier, est venu le profond désir d'apprendre aux autres, et de perfectionner cette transmission, d'étudier tout ce qui permettait de comprendre la relation humaine.
C'est suite à la découverte de la bible, il y a une quinzaine d'années que je me suis tournée vers le protestantisme. Puis la découverte de "la justification par la foi" dans les œuvres de Luther a décidé de mon orientation vers le ministère, avec de profonds bouleversements dans ma vie: départ de l'Education Nationale, entrée en études de théologie une année à Paris, puis départ pour la Suisse, pour Neuchâtel où la faculté de théologie m'offrait une bourse. J'ai reçu là une formation nourrie de l'expérience spirituelle, théologique et humaine de Martin LUTHER, le premier des réformateurs. Même si cette formation a été largement complétée par l'apport d'autres théologies, elle reste une base solide pour moi.
C'est dans le canton de Berne que j'ai exercé, pendant ces cinq dernières années, un ministère en aumônerie: dans plusieurs villages, en milieu hospitalier et dans une clinique psychiatrique, cette dernière servant aussi de centre de désintoxication, notamment pour l'alcool et la drogue: une période intense riche en relations et en expériences, mais une proximité avec la détresse et la souffrance, qui m'incite maintenant à orienter ma formation personnelle - à long terme- vers la prévention.
Mon arrivée à la paroisse Saint-Jean constitue pour moi un profond changement, changement que j'ai souhaité. Je partage avec la paroisse le programme "enracinement et ouverture", enracinement dans la tradition réformée et ouverture au dialogue ... Un programme dont je me réjouis.
Anne LEPPER:
Pasteur de la paroisse Saint-Marc de Mulhouse.De l'Afrique à l'Alsace : les pérégrinations d'une Suissesse
Je suis née en Côte d'Ivoire, dans ce qui était alors la capitale : Abidjan. Mon père y avait été envoyé pour continuer la construction du centre de la Croix Bleue et j'ai passé les deux premières années de ma vie dans cette chaleur humaine où le chant et le rire des femmes rythmaient la vie chaotique d'un pays en quête d'identité ivoirienne.
Mon premier voyage s'effectua donc en direction de l'Europe, plus précisément en direction de ce pays au centre du continent de l'Europe et qui refusera 16 ans plus tard, de faire partie de la Communauté Européenne : la Suisse, d'où est originaire toute ma famille. Premier voyage, premières découvertes, premiers changements. Je crois que ce fut le plus grand jusqu'à aujourd'hui, et qu'il m'a préparé à tous les autres qui ont suivis. L'adaptation est maître-mot dans ce genre de situation : observer les gens, regarder comment ils vivent, essayer de comprendre leur façon de vivre, de se faire sa place. En tant qu'être humain, il est toujours passionnant de découvrir comment d'autres personnes vivent, comment elles se "débrouillent" dans le monde qui est le leur, quelles sont les règles qui régissent leur univers. Chaque lieu est différent, chaque pays, chaque région a ses particularités qui fait leur charme, leur intérêt.
Je suis restée longtemps en Suisse, près de 17 ans dans le même village, perché sur la côte qui domine le lac Léman et les Alpes, magnifiques dans leur grandeur, appelant leur visiteur à un dépassement de soi et à une quête spirituelle, au milieu de la nature, splendide et calme.
Puis mes études m'ont fait reprendre les voyages, nombreux, incessants. Je suis tout d'abord partie une année à Göttingen, améliorer et parfaire mon allemand, et apprendre une autre manière de faire de la théologie protestante. J'y ai découvert une vie estudiantinne totalement différente de celle que je connaissais de la Suisse romande, faite de vie en foyers, de discussions sans fin et de fêtes. J'y ai rencontré le luthéranisme, dans sa différence et dans sa richesse. Ma quête d'ouverture au monde ne faisait que commencer. De retour en Suisse, je me suis plongée dans ce qu'on appelle les boulots d'étudiants, pour financer mes études. Téléphoniste, caissière, serveuse puis professeur d'allemand dans une école de langue m'ont permis très tôt de m'insérer dans le monde du travail et, une fois de plus, de ne pas rester enfermée dans le monde que je connaissais, mais de partager la réalité que vivent la plus grande majorité d'entre nous.
Ma maîtrise en poche, je me suis familiarisée avec le trajet Genève-Paris, puisque j'ai eu l'occasion d'habiter et de travailler 9 mois en tant que pasteur suffragante dans une grande paroisse du centre de Paris. Nouveau changement de décors, nouvelles mentalités, si différentes des villages vaudois, nouvel effort d'adaptation, de découvertes, d'enrichissements. Et puis ce fut l'Alsace, tout d'abord le nord, l'outre-forêt, dans l'un de ces villages qui essaie de préserver son magnifique partimoine architectural, avec ce mélange si fascinant de plusieurs cultures. Et enfin Mulhouse St Marc.
Je me réjouis énormément de cette nouvelle étape, de ces découvertes qui m'attendent, de cet univers dans lequel mon mari et moi-même allons nous insérer. Je suis curieuse de cette nouvelle réalité, impatiente de vivre avec vous la foi chrétienne et de partager ensemble un bout de chemin en direction de la découverte de l'autre et de Dieu.
Nous nous réjouissons ainsi de ce nouveau lieu de vie et de partage, mon mari en tant que pasteur suffragant à St Etienne et moi-même en tant que pasteur probante à St Marc, et seront heureux de faire votre connaissance et de partager ensemble des expériences de vie et de foi passionnantes.Fraternellement
Christian LEPPER,
suffragant à la paroisse Saint-Étienne de MulhouseBonjour, je m'appelle Ohève et je suis le chat du pasteur. Depuis des années, ils déménagent avec moi, et je suis très content d'avoir finalement un lieu fixe pour quelques années. Avant, j'ai été avec eux à Niederseebach, un petite village du nord de l'Alsace, dans l'outre-fôret. Très pittoresque, très tranquille. À Niederseebach, ma maîtresse a fait son pro-ministerio, pendant que mon maître a poursuivi ses études théologiques à Heidelberg et à Strasbourg. Ces études expliquent pourquoi je n'ai pas vu souvent mon maître avant de venir en Alsace, parce qu'il a beaucoup étudié pour obtenir un DEA à Genève, pendant que j'étais avec ma maîtresse à Paris. Mais maintenant, ils sont mariés et ils ont enfin pu trouver deux lieux de travail proches l'un de l'autre. Nous nous installons à Mulhouse Saint-Marc, où ma maîtresse commence ses années probatoires, et mon maître n'aura pas de trop grands trajets à faire pour rejoindre Saint-Étienne. Je pense que je pourrai le voir plus souvent.
Arrêtons ici avec l'histoire du chat, parce qu'il y a des choses qu'il ne peut pas savoir, des choses avant sa naissance. Par exemple, il ne sait pas que je suis né en 1972 à Hannovre, en Allemagne, que j'y ai grandi, à l'exception de deux ans, pendant lesquels j'ai été avec ma famille au Zimbabwe, en Afrique. Après le baccalauréat et le service militaire obligatoire, je suis entré dans une profession combinant deux de mes intérêts: la technique et la musique, et je suis devenu facteur
d'orgues. C'est une profession très intéressante et j'ai continué de travailler dans ce secteur pendant toutes les années de mes études.
La théologie est un des autres intérêts que j'ai depuis mon adolescence: dans un groupe de scouts chrétiens, nous avons essayé de relier notre expérience du monde avec l'Évangile. La tension entre la réalité de la vie quotidienne et l'exigence de l'Évangile a donc été ma première question théologique. Cette question est une problématique de base pour tout chrétien et elle m'a poursuivi depuis, parce que la théologie, en tant que science académique, rencontre de vraies difficultés pour trouver une réponse valide pour tous les hommes et pour tous les temps; il faut alors essayer de répondre chaque jour de façon nouvelle devant chaque situation. Maintenant, j'arrive dans une nouvelle situation, une nouvelle réalité: votre vie quotidienne, et j'attends avec impatience de découvrir avec vous quel rapport nous pouvons établir entre cette réalité et la Bonne Nouvelle.
Fraternellement
L'autorité:
entre crise et nécessité
Fonder bibliquement et théologiquement l’autoritéComment définir le concept d’autorité ; comment analyser la crise actuelle de l’autorité ; comment fonder théologiquement et bibliquement la notion d’autorité ; quelle nuances y a-t-il entre «l’autorité» et « les autorités»… Jean-François COLLANGE, professeur d’éthique à la faculté de théologie de Strasbourg, tente de répondre à ces difficiles questions avant de tenter une synthèse : les autorités tirent leur autorité du projet de Dieu: l’avènement de l’humain.
Comment définiriez-vous l’autorité?
Quand y a-t-il crise de l’autorité?
Le propre de l’autorité est-il d’être contesté et en crise?
Comment peut-on fonder bibliquement et théologiquement l’autorité?
Comment peut-on, dans un monde sécularisé, réaffirmer bibliquement et théologiquement, la nécessité de l’autorité?
Comment définiriez-vous l’autorité?Le mot autorité vient du latin «augeo» qui signifie augmenter. L’autorité est donc, en son essence, ce qui permet de croître, ce qui amène «un plus être» ou un «mieux être». Elle participe d’une sorte d’ex-spansion de la réalité: l’autorité a pour fonction de permettre la réalisation d’un projet; elle donne corps à la visée commune d’un groupe. En grec d’ailleurs, le terme qui la rend («ex-ousia») signifie «sortie de l’être», accroissement. Il en ressort plusieurs conséquences pratiques: la visée fondamentale de l’autorité est clairement définie comme au service du bien (être), voire du mieux (être); avoir de l’autorité, c’est sortir de soi et se mettre au service de la réalisation d’un projet commun –permettre une mise en ordre en vue d’un «plus» et d’un «mieux»; une autorité n’est vraiment reconnue (là où l’on peut dire de quelqu’un qu’il manifeste de l’autorité) que là où elle ne vise pas à s’augmenter d’abord elle-même (quoi que le processus du pouvoir soit inhérent à son exercice, mais de façon seconde comme un moyen), mais à un dépassement d’une situation jugée solidairement insatisfaisante. On peut encore noter que le grec, comme le français d’ailleurs, utilise le singulier et le pluriel (exousia/exousiaï): l’autorité s’exerce à travers l’exercice d’autorités diverses. Celles-ci peuvent être en tension les unes avec les autres et même se révéler contradictoires.Quand y a-t-il crise de l’autorité?Deux grands cas peuvent se présenter à cet égard.D’une part, l’autorité ne vise plus qu’à s’accroître elle-même dans une sorte de mégalomanie dictatoriale et totalitaire: elle n’a alors plus de fondement tiers; elle n’est, de fait, plus reconnue en profondeur et entre en crise.
Mais d’autres cas peuvent se présenter chaque fois qu’une société a des difficultés à avoir des projets communs, quand il n’y a plus de visée commune mais des visées éclatées. Tel est en grande partie le cas aujourd’hui. La crise de la sécurité par exemple, ou celle des institutions en général (armée, police, État, École, Églises, voire la démocratie même) témoignent de la difficulté à adhérer à un projet commun, à s’atteler à une réalisation dotée d’une autorité reconnue par le plus grand nombre.
D’autres éléments concourent encore à la crise de l’autorité. Il y a alors comme un télescopage entre des «autorités» concurrentes ou contradictoires. Tel est le cas de certaines formes d’autorités parentales contestées par les connaissances, savoirs ou références de leurs enfants (notamment aux niveaux technique, informatique, médiatique, voire comportemental). Cela est particulièrement frappant dans les familles issues de l’immigration ou à l’école, quand les connaissances de l’enseignant sont comme «débordées» par celles de l’élève.
Notons encore la crise issue de la peur d’être tout simplement soi. Notre société vit une crise de jeunisme: on a peur de vieillir, on se conforme à une représentation de soi que proposent notamment les médias. Dans une large mesure, notre société est une société adolescente. Comment s’étonner alors qu’il y ait crise de l’autorité?
Le propre de l’autorité est-il d’être contesté et en crise?Certainement pas! L’affirmer reviendrait à prétendre que le propre du sec est d’être mouillé. Mais autorité n’est pas synonyme d’uniformité et d’unanimité. Il est bon que l’autorité soit contestée. Encore faut-il savoir au nom de quoi et pour quoi on conteste. Lorsque l’autorité n’est plus au service du «bien commun», elle peut -et même doit- être remise en cause.
Comment peut-on fonder bibliquement et théologiquement l’autorité?Bibliquement et théologiquement, le fondement dernier de l’autorité n’est autre que Dieu lui-même. Mais qui est ce Dieu-là? C’est un Dieu qui se manifeste par le don de sa Loi. L’autorité tient donc dans la Loi. Mais qu’est-ce que la Loi? La question ouvre des perspectives quasi infinies. Disons simplement ici que la Loi du Dieu biblique a pour objectif dernier l’avènement de l’humain. Comme le dit Jésus lui-même: «le sabbat (la Loi) est fait pour l’homme et non pas l’homme pour le sabbat (la Loi)». Par ailleurs, en Jésus-Christ, Dieu se révèle comme étant tout entier tourné vers l’avènement du Fils de l’homme, de l’homme dans la plénitude de son humanité. C’est à cette aune là que se mesure la véritable autorité, qui n’hésite pas à affronter la Croix.
Comment peut-on, dans un monde sécularisé, réaffirmer bibliquement et théologiquement, la nécessité de l’autorité?Trois points:1 – Il n’est pas nécessaire d’agiter je ne sais trop quelle menace biblique ou théologique pour faire prendre conscience de la nécessité de l’autorité. On ne sait aujourd’hui que trop combien nécessaire est l’autorité. Mais la question revient: quelle autorité et pour quoi? Pour quels projets communs? pour quelle «augmentation commune»? Dans quel sens voulons-nous faire avancer le monde? pour quel avènement? La question est ici double: nous manquons de perspectives communes (délitement du lien social, égoïsmes divers, etc.) et nous peinons à nous ouvrir à une transcendance qui nous dépasse réellement et, en nous dépassant, nous unisse.
2 – Cela dit, nous avons vu qu’une dialectique subtile s’établissait entre l’autorité (au singulier) et les autorités (au pluriel). C’est là le travail de la politique au sens le plus noble et du discernement éthique que de savoir sans cesse accorder des autorités partielles et souvent contradictoires, entre elles et avec l’autorité dernière qui les fonde.
3 – Bien des éléments de cette dialectique sont présentés dans le célèbre passage de Romains 13,1-7, compris de façon simpliste comme une apologie de la soumission aux autorités (au pluriel!). Celles-ci nous dit-on «viennent de Dieu». Certes! Mais, de façon précise, indique que, venant de Dieu, ces autorités-là sont sous Dieu. Elles ne tirent pas leur autorité d’elles-mêmes, mais de leur propre soumission à Dieu. Ce qui pose la question de la résistance à leur encontre lorsqu’elles sortent du cadre de cette soumission. Un peu plus loin, Paul précise d’ailleurs le sens de la soumission des autorités à l’autorité (de Dieu): faire le bien et combattre le mal. Mais la question pourrait rebondir: quels sont les critères du bien et du mal? Si Paul ne le précise pas, c’est d’abord qu’en la matière le bon sens doit l’emporter; c’est ensuite, qu’en Jésus-Christ, c’est, une nouvelle fois l’avènement de l’humain dans sa pleine et simple humanité qui définit et le projet divin et ce vers quoi les autorités sont autorisées à exercer leur pouvoir.
Propos recueillis par Didier Weill
L'autorité des prophètes dans l'AT ( Michaela BAUKS )
Les prophètes de l’Ancien Testament sont investis d’une autorité qui leur est donnée par Dieu lui-même. Rarement souhaitée, souvent rejetée, comment s’exerce-t-elle pour devenir «Parole du Seigneur» ?En général: Par rapport aux prophètes des cultures voisines qui se consacrent à la divination inductive, souvent employés au temple ou à la cour et travaillant avec certaines techniques pour s’assurer de la volonté divine (par divination, oniromancie, incantation et incubation; cf. Jr 27,3.9), le prophète biblique est un homme indépendant qui est appelé par Dieu (on parle de divination intuitive ou inspirée): Un homme ou une femme (cf. 2 R 22,14-20) est convoqué par Dieu dans un rêve, une vision ou une audition lorsque Dieu l'élit comme son porte-parole (cf. Am 7,10ss). Sans cette vocation le prophète est considéré comme un faux prophète (cf. 1 R 22,10-14) qui porte malheur.Une autorité en quête d'auteurs
La plupart des paroles prophétiques sont introduites par la formule «ainsi parle YHWH-Dieu».Cette formule souligne l'autorité du prophète pour sa mission. Les prophètes demandent au peuple un grand respect pour leur parole, car ils sont des médiateurs de Dieu. Leur parole est pré-établie par Dieu.
Le contenu de leur mission est double: D'un côté, ils énoncent des oracles divins en prédisant des événements futurs. De l'autre côté, ils donnent des explications concernant une conjoncture historique précise, dont le moteur a été une réaction divine aux activi-tés humaines. Ce raisonnement sur les causalités de l'histoire a provoqué un intérêt continu vis-à-vis des paroles des prophètes. Les générations suivantes les ont retravaillées. Leur travail a abouti à la collection et à la rédaction des paroles dans les livres des prophètes scripturaires.
Deux petits exemples: Esaïe (~ 745-700 av. J.-C.) est quelqu'un qui est lié à la cour sans qu'on puisse dire s'il est prophète libre ou dépendant du pouvoir. Il a libre accès au roi qu'il conseille dans sa conduite politique. Saisi par la grande vision du trône divin au Temple suivie d’une audition dans laquelle il est reconnu comme prophète (Es 6), Esaïe se met en route pour accomplir sa mission. Lorsque le roi de Juda, Akhaz, veut créer une coalition avec le roi assyrien afin de faire front contre le roi de Damas et le roi du royaume-frère Israël, Esaïe lui conseille de rester neutre (Es 7,4.7) et de se confier à Dieu, puisque ni Damas, ni Israël ne persisteront longtemps (destruction par les Assyriens en 731 et 722; cf. Es 7,8s; 9,7ss) et que même l'Empire assyrien succombera (en 626; Es 10,24ss). Ces prophétismes ne sont pas limités dans leur temps par la crise politique au VIIIes.
Les oracles messianiques concernant un nouveau roi qui sera plus proche de Dieu que ses prédécesseurs - en Es 7,14ss probablement Ezéchias; en Es 11,6 peut-être Josias - ne s'achèvent pas dans cette période précise. Leur langage et leur message sont si forts, que ces textes sont devenus les oracles par excellence qui prédisaient le Messie aux Chrétiens. La situation politique contemporaine est devenue un paradigme théologique pour les générations futures. L'autorité d'Esaïe dépasse ainsi largement son époque. Il est le modèle du prophète qui accepte sa mission qui est de prophétiser la déchéance du peuple suivi du jugement de Dieu, en raison de son infidélité.
La plupart des prophètes acceptent leur mission difficile - à une exception: c'est le livre traitant de Jonas, qui essaie de fuir son destin qui est de convertir Ninveh, capitale assyrienne. Même si l'objectif de ce récit est plutôt celui du rapport du Dieu d'Israël aux nations païennes, ce qui est un thème du IVe/IIIe s. a. J.-C., le fait qu'un prophète s'oppose à sa mission et que Dieu fait beaucoup d'efforts pour infléchir son destin dans le bon sens, me semble intéressant dans notre contexte pour comprendre quelle lourde charge peut être l'autorité pour l'un ou l'autre des prophètes bibliques.
Michaela BAUKS, professeur d’Ancien Testament à la Faculté de Théologie Protestante de Montpellier
Jésus est reconnu, dans l’évangile de Marc, – en particulier de ceux qu’il guérit – comme un homme plein d’autorité, mais contesté par les religieux qui l’accusent de blasphème. Son autorité bouscule les conceptions des disciples, tout comme les nôtres. Question pour nous aujourd’hui encore.
Comment Jésus n’aurait-il pas d’autorité, lui qui est «Christ» et «Fils de Dieu» (Marc 1,1)? Nombre de récits de cet évangile confirment son autorité sur les maladies, les démons, les éléments naturels déchaînés, les individus puisqu’à son appel ils quittent tout et le suivent. Les témoins de ces actes ne s’y trompent pas: «Qu’est-ce que cela? Voilà un enseignement nouveau, plein d’autorité! Il commande même aux esprits impurs et ils lui obéissent!» et le narrateur ajoute: «Et sa renommée se répandit aussitôt partout, dans toute la région de Galilée» (1, 27-28). «Aussitôt» est un adverbe que Marc utilise généreusement dans ses premières pages pour souligner cette autorité de Jésus et nous convaincre que cet homme est un héros dont l’autorité crève les yeux et ne connaît pas de limite. Ne s’autorise-t-il pas à pardonner même les péchés (2,5)? Pourtant cette autorité suscite de vives résistances chez les tenants de l’autorité religieuse qui l’accusent de blasphème (2, 10) et cherchent les moyens de le faire périr (3,6). L’autorité de Jésus crée donc une crise ouverte. A la tension du drame qui se prépare Marc ajoute un motif surprenant: pourquoi Jésus, au terme des ses actes merveilleux qui ramènent des êtres exclus à la vie, impose-t-il le silence à ceux qui voudraient dire leur admiration, leur joie et leur reconnaissance? Et pourquoi s’impose-t-il lui-même la marge (1,35-45)? Ces pourquoi habitent aussi des personnages du récit - les disciples (8, 14-21). On les dit souvent idiots - jugement certainement hâtif -, car c’est le Jésus de Marc qui suscite ces questions, crée l’incompréhension. Certes, Jésus a autorité mais sous la plume de Marc il échappe à la compréhension: qui est-il si, fort de cette autorité, il accepte son rejet, sa passion? Comment se fait-il qu’il ne refuse pas cela (8,33), qu’il ne se sauve pas lui-même, relevant ainsi le défi que lui lancent les passants, les grands-prêtres et les scribes (15, 29-32)? Son enseignement en paraboles (4,1-34) est marqué également de cette opacité: il éclaire et cache en même temps le Règne de Dieu. Marc mène ce motif de l’incompréhension jusqu’à la dernière page de son œuvre puisqu’il laisse le dernier mot à la peur et au silence (16,1-8), ce que les évangélistes ultérieurs n’oseront pas reproduire. L’autorité de Jésus, dans cet évangile, prend donc une tonalité très particulière, elle cherche à mettre interlocuteurs et lecteurs en panne quant à leurs certitudes, leur savoir, et faire qu’ils s’interrogent, comme en témoigne cette question de Jésus à ses disciples: «et vous, qui dites-vous que je suis?» (8,29). Ses proches sont invités à quitter les discours habituels et attendus et à devenir auteurs d’un nouveau discours théologique qui sait qu’il lui est impossible de se saisir de Dieu. Les autorités religieuses enfermées dans leur savoir ne peuvent ni envisager ni accueillir ce Dieu qui se fait proche des exclus, des aliénés et met son autorité à leur service pour les ramener à la vie. Contrairement à ce qu’espèrent Jacques et Jean (10,35-45), l’autorité de Jésus ne donne pas accès à la gloire, aux positions toutes puissantes. Bartimée (10,46-52), l’aveugle qui se tient assis sur la marge, incarne de façon inattendue une figure nouvelle de disciple: il interpelle avec vigueur et insistance Jésus qui passe, ne se laisse pas impressionner par tous ceux qui font écran, il accepte de tout perdre pour rejoindre Jésus et obtenir de lui la guérison de sa cécité. Dans la rencontre avec Jésus, Bartimée s’est vu reconnaître son autorité et il est devenu l’auteur de sa vie et de son identité nouvelles. De fait, il interprète l’envoi que lui adresse Jésus de façon originale puisqu’il entend le «va!” comme un «suis-moi!». A l’autre bout du chemin, au pied de la croix, se trouve un autre auteur interprète tout aussi inattendu: le centurion qui confesse au moment où l’autorité de Jésus ne prête plus à malentendu: «Vraiment, cet homme était Fils de Dieu» (15,39).Ce que j'ai, je te le donneTous ces personnages nous invitent à leur emboîter le pas et à nous interroger: qu’est-ce que l’autorité de Jésus construit dans ma vie?
Sophie Schlumberger, bibliste
De quelle autorité peut se réclamer le disciple de Jésus-Christ? L’autorité du don.
Le disciple de Jésus-Christ n’a nulle autorité dont il peut se réclamer. Il est un être sans diplômes, sans certificats, sans recommandations. On sait bien que, d’une paroisse à l’autre, d’une Église à l’autre, les téléphones fonctionnent et qu’on se renseigne sur untel. Des commissions siègent aussi. Ce ne sont là que les procédés par lesquels on tâche d’éviter les maladresses… sans toujours y parvenir.
L’autorité est autre et nous ne pouvons guère nous reposer d’emblée sur celui qui vient au nom du Seigneur, précédé par ses diplômes ou par la réputation que lui font ses groupies. Souhaitons qu’il ait à cœur de repenser ses actes, car certaine inspiration ne commande que la répétition. Souhaitons qu’il vienne avec autorité. Et alors, l’autorité?
Au troisième chapitre des Actes des apôtres, Pierre et Jean montent au temple. Un mendiant les interpelle, comme il pouvait interpeller chaque jour des centaines de personnes, tous anonymes, toutes réduites à la pièce qui – peut-être – atterrira dans la sébile. Pierre et Jean ont une histoire qui nous est connue. Le mendiant l’ignore. L’autorité du disciple se manifeste toujours comme un au-delà de sa compétence effective et supposée. Ni argent, ni or, ni même monter au temple! «Alors, Pierre lui dit… mais ce que j’ai, je te le donne…»
L’autorité du disciple s’exerce comme pur don, comme élan, miraculeusement. Ainsi Pierre est-il saisi dans son histoire, au-delà des compétences qui lui sont supposées, au-delà même aussi de celles qu’il se connaît.
D’où l’autorité vient-elle au disciple? C’est simple, et c’est écrit dans le Livre! Elle lui vient de sa formation, de la déchirure du reniement, de la mort, et d’une résurrection qu’on nomme celle du Christ. Cette résurrection est surtout celle du disciple, elle ne vient d’ailleurs que dans cet acte de parole qui remet l’autre debout.
On pourra alors envisager de trois manières l’autorité du disciple. Soit il la revendique, et elle n’est rien. Soit elle s’exerce simplement au moment qu’elle se choisit, et elle est. Soit son exercice marque d’une manière inoubliable celui qui en a bénéficié.
Une chaîne se constitue ainsi. L’autorité du disciple est une dette qu’il porte et qui ne cesse d’être nourrissante, tant pour lui que pour qui le rencontre.Jean Dietz, pasteur à Bourg-en-Bresse
De la toute-puissance à la toute patienceL'autorité est en crise, dit-on. Ce sentiment de crise se nourrit de la nostalgie d'un temps où il suffisait de parler pour être obéi. Le premier récit de la Création nous offre à cet égard l’archétype fascinant de l’autorité incontestée: la divinité dit “ Que cela soit ! ”, et cela est, et rien ne fait obstacle à la magie du Verbe. C’est à se demander de quels efforts la divinité se repose le septième jour. À cette question, le prologue de l’Évangile de Jean répond par la passion du Christ. Les premiers versets semblent d’abord valider l’image idéale: “ Au commencement était le Verbe… Tout fut par lui ” Mais très vite, le propos s’obscurcit. La lumière de la Parole brille dans les ténèbres, mais les ténèbres ne cessent de lui faire obstacle. Elle n’est ni reconnue, ni accueillie. Son autorité est radicalement contestée par ce monde même qui puise en elle sa lumière et reçoit d’elle la vie. L’histoire de Jésus nous est présentée comme celle de l’incarnation humaine d’un drame cosmique: l’autorité du Verbe initiateur contestée à mort. La résurrection ouvre certes une issue à cette tragédie de la Parole humiliée. Mais c’en est fini de cette magie du verbe que notre volonté d’être comme des dieux associait à la toute-puissance de la divinité. Tout ce qui est ne tient debout qu’au prix d’un inconciliable conflit d’autorité et ne reçoit sa fécondité que d’une inépuisable patience. Pour mûrir au cœur de l’humain, la Parole consent à mourir dans l’épreuve de l’humiliation et de l’attente. Pour être authentiquement initiatrices de chemins de vérité et de vie- ce en quoi réside leur autorité-, nos paroles humaines sont invitées depuis lors à suivre la Parole sur cette voie de la toute patience.Richard Bennahmias